Colloque
   Foi chrétienne & extrême droite

29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg

 

 

Gabriel Schoettel
écrivain



Gabriel Schoettel

Une mémoire si paisible

Gabriel Schoettel est un écrivain alsacien qui par sa vision des quartiers et villages de son enfance s'interroge sur l'Alsace d'aujourd'hui. Il a publié six romans et six pièces de théâtres: pour en savoir plus

C'est la joie, l'émotion et la gravité qui se bousculent en moi ce soir, d'être ici, parmi vous, pour ce colloque. En effet, tous, ici, nous avons été interpellés depuis 1995, depuis ces 25 % du premier tour de l'élection présidentielle, en Alsace, qui sont allés au Front national. Cela fait neuf ans. Certains l'ont été en tant que citoyens, d'autres en tant qu'Alsaciens, d'autres en tant que chrétiens et précisément que protestants, tant ce vote heurte notre conception de la citoyenneté, nous semble défigurer l'image de l'Alsace, et s'oppose à toutes les valeurs chrétiennes. C'est ma triple condition de citoyen alsacien de culture protestante qui s'est trouvée confrontée à toutes sortes de questionnements. Et c'est en tant que romancier que j'ai réagi, et que j'aimerais partager avec vous mes réactions.

Je m'interrogerai d'abord sur la vérité du romancier ; ensuite je vous inviterai à visiter un petit village alsacien en ma compagnie ; nous examinerons la place que l'autre, l'étranger, peut y occuper ; et puis, nous réfléchirons au processus de la mémoire qui reconstitue, qui construit une identité, et ce que celle-ci charrie avec elle. Je dis « nous », parce que j'aimerais redonner au mot conférence son sens étymologique, qui est réunion. Oui, j'espère que nous aurons un échange, un partage d'idées. Mon apport sera, si vous le permettez, dans la lecture de certains passages de mes romans, qui pourront peut-être servir de levains à de nouvelles idées.

Ni romancée, ni romanesque, ni romantique : une vision de romancier
    Depuis neuf ans, chacun a réagi, à sa façon, à sa place, avec ses outils. Le but de ce colloque, c'est, je crois, d'écouter les uns et les autres, de trouver ensemble'non pas des solutions, mais des éléments de réponse à nos questions. Pour pouvoir agir.  « Comprendre, d'abord, pour s'engager ». Oui, chacun a réagi, depuis neuf ans, et se succèdent, à cette tribune, des théologiens, des sociologues, des politologues, des psychologues et d'autres spécialistes de la parole. Et chacun de ces spécialistes a essayé de comprendre, avec sa grille de lecture, comment « le sommeil de la raison » a pu « engendrer ces monstres » (pour reprendre le titre d'un tableau de Goya).  Je suis très impressionné, et très honoré, par le voisinage de ces éminents spécialistes. Un peu triste aussi : ils n'ont pas davantage de clés que moi pour comprendre. Car moi, je ne suis spécialiste de rien. Ni théologien, ni sociologue, ni politologue, ni psychologue. Et je crois que c'est justement pour cela qu'on m'a demandé d'intervenir ce soir : parce que je ne sais rien, moi, et que ma démarche de romancier, précisément, est sinon à l'opposé, du moins complémentaire de celle des spécialistes de telle ou telle discipline. Permettez-moi de citer, pour éclairer un peu mon propos, ces lignes de la romancière Edith Wolf, interrogée sur son dernier roman : «  Le sociologue part de quelque chose qu'il connaît et l'écrit sociologique est le fait de quelqu'un qui sait. Moi, au contraire, ce qui me fait écrire, c'est le fait de ne pas comprendre : c'est le fait de vouloir combler une incompréhension, une énigme, qui m'a conduite à adopter une démarche littéraire. J'essaie de construire cette réalité pour arriver à une vérité humaine et morale ». Voilà : une vérité, humaine et morale.  Obscure, embrouillée, complexe, contradictoire, très prudente, tout à fait subjective, un embryon de vérité, à travers une démarche qui n'emprunte pas grand-chose à la science et beaucoup aux chemins tortueux de l'imaginaire. Car un romancier, on le sait depuis Nabokov, n'est pas un spécialiste des idées (il a les idées de monsieur tout le monde), mais c'est quelqu'un qui sait les incarner, qui sait donner corps à un monde, qu'il tend alors comme un miroir à ses lecteurs. C'est ce miroir que j'aimerais vous montrer.

Hangstett, un village alsacien comme un autre

    Car j'ai fait comme Edith Wolf, que je viens de citer. Face à ce que je ne comprenais pas, j'ai écrit un roman. Un village si paisible. Certains d'entre vous le connaissent. Il a été ma contribution de romancier, alsacien, protestant, citoyen, à ce débat qui s'est ouvert en 1995, et qui, neuf ans après, n'est pas clos. Permettez-moi d'en rappeler, en quelques mots, l'argument. Une femme Un village si paisibleasteur, cévenole d'origine, et Réformée, et jolie, et qui vient de la ville, et qui pense à gauche ( ça fait beaucoup !) est nommée dans un petit village alsacien prospère ' pléonasme. Derrière les façades proprettes et les cascades de géraniums d'un village sorti de Hansi, elle découvre un mal de vivre qui éclate dans de menus signes : vandalisme, larcins, fugues. Ici, à chaque vote, l'extrême droite fait 3O à 40 % des voix. Comme tout corps étranger, dans cette communauté apparemment  homogène, elle provoque des réactions presque chimiques. Elle essaie de comprendre. Il faudra, évidemment, le sacrifice d'une victime expiatoire ' par définition innocente ' pour que cette communauté malade se ressoude, se reparle, espère, revive. .. La fin a parfois été jugée trop optimiste et on m'a souvent dit que ce n'est pas en un an qu'on change ainsi une société. Bien sûr. C'est un roman. Une fable. Le romancier n'a 't-il pas le droit « d'espérer contre toute espérance » ? Et puis, après le dernier chapitre, j'ai quand même ajouté une ultime lettre anonyme, une dernière lettre de dénonciation. Car il faut savoir que chaque chapitre est ponctué par une de ces lettres : chacune y apporte sa vérité, de même que chaque chapitre est raconté par un narrateur différent : à chacun sa vérité, son fragment de vérité, sa façon d'exprimer celle-ci. En tout cas, chacun, en Alsace, a reconnu son village, signe que ce village-là ne doit pas trop s'éloigner de la réalité.
    Allons le visiter, ce village, si vous voulez bien. Hangstett. Comme Angst, comme Hansi, aussi'

Lecture page 16 à 18. Page 74. Page 216.

    Un village comme Hangstett, nous en connaissons tous un, et des journalistes ont consacré des livres, ou des émissions de télé, à de telles communes. Bernard Schwengler, dans sa thèse publiée il y a quelque temps aux éditions Oberlin (Le vote Front national. L'Alsace : un cas particulier ?), a raison de dire qu'il n' y a là nulle spécificité alsacienne, nul particularisme : une petite communauté, loin des grandes villes, loin des courants de pensée, peuplée de petites gens 'car il n'y a plus guère de paysans dans nos campagnes, faut-il le rappeler. Cela pourrait se passer en Mayenne, en Picardie ou dans le Poitou. .. Ou ailleurs. Le monde extérieur, on le découvre à travers la télévision, et ce monde est globalement ressenti comme hostile : c'est de l'extérieur, des autres, que viennent tous les malheurs, et tous les dangers.

Lecture page 217.
L'autre, l'étranger
Et voilà bien la peur ultime : celle de se dissoudre dans une masse plus globale, dans un magma où on ne reconnaît plus les siens. Repli identitaire ? Bien sûr . Mais qui pourrait tout aussi bien être celui d'un village poitevin ou picard. Il se trouve que je suis alsacien, que j'écris en Alsace, que j'aime et l'Alsace et les Alsaciens ; c'est pourquoi mes romans se passent ici. Et c'est pourquoi aussi je balaye devant ma propre porte, mais j'espère bien que d'autres le feront devant la leur. Car je crois que le réflexe animal de peur est partout le même : l'autre, l'étranger, le différent, menace mon identité, met à mal mes certitudes. Et l'étranger, ça commence où ?

Lecture page 123à 125.
Une mémoire si paisible

Alors, il n'y aurait donc aucune spécificité purement alsacienne à ce vote d'extrême droite ? Le romancier que je suis et le sociologue Bernard Schwengler diraient chacun la même chose dans des registres différents ? Je crois quand même qu'il y a un élément, pas unique évidemment, peut-être pas fondamental, ni surtout fondateur, mais un élément quand même important du malaise qui porte à voter pour l'extrême droite dans nombre de nos cantons ruraux alsaciens. Les organisateurs de ce colloque ont intitulé ma contribution «  Une mémoire si paisible », en référence, sans doute, au titre de mon roman, Un village si paisible. Evidemment, c'est par antiphrase. Car cette mémoire-là, ce travail sur le passé, sur le souvenir, est tout sauf paisible. Oh si, paisible en apparence, comme les clichés : une histoire idéale, figée, concoctée sur mesure. Mais on sait, au fond de soi, qu'elle est fausse. J'ai essayé de dire cela dans un précédent roman : Strasbourg Adolf-Hitler-Platz.

Lecture page 85.

    Dans ce roman, je tentais déjà de sortir de quelques consensus mous, mous et dangereux parce que trop complaisants : Krieg gross malheur, Redde 'mr nemm devon, Circulez y a rien à voir. Moi, j'avais envie d'aller voir, j'avais envie qu'on en parle, j'avais envie qu'on ne réduise pas seulement la période 1940 à 1944 à la seule « guerre », avec son lot de 130 000 malgré-nous. Les malgré-nous, certes. Qui ont souffert. Que je respecte. Qu'on n'a pas toujours compris. Mais il n'y a pas eu que des malgré-nous ! Et les héros ? Et les salauds ? Pourquoi cette étrange conspiration du silence autour de ceux qui n'ont pas été malgré eux, soit parce qu'ils l'ont été de bon gré, soit parce qu'ils ont refusé ?
    Il y a là quelques questions intéressantes à poser : depuis soixante ans, on évite systématiquement de le faire. Pourquoi ? On préfère oublier. On sait pourtant, depuis Freud au moins, que l'effacement du souvenir n'est qu'apparent, que l'oubli n'est qu'une stratégie de la mémoire, une ruse de notre inconscient. Et qu'à force de recouvrir ce passé d'un voile, le refoulé finit par nous sauter à la figure. Il faut dire d'abord, pour pouvoir véritablement oublier ensuite. Les psychologues disent qu'on ne peut oublier que ce qu'on a su, d'abord ; les lacaniens pur sucre en profitent pour ajouter : on ne peut oublier que ce qu'on assume. Dans mon petit village alsacien, dans ce Hangstett semblable à tous les villages alsaciens, on n'a pas assumé parce qu'on n'a pas voulu savoir.

Lecture page 293 à 296.

    A force de pratiquer le tri sélectif dans nos mémoires ' et le thème de la déchetterie est plus qu'anecdotique dans mon roman ' nous avons relégué tout au fond ce qui pue le plus. Mais ça finit par devenir insupportable.

Lecture page 258

    Et c'est cette mauvaise conscience, ce malaise, cette accumulation de non-dits, qui enferment mes villageois, les rend malades ou fous derrière leurs façades si proprettes. Et comme toujours, il faut un innocent, une victime expiatoire. On le sait depuis Ezéchiel : «  Les pères ont mangé les raisins verts et les dents des enfants en sont agacés ». Dans mon roman, ce sera un garçon de quinze ans, petit-fils d'un pseudo-Tambov. Une fois cette victime offerte au sacrifice, comme s'ils réalisaient à quel degré de paranoïa ils sont parvenus, les villageois recommencent à s'accepter les uns les autres et à s'accepter soi-même. Auront-ils moins peur ? Seront-ils davantage ouvert aux idées, aux m'urs, à la couleur, des autres ? Ceci est une autre histoire, dont nous lirons le scénario à travers les prochains votes.

Conclusions très provisoires
    Vous le savez : en grec, le contraire de « vérité » (aletheia) n'est pas « mensonge », mais « oubli » (lethe). La vérité, c'est le non-oubli, c'est cette bribe arraché à l'amnésie. La mémoire, ici, n'est pas obligatoirement à la recherche de la vérité, mais du non-oubli, de l'édification d'un passé idéal. Chacun, ici comme ailleurs, a reconstitué son histoire, s'est raconté des histoires, s'est forgé une identité et une vérité pour échapper à la nuit de l'oubli. : celle d'une communauté, d'une commune, homogène et consensuelle, respectueuse des traditions et dure à la tâche, finalement victime des autres, tous les autres qui ne lui ressemblent pas et s'acharnent sur elle. Et pour retrouver le bonheur originel, le paradis perdu, il suffit de quelques recettes simples qu'un parti lui fournit à loisir. Mon travail de romancier a consisté à démonter ce mythe, peut-être en en créant un autre. A travers la multiplicité de mes narrateurs, à travers la multiplication de mes points de vue, j'ai essayé, moi aussi, de les faire échapper à l'oubli, mais en reconstituant une vérité plus complexe. Mon chemin, mon approche, beaucoup plus intuitive, beaucoup plus subjective, que celle du sociologue, tente cependant elle aussi de comprendre. Et si mon roman est un mensonge, c'est, selon le mot de Cocteau, « un mensonge qui dit la vérité ».

    Si vous n'êtes pas lassés, permettez-moi, en guise de conclusion, de lire un passage un peu plus long, qui résume assez bien ce que j'ai essayé de dire. Nous ne sommes, après tout, que cinq semaines après Noël, et je laisse la parole à Rebecca, ma Pasteur alsacienne d'origine cévenole, dans son drôle de petit village, pas si paisible que cela.

Lecture page 164 à 169.

Bernard SchwePour commander ngler, Le vote Front National. L'Alsace : un cas particulier ? Sociologie d'un vote complexe. Éditions Oberlin, novembre 2003.
Franck Pavloff, E Brüner Morje, Éditions Oberlin, octobre 2003.
Les éditions Oberlin affirment leur orientation de libraires engagés en publiant deux ouvrages de résistance.
Le premier, Bernard Schwengler, Le vote Front National. L'Alsace : un cas particulier ? Sociologie d'un vote complexe revient sur bien des idées reçues. En confrontant la parole d'électeurs frontistes qui assument leur choix à celle d'électeurs d'autres partis et surtout en étudiant très finement les données sociales, l'auteur bat en brèche les lieux communs.
Oui, le vote d'extrême droite est un vote essentiellement rural mais plutôt le fait d'ouvriers fragilisés par leurs conditions de vies et mal encadrés par les syndicats. C'est la faiblesse des organisations ouvrières et des partis de gauche qui est ici en cause.
Oui, les cantons « protestants » ont donné à l'extrême droite des pourcentages importants mais surtout une abstention record et une grande dispersion de leurs voix laissant la place aux électeurs frontistes plus mobilisés. C'est la faiblesse de l'influence réelle des Églises protestantes d'Alsace qui en est largement responsable.
Oui, le vote d'extrême droite est un vote identitaire alsaco-mosellan mais cet dimension n'est pas déterminante puisque la variante régionale du Front National n'a pas réussi à percer danPour commander E brünner Morjes les mêmes proportions.
Classe sociale et religion sont bien selon Bernard Schwengler, les « variables lourdes » qui expliquent le vote Front National en Alsace. Un livre qui a valeur d'avertissement à l'approche des prochaines échéances de 2004. Avertissement pour les hommes politiques mais aussi pour les Églises et pasteurs appelés à prendre leurs responsabilités dans le débat public.

Dans ce contexte, la publication de Franck Pavloff, E Brüner Morje, est un événement qu'il faut saluer. Il s'agit de la traduction en alsacien de Matin Brun, Cheyne Editeur, 43400 Le Chambon sur Lignon. Formidable résumé du totalitarisme. Dans cette société « brune », la nouvelle est tombée, il faut « tuer tous les chats ». Pourquoi ? Les raisons sont inutiles, c'est plutôt l'histoire de toutes les petites lâchetés qui font accepter l'inacceptable, sombrer dans la collaboration. Matin Brun, et maintenant E Brüner Morje, une oeuvre de salubrité publique. De plus c'est un tout petit ouvrage, à tout petit prix, à lire et relire de toute urgence.