Colloque
   Foi chrétienne & extrême droite

29 janvier au 1er février 2004 à Strasbourg

 

 

Bertrand Vergniol
président de la Mission populaire évangélique



" La socialisation des populations fragiles et autochtones, expériences et études "

Pour préparer cette intervention j'ai posé trois questions à une cinquantaine de responsables actuels de la Mission populaire :

1 : en quoi, à vos yeux, les milieux populaires sont-ils perméables ou imperméables aux thèses de l'extrême-droite ?
2 : quelles interventions propres à la Mission populaire évangélique vous semblent de nature à contrecarrer l'influence de l'extrême-droite ?
3 : Y-a-t-il de " bonnes questions " dans les positions défendues par l'extrême-droite ? Quelles sont-elles ?

Je vous passerai une analyse statistique des réponses reçues mais tout au long de mon intervention je vais nourrir les réflexions que je partage avec vous des réponses reçues. Mon intervention se déroulera de la manière suivante :

En premier lieu quelques constatations que nous pouvons faire depuis la Mission populaire, des constatations concernant la vie de nos postes et des personnes qui y habitent, et ce durant ces vingt dernières années, c'est-à-dire depuis que le vote Front national est devenu significatif.

Dans une deuxième partie de mon intervention, je décrirai de manière assez parabolique ce qui nous semble être la vie d'hommes et de femmes du peuple qui ont voté Front national ou qui manifestent un intérêt fort pour les thèses de l'extrême-droite.

Enfin dans une dernière partie plus sociologique, j'analyserai, à partir de ce qu'ont pu écrire des observateurs comme Nonna Mayer, Bernard Schwengler ou Annie Collovald les évolutions du milieu ouvrier -et sa place dans la société française- ces vingt dernières années.

Tout au long de ces trois parties je pointerai des questions à la fois sociales et politiques, évangéliques et ecclésiologiques, que je synthétiserai en conclusion.


1/ Quelles évolutions la Mission populaire évangélique a-t-elle vécu durant ces vingt dernières années ?

1a : Cette citation de l'un des membres de la Mission populaire : " On assiste à une envolée du non-respect des codes, des règles, des lois qui éclate en bouquets de violence, de corruption, de transgressions de tous ordres. Point besoin de statistiques. Il faut être bien à l'abri du monde pour contester ou minimiser le phénomène[1] "

Ce phénomène se traduit par une violence, une brutalité qui, aujourd'hui, sont plus présentes à l'intérieur des postes de la Mission populaire qu'auparavant : nous n'animons plus des lieux relativement sanctuarisés dans lesquels les membres des Fratrenités laissaient la violence et la brutalité à la porte. Climat d'insécurité latente donc qui franchit les murs des Fraternités de la Mission populaire jusqu'alors protégés. Pour reprendre les termes du sociologue François Dubet parlant de l'hôpital, de l'école et des travailleurs sociaux, ces institutions -dont le modèle a longtemps été l'Eglise- vivaient " sur cette image de calme à l'intérieur et du désordre à l'extérieur… cette page est tournée "[2] : nous vivons une violence globale plus forte et une désanctuarisation d'espaces autrefois protégés.

1b : Deuxième constat : La Mission populaire a créé un poste dans la ville de Trappes en 1978 : groupes de femmes, alphabétisation, soutien scolaire, petite communauté chrétienne… ont constitué la vie de ce poste qui a longtemps eu une place reconnue dans ce quartier.

Aujourd'hui certains membres de la Fraternité de Trappes ressentent comme une hostilité plus ou moins sourde à cette présence évangélique, et se demandent si de " bienvenus dans ce quartier il y a vingt ans ", il ne sont pas devenus " étrangers voire indésirables aux yeux de certains ". Alors que dans cette Fraternité, cohabitent -plus ou moins facilement- le voile des bonnes sœurs (les diaconesses de Reuilly participent à la vie de la Fraternité) et le voile des beurettes, c'est bien la montée des intégrismes religieux et, à Trappes en particulier de l'intégrisme musulman, qui font question… comme s'il n'y avait plus place, dans ce quartier, pour des activités ouvertes à tous, à pertinence sociale et à référence évangélique.


1c :
Cette anecdote que raconte un pasteur de la Mission populaire pour sourire : " à la fin des années 80, dans le quartier de Belleville, après l'implantation d'une importante population d'origine maghrébine et noire, nous avons assisté à l'arrivée massive de familles asiatiques. Un soir d'octobre une infirmière qui venait prendre son service de bénévole au Picoulet a un accrochage avec une voiture pilotée par un asiatique . Celui-ci refuse le constat. Aussitôt trois maghrébins qui passaient par là l'oblige à faire son devoir. Au moment où notre infirmière remonte dans son véhicule, l'un de ses défenseurs lui dit : on n'est plus chez nous ".

Le communautarisme est une réalité : c'est ainsi qu'au Picoulet, dans la Fraternité du 11ème arrondissement parisien, l'un des objectifs est bien de faire cohabiter au sein du même poste différentes cultures, ou dit plus crûment pour reprendre les mots du pasteur, d'éviter qu'une population chasse l'autre.

C'est un peu banal à dire, mais l'expérience de la Mission populaire le montre : la violence quotidienne est plus présente, il y a montée des intégrismes dans certains quartiers et le dialogue inter-ethnique n'est pas un long fleuve tranquille. Ceci dit, il fait toujours se méfier de cette tendance naturelle que nous avons, dans les colloques, à décrire une situation en l'assombrissant : on doit aussi constater que durant ces vingt dernières années, il a eu de très nettes améliorations dans la vie des gens en terme de santé ou de protection des plus faibles (couverture médicale universelle, CMU et revenu minimum d'insertion, RMI), en terme de santé, de sécurité routière ou de tabagisme…

Mais pour ce qui est de ce qui nous rassemble aujourd'hui, la question qui se pose à la Mission populaire -et donc à nous tous aujourd'hui- est la suivante : dans un contexte dur, où il y a peu de marge de manœuvre, peu d'espoirs d'évolutions favorables, où la crispation est le premier réflexe, la place d'une maison ouverte et respectueuse n'est plus évidente. L'affirmation évangélique, la présence de l'Eglise, doivent sans doute trouver une autre expression que le service de l'autre et la parole partagée.

Je me demande s'il ne nous faudrait pas réfléchir, théologiquement puis institutionnellement, à ce que pourrait signifier la mise en oeuvre des concepts théologiques d'autorité et de vérité. Car en dernière instance, c'est à cela que nous sommes ramenés face à la violence, l'intégrisme et le communautarisme. Comme le dit notre théologien Jean-Pierre Molina, " accueillir, c'est aussi prendre le risque de se voir débordé et de subir la tentation sécuritaire : pour accueillir il faut exister. On fait comment ? " [3]

2/ qui sont les électeurs populaires du Front National ?

Chacun peut se reconnaître.

" Comment ne pas devenir électeur du Front national ? " titre d'un petit ouvrage écrit par Charles Rojzman et Véronique Le Goaziou[4] : il décrit avec beaucoup d'empathie ces personnes du peuple qui votent Front national, des personnes qui vivent dans un environnement fait de toute une série de petites blessures, d'agressions qui se répètent et s'accumulent, un monde fait de violence sourde et d'incivilités. Des personnes qui vivent avec un très fort sentiment de dévalorisation sociale, avec la menace permanente du chômage, voire de l'exclusion. Trois éléments les caractérisent :

a] la crainte de la complexité : celle-ci est vécue comme un chaos par celui qui la subit… d'autant plus s'il lui a toujours été dit qu'il reproduirait à l'identique ce que ses parents ont vécu.
Comment intégrer la notion de complexité lorsqu'on est policier dans un commissariat de banlieue ? Comprendre l'autre, par exemple le beur, dans toute sa complexité, dans sa difficulté de vivre, ne peut-il avoir pour effet d'ébranler le peu de pouvoir que l'on a ?. Dans une situation sans marge de manœuvre, le sens de la complexité des choses n'aide pas à s'en sortir : "se faire des ennemis est malheureusement la seule solution que l'on trouve pour mettre un peu d'ordre dans son environnement"[5].

b] une demande de sécurité : l'environnement dans lequel vivent ces personnes en mal de sécurité est empreint de peurs, de mépris partagés, de violences verbales ou physiques. Demander de la sécurité, c'est d'abord demander du repos, vouloir souffler sur le plan personnel. C'est aussi une volonté de reconnaissance sociale, d'une revalorisation des quartiers difficiles, des cités des banlieues laissées à l'abandon…


c] Troisième caractéristique de ces gens du peuple qui votent Front National, une recherche d'autorité. Recherche qui s'exprime souvent sous les traits du regret, celui d'un passé révolu, d'une époque durant laquelle le père, le maître d'école et le policier étaient respectés. Dit positivement, recherche de règles reconnues, d'institutions fiables, de vies respectables et respectés.

Rien de très neuf à nouveau dans ces trois caractéristiques, sinon cette affirmation tout au long du livre : chacun peut se reconnaître. La crainte de la complexité, la demande de sécurité, la recherche d'autorité ne sont pas propres à ceux qui, parmi le peuple, votent Front National : ce qu'ils expriment n'est que l'image grossie, voire déformée, de ce que chacun vit et ressent… "car enfin la peur, le mépris ou l'exécration de l'autre, ne l'avons-nous pas tous en nous, n'en avons-nous pas les ferments ?"[6]. "La demande de sécurité, d'ordre ou de repères n'est pas forcément idiote, illégitime ou dangereuse. Nous en avons tous un besoin viscéral mais nous l'oublions, et nous n'aimons pas que ceux qui ne parviennent pas à satisfaire ce besoin nous rappellent que nous ne sommes finalement pas si différents d'eux"[7].

Il nous faut savoir - comme le dit Jean-Pierre Molina[8] - "combien le pauvre peuple a de bonnes raisons d'écouter ceux qui lui annoncent une terre promise où les immeubles seraient habitables, les voisins souriants, les jeunes normaux et les voitures à l'abri du feu".


Dans cette situation, Le Pen a les mots qui font mouche

Au niveau socio-économique la première insécurité pour les milieux populaires, c'est la précarisation, l'avenir bouché pour les jeunes, les plans sociaux et l'exclusion qui peut menacer : "pour les milieux qui nous intéressent à la Mission populaire, -m'écrivait Guy Bottinelli, ancien pasteur de la Mission populaire-, je suis persuadé que le chômage, surtout lorsqu'il pousse vers l'exclusion est le principal pourvoyeur du vote populaire vers les extrêmes (qui ne se ressemblent pas). Réduire le chômage de moitié ferait chûter d'autant le vote Le Pen. Tous nos discours anti-racistes n'y feront rien. Soyons politiques"[9]. En ce sens, la perspective d'un contrat de mission légalisé - entre le contrat à durée déterminée et le contrat à durée indéterminée -, ou bien les changements de réglementation des Assedic qui ont fait que 180 000 personnes ont vu leurs allocations disparaître en décembre dernier, ces deux évolutions sociales ne peuvent qu'en rajouter dans la précarisation vécue et redoutée dans le milieu populaire.

S'il est vrai que le contexte de vie -et le chômage en particulier- est pour beaucoup dans la propension à voter Le Pen, alors les politiques qui souhaitent légitimement que le peuple vote pour eux, devraient intégrer dans leurs discours les difficultés de vie de ceux dont ils souhaitent les suffrages . Ce n'est pas sur leur seule gestion que les politiques sont jugés, sur leur bilan -qui lorsqu'il est bon, passe pour naturel, tous les responsables ou décideurs vous le diront-, c'est tout autant sinon plus sur leur capacité à représenter le corps social ils doivent trouver les mots qui feront que chacun se reconnaissent. Comme le dit justement Alain Minc[10], ils sont détenteurs " d'un ministère de la parole ". A se laisser enfermer dans la seule gestion, les politiques oublient lorsqu'ils sont au pouvoir qu'une société vit aussi de rêves, de reconnaissance sociale et de paroles qui portent. Les politiques, mais je me trompe en réduisant ce fait aux seuls politiques, tousceux qui sont en charge d'un intérêt général, devraient faire un peu de théologie, la science qui rappelle à l'homme le pouvoir de la parole sur les faits.

Ce que le tribun qu'est Jean-Marie Le Pen a parfaitement compris dans le cadre d'une pure stratégie politique. Le soir du 21 avril 2002 par exemple, il a les mots et le ton pour en appeler à tous les "sans" : les sans-voix, les sans-droits, les ouvriers, les métallos et les retraités… tous ceux dont on ne parle pas et qui ont le sentiment de subir.

Ce sont certes " des mots volés à la CGT, à la Mission populaire, à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne "[11], mais ce sont ces mots là qui parlent de leur réalité aux gens qui vivent durement. Ce sont ces mots là et pas ceux des analyses sur la mondialisation ou ceux des prédications anti-racistes qui font mouche dans le peuple. Non pas parce que le peuple est trop bête pour en comprendre d'autres, mais parce que le peuple sait bien, et c'est là l'expérience des Equipes Ouvrières Protestantes et de la Mission populaire, que ce qui rend la vie vivable, c'est l'emploi globalement assuré, un toit sur la tête, la sécurité sociale, l'école pour les enfants et la santé.

Quelle action auprès des électeurs populaires qui votent extrême droite ?

Chacun le dit Nonna Mayer et tous nos textes et réflexions, comme nous le disons depuis deux jours : "il faut poursuivre le dialogue avec les gens qui votent pour le Front National… avec les citoyens qui se vivent comme des sacrifiés de la croissance, avec le sentiment très fort qu'on les laisse tomber"[12].

En premier lieu, il s'agit d'écouter et plus, " d'entendre la voix [des gens du peuple] et de prendre au sérieux leurs choix"[13]. (déclaration de la Mission populaire au lendemain du 21 avril 2002). Pour ce faire, je crois beaucoup au pouvoir des réunions, à la parole qui circule, à la rencontre organisée avec tel ou tel expert… bref à tout ce qui permet de raconter ce que l'on vit et d'être écouté, de développer sa réflexion et d'affirmer son identité. Démarche évangélique s'il en est, tout à la fois celle du christianisme social et de l'éducation populaire. Démarche fondatrice de la Mission populaire évangélique.

Mais il ne s'agit pas seulement d'écouter et de partager la parole, il s'agit également de partager la vie comme l'on dit en langage évangélique, ou de "faire l'expérience de la similarité" comme l'on dit en langage sociologique : ne pas rester entre protégés dans des institutions à l'abri.

Démarche fondatrice de l'ensemble du mouvement missionnaire que celle d'envoyer des hommes et des femmes aller vivre, avec une parole à partager, dans les pays ou les quartiers où vivent les peuples que l'on cherche à atteindre. C'est l'expérience, éteinte aujourd'hui, des prêtres-ouvriers, des équipiers ouvriers dans le cadre de la Mission populaire, pour qui partager les conditions de vie et de travail donnait sens au partage de l'Evangile. Cette démarche là - celle du partage de vie - a du plomb dans l'aile aujourd'hui : il n'y a plus d'équipiers ouvriers à la Mission populaire, et il est plus difficile aujourd'hui qu'il y a vingt ans, de demander à une famille pastorale d'aller vivre au sein même d'un "quartier difficile".

Question à nous tous adressée sous les mots de Daniel Chaillou[14], pasteur de l'Eglise réformée de St Quentin en Yvelines : " l'Eglise, Mission populaire ou autre, a-t-elle déjà capitulé devant les difficultés d'approche dans ces milieux en proie au repli " communautariste " alors qu'on y discerne en même temps un immense besoin de solidarité et de dialogue… que se passe-t-il donc dans nos facultés de théologie s'il n'y a plus d'écoute pour ce genre d'appel et de vocation ? L'Evangile n'y serait-il devenu que pure théologie ? "

3/ Les ouvriers sont-ils tous lepénistes ?

L'affaire est entendue : il n'y a plus d'ouvriers en France et ceux qui restent ont viré du rouge au brun.

Vous excuserez la caricature du propos, mais ne pourrez m'enlever de la tête qu'il est largement répandu dans les milieux pensants, voire bien-pensants, et parmi ceux qui s'auto-proclament les " faiseurs d'opinion ". Avec nuance mais fermeté, je souhaite m'inscrire en faux contre cette double assertion, la disparition des ouvriers d'une part, leur vote lepéniste aujourd'hui quasi-naturel d'autre part.

Le monde ouvrier a-t-il disparu ?

Le nombre d'ouvriers (qualifiés et non qualifiés selon les catégories socio- professionnelles reconnues par l'Insee) a très légèrement augmenté en chiffre absolu entre 1990 et 2000 ; il a très légèrement baissé en pourcentage par rapport à la population active française qui est passée de 24,6 millions de personnes en 1990 à 26,2 millions en 2000. Le nombre d'ouvriers est resté stable donc - autour de 7 millions de personnes - quand le nombre d'employés lui a crû : il est passé de 6,8 à 7,8 millions de personnes.

Comme la frontière est relativement poreuse entre ces deux catégories socio professionnelles, et que, précarisation aidant, leurs conditions de vie et de travail se sont rapprochées, c'est leur somme et leur proportion par rapport à la population totale qui nous intéressent. : Depuis dix et plus loin vingt ans, ils sont 15 à 16 millions aujourd'hui dans une population active qui compte 26 millions de personnes, ils sont 55 à 60 % de la population française.

Donc la majorité de la population active, de la population totale et du corps électoral. C'est ce que l'on peut appeler le milieu populaire.

Il a fallu, comble de l'injustice, le choc du 21 avril et la désaffection des urnes pour que les politiques se rendent compte que le peuple a été le grand oublié des années 1990. Vous connaissez cette anecdote : Pierre Mauroy en pleine campagne présidentielle a demandé publiquement à Lionel Jospin d'utiliser les termes de "travailleurs et d'ouvriers" car "ce ne sont pas des gros mots". Ce Lionel Jospin qui en appelait à la réconciliation entre "ceux qui créent, qui innovent" et les pauvres "qui ont du mal à s'adapter à cette mondialisation"… sans doute en confondant pauvre et populaire.

Mais je ne veux pas jeter trop vite, ou facilement, la pierre à Lionel Jospin qui fût un bon Premier ministre… je veux simplement pointer du doigt cette sorte d'amnésie collective qui a fait sortir des références sociales ceux-là mêmes qui faisaient numériquement la majorité de la population et qui, de plus, prenaient en pleine figure le choc de la mondialisation. Alors même qu'ils étaient l'objet de tous les discours avant que la gauche n'arrive au pouvoir en 1981.

Comment résister à un tel mouvement de balancier idéologique - passer dans les discours dominants de l'avant-garde au symbole des secteurs rétrogrades, de la classe porteuse à la classe en voie d'exclusion obligée ou de disparition programmée- alors même que le milieu populaire voyait bien ses conditions de vie et de travail se durcir et/ou se précariser ?

Le discours fut là non seulement injuste ou irréel mais en plus humiliant… de la part de ceux là même qui portaient les espoirs du monde ouvrier quelques années auparavant : l'humiliation vécue -dont André Fontaine dans un récent article du Monde montrait combien elle faisait partie de l'histoire avec une grand H-, se traduit toujours par la perte de confiance. Il y a là une réflexion à avoir sur les rapports entre peuple et pouvoir que la gauche devrait développer avant de prétendre à exercer à nouveau les responsabiblités.

Les nouvelles générations entrant aujourd'hui dans le monde du travail vivent, selon le sociologue Louis Chavel[15], une situation toute faite d'inégalités "certainement plus violentes que celles qu'ont connues leurs parents, entrés dans le monde du travail en 1970". Pour mesurer cette évolution, je vous recommande vivement la lecture d'un ouvrage romancé qui vient de sortir : Les derniers jours de la classe ouvrière de Aurélie Filippetti[16]. Elle raconte dans un très joli français, écrit vivement, la vie ces dernières décennies des vallées de Moselle et de Lorraine, de ces vallées sidérurgiques qui se sont éteintes, le roman d'un peuple perdu dans lequel les idées - que l'on taxerait aujourd'hui d'ouvriéristes - portaient le monde, un monde de labeur, de petits salaires et de mouvements collectifs.

Cette citation de Aurélie Filippetti : " on en voit encore souvent, de ces préretraités de quarante-cinq, cinquante ans, fantômes sociaux dans une architecture hiérarchisée pour une autre époque. Ils errent l'après-midi, jeunes encore et suspendus au-dessus du vide, incrédules souvent d'avoir survécu à l'apocalypse, le cœur chargé de nostalgies désuètes et de souvenirs dont personne ne veut.

Tu n'as pas mal au cœur, quand tu penses à tous ces meetings, à tous ces discours, l'énergie dépensée pour des idées que maintenant on vous jette au visage comme une opprobre…

Nos idées nous ont permis de faire avancer les choses, au travail, partout. Pour l'Algérie, la peine de mort, les droits des femmes, on a toujours été à l'avant-garde. Si l'on n'avait pas eu cet idéal, on aurait été lessivés par le boulot, comme beaucoup aujourd'hui, abrutis aussi par la télé.[17]"

Ne sommes-nous pas dans ce que décrivait hier matin Olivier Abel lorsqu'il parlait de l'intrication de l'épopée, de la tragédie et de la comédie dans toute société humaine… ?


Ce mouvement à la fois de précarisation et d'amnésie provoque le milieu populaire qui se retrouve, dans l'isoloir, dans un vide politique et face à un mouvement dérangeant qui reprend ses mots et propose des solutions… nous devons donc étudier ce que Nonna Mayer[18] appelle "l'ouvriéro-lepénisme". Ses analyses sont d'ailleurs largement reprises par Bernard Schwengler[19]. Nous voilà ainsi à la question dérangeante pour touts ceux qui ont l'histoire du XXème siècle en tête :

Le peuple vote-t-il largement Front national ?

Les statistiques sont là. Sondage à la sortie des urnes. Enquêtee Ifop - Le Monde : 34% des ouvriers et des chômeurs votent Le Pen. Ce sont surtout des hommes, peu ou pas diplômes… statistiques reprises à satiété comme une évidence : le vote Le Pen, la faute au populaire. Et comme le postulat de base, pour nombre d'observateurs et de sondeurs, de politique eet de décideurs, comme le postulat de base c'est que c'est la crise qui porterait le Front national aux nues électorales, la boucle est bouclée.

Comme le dit la très pertinente politologue Annie Collovald[20], " il n'est pas innocent que parmi les électeurs du front national, ce sont les populaires et les chômeurs qui sont mis en avant gagnant ainsi une visibilité qu'ils ne connaissaient plus depuis longtemps… vivant des expériences critiques qui les excluraient du monde social et empêcheraient leur bonne intégration, ils sont censés être déboussolés, anomiques, paumés, largués et comme ils sont peu éduqués, c'est-à-dire sans diplôme certifié, ils protestent en suivant naïvement tous les démagogues forts en gueule, Jean Marie Le Pen le premier ". Fin de .citation.

Il nous faut donc affiner ce qui se répète et s'écrit partout.

D'après Nonna Mayer par exemple, sociologue, directrice de recherche au CNRS, c'est chez les jeunes employés et ouvriers que l'on peut parler de percée du Front National. Elle explique de manière convaincante qu'il n'y a pas automaticité entre l'ancien vote PCF et l'actuel vote Front National. Et elle montre, vote après vote depuis 1985, que ce sont surtout les nouveaux venus sur le terrain électoral, c'est-à-dire les jeunes du peuple nés après 1970, qui votent Le Pen à 30 ou 40 % voire plus. Eux, dit Nonna Mayer, sont magasiniers ou manutentionnaires et se réfèrent avec nostalgie à ce temps où "être métallo, avec une vraie qualification et un métier prestigieux, conférait un statut social, une légitime fierté"[21].

Annie Collovald est encore plus sévère sur l'utilisation faite de statistiques volatiles : pourquoi se demande-t-elle, les sondages à la sortie des urnes le 21 avril 2002, indiquaient que 34% des ouvriers avaient voté extrême-droite et une fois le travail scientifique effectué, la statistique afffinée, de 34% on est passé à 23% ? Proportionnellement autant que les cadres supérieurs. Et nettement moins que les artisans et commerçants ? Et pourquoi se focaliser sur les ouvriers qui ont voté Le Pen à 23% en 2002 et avaient voté également 23% en 1995 ? Et ne pas mettre en avant " les retraités et inactifs " qui eux ont voté Front national à 11% en 1995 et nettement plus, 16,8% en 2002 ? Parce que dit-elle, il est commode pour chacun, d'expliquer la montée du Front national par les crises, crise de la politique, crise sociale, crise urbaine, crise rurale sans doute lorsque la vallée de la Garonne se met à voter Front national… par les crises donc et par la protestation des petits et des oubliés : " c'est plus sécurisant -dit-elle[22] - de penser que ce sont les " pauvres " qui se reconnaissent dans un mouvement politique honteux et grossier plutôt que les gens bien éduqués et socialisés ". En fait finit-elle, c'est dans l'abstention que s'exprime majoritairement le milieu populaire, sorte de protection ou d'indifférence silencieuse…

En conclusion de cette partie, je voudrais simplement redire que s'il serait imbécile de nier qu'une partie significative du milieu populaire vote pour l'extrême-droite, (je ne vois pas d'ailleurs au nom de quelle qualité propre le peuple en serait préservé), il est profondément injuste de réduire le vote de l'extrême droite à un vote populaire. Empiriquement, au lendemain du 21 avril, la Mission populaire disait que les électeurs du Front national se partageaient en trois groupe : un groupe populaire, plus ou moins précarisé, un groupe de personnes plutôt aisées plus ou moins isolationnistes, un grupe de toutes origines sociales qui entend jeter un coup de pied dans la fourmillière sans se préoccuper du mal ainsi fait. A cela s'ajoutent les diverses analyses entendues sur les facteurs socio-religieux, de l'histoire récente non assumée, les places laissées libre par les institutions porteuses de sens, et la présence forte du racisme et de la xénophobie…

La question qui nous est renvoyée maintenant est celle de la pertinence de nos analyses, plus loin celle de leur spécificité.
I
l est de la responsabilité des Eglises de ne pas reprendre au vol les idées toutes faites. Et ainsi d'être particulièrement attentives, au nom de la référence évangélique, au sort qui est réservé par les "faiseurs d'opinion" aux gens du peuple. Il nous faut éviter ce qu'un pasteur de la Mission populaire[23] appelle "une forme de racisme social doublé de misérabilisme : un jugement porté sur ces petits qu'il faut pardonner puisqu'ils ne savent pas ce qu'ils font, manière de les accuser en les excusant". Sur ce point l'Eglise catholique, grâce à ses mouvements structurés que sont la JOC ou l'ACO, est plus pertinente que nous ne le sommes dans le protestantisme. I

Il y a une règle ecclésiologique très simple à comprendre mais difficile à mettre en œuvre pour éviter une molle bienveillance à l'égard des problèmes sociaux, elle est souvent mise en avant dans le cadre de la Mission populaire, pas toujours mise en œuvre : c'est celle d'analyser les problèmes avec les personnes concernées par ce dont on parle et pas seulement avec les personnes intéressées. .. on retrouve là, un peu en décalage ce que disait André Gounelle lorsqu'il disait que confession impliquait parler de soi et nom des autres ou au nom des autres.


Conclusion

Il m'a été demandé de réfléchir à la socialisation des personnes fragiles et autochtones, autrement dit à la situation des Français en situation de précarité… avec en filigranne une information sur le rapport qu'ils entretiennent de part cette situation de précarité avec le Front national.

Ce que j'ai montré, je crois, c'est que si le petit peuple pouvait avoir toutes les raisons du monde pour vouloir s'en sortir -ou dit de manière plus politique, pour protester contre le sort qui lui est fait-, cela ne suffisait pas pour en conclure qu'il votait comme un seul homme pour un parti de la haine : les statistiques sont volatiles, le postulat de départ contestable s'il est présenté comme unique(c'est la crise qui explique la montée du Front national) et le vide politique sidéral.

Quatre éléments de réflexion pour finir :

= une perspective politique : il est urgent qu'une force politique reprenne à son compte les aspirations et difficultés du monde populaire, les mots et le ton qui parlent, mais avec comme horizon l'égalité des chances, la liberté des consciences et la fraternité humaine : " le défi à relever est de parvenir à articuler la nouvelle donne économique imposée par la mutation actuelle du capitalisme et le redéploiement d'un droit à la sécurité et à la protection pour ceux et celles qui, à l'instar du capital et de l'entreprise, sont aussi les agents de la production des richesses… l'élaboration de ce nouveau compromis passe aussi par le renouvellement de l'imagination sociologique et d la volonté politique"[24].

= une recherche éthique : l'on ne devrait pas réduire l'explication de la montée de l'extrême-droite à la précarisation sociale. Une telle analyse pourtant largement dominante est non seulement angélique sur le plan sociétal (" créez un contexte paisible et les gens ne seront plus haineux "), mais également stigmatisante sur le plan social. Et elle ne tient pas compte de la dangerosité intrinsèque des thèses de l'extrême-droite en la situant seulement comme une conséquence d'un état de fait et non comme un état de fait en tant que tel. Au niveau de la réflexion il me semble que nous pourrions travailler sur ce que Jacques Julliard appelle dans son dernier livre[25]" le péché originel dans le contexte politique ", c'est-à-dire la capacité qu'a l'homme de faire le bien et le mal indépendamment du contexte dans lequel il vit.

= au niveau évangélique, j'ai pointé trois pistes de réflexions théologico-ecclésiologique :
? l'autorité spirituelle, accueillir et résister
? la volonté missionnaire, construire et réunir,
? la spécificité évangélique, éduquer et libérer.
Les trois thèmes principaux du prochain congrès de la Mission populaire.


= je termine par cette citation, tirée d'un livre de Eric Emmanuel Schmitt, " la part de l'autre " :

[1] Présence, journal national de la Mission populaire évangélique, janvier 2003, p. 8.
[2] François Dubet, Sud-Ouest, 16 septembre 2002
[3] Préparation au Congrès national de la Mission populaire évangélique
[4] Avec une introduction assez caricaturale du philosophe politique Pierre-Andé Taguieff.
[5] Id. p. 81.
[6] op.cit. p. 30
[7] op.cit. p. 40
[8] Présence, mai-juin 2002
[9] Guy Bottinelli, lettre à Bertand Vergniol, décembre 2003.
[10]Le Monde, 24 août 2002
[11] Jean-Pierre Molina, texte interne à la Mission populaire évangélique, décembre 2003
[12] Nonna Mayer, interview, CFDT Magazine, juin 2002, p. 49.
[13] Déclaration de la Mission populaire évangélique : "après le 21 avril 2002, être fidèle".
[14] Lettre adressée au comité national de la Mission populaire, le 3 octobre 2003
[15] Louis Chavel, Sciences Humaines hors série n°39, décembre 2002-janvier 2003, p. 78.
[16] Stock, 2003.
[17] Aurélie Filippetti : Les derniers jours de la classe ouvrière p 85
[18] Nonna Mayer : Ces Français qui votent Front National, Flammarion, 1999.
[19] Bernard Schwengler : Le vote Front National, Oberlin, 2003, p. 250 ss.
[20] Annie Collovald : " le vote Le Pen, la faute au populaire ", in Vacarme, juillet 2002
[21] Nonna Mayer, CFDT Magazine, juin 2002, n°281, p. 49.
[22] In Vacarme
[23] Réforme n°3036.
[24] Robert Castel, Le Monde, 20 janvier 2004
[25] Jacques Julliard : le choix de Pascal, Desclée de Brouwer, 2003