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Cahier biblique n°20,
"Un homme, une femme et un serpent. Approches intertestamentaires"

Paru en 1981

Sommaire

Dans les années 1847 à 1955, la découverte d'une série de grottes à Khirbet Qumran en bordure nord-ouest de la Mer Morte, mettait au jour un ensemble considérable de manuscrits. On y a dénombré une dizaine de rouleaux à peu près complets et des fragments, d'importance variable, de plusieurs centaines de livres. Parmi ceux-ci, une partie est constituée par des copies de texte biblique. La partie restante, proportionnellement la plus riche, est constituée d'ouvrages non bibliques, dont certains n'ont été connus que par cette découverte. On s'accorde aujourd'hui à reconnaître l'appartenance de cette bibliothèque à la communauté essénienne, célèbre par les notices que lui ont consacrées plusieurs auteurs anciens, PHILON D'ALEXANDRIE, FLAVIUS JOSEPHE, PLINE L'ANCIEN, HIPPOLYTE DE ROME. Au sein des ouvrages proprement esséniens, le rouleau de la Règle tient une place particulière de par son objet même : il est principalement consacré à l'exposition du fonctionnement de la communauté essénienne, ses rites et sa doctrine fondamentale. Cette dernière se trouve développée dans un texte homogène et concis qui explique la nature humaine par l'existence de deux esprits concurrents, l'Esprit du Bien et l'Esprit du Mal, depuis la création jusqu'au temps derniers. Ce passage, communément appelé "l'instruction sur les deux Esprits", explique donc la présence du mal au sein de l'humanité selon une problématique spécifique, qui ne se réclame pas directement du texte traditionnel de Genèse sur la chute d'Adam. Ce caractère d'autonomie d'un texte qui constitue la base même de la catéchèse essénienne, mérite d'être souligné dès le départ, s'agissant d'une secte qui affirmait sa fidélité à la Loi de Moïse et la réalisation de l'Alliance dans sa vie communautaire.

Cette étude propose la traduction originale de la partie significative du récit de la Chute par Flavius Josèphe, puis un commentaire et un essaie d'interprétation du même texte. C'ets vers la fin du 1er siècle, à Rome, que l'auteur de la Guerre des Juifs réécrivit l'ensemble de l'histoire biblique, les Antiquités juives. Ce faisant, il fut le reflet presque naturel de la culture gréco-romaine et conjointement l'écho quasi spontané des multiples traditions qui servaient de médiation à la lecture juive des textes sacrés. Par ce double aspect, il se montre très proche de deux auteurs pratiquement contemporains, chrétiens l'un et l'autre, Luc et surtout Paul. Dès lors Flavius Josèphe, dont l'?uvre entière devra son salut aux chrétiens seuls qui la feront leur, est-il, à sa place et pour sa part, un témoin véritable de l'élaboration culturelle du discours et des concepts du christianisme originel.

Le gnosticisme peut être sommairement défini comme une forme de religion dualiste, postulant une opposition irréductible entre Dieu et le monde, et liant le salut de l'homme à la reconnaissance de sa nature purement spirituelle. Les origines de ce phénomène, qui fut florissant au 2èeme siècle de notre ère, sont loin d'être élucidées. Les découvertes et les études récentes semblent cependant apporter deux éléments de réponse assez sûre. Le premier a trait aux influences qui ont marqué le gnosticisme naissant : le judaïsme a contribué davantage qu'on ne l'a communément pensé à l'élaboration de la pensée gnostiques. Plusieurs des documents originaux trouvés à Nag Hammadi exploitent en effet des traditions juives, et notamment les données des premiers chapitres de la Genèse. Le second point concerne la relation entre la gnose et le christianisme : le gnosticisme ne peut plus être considéré comme une simple hérésie chrétienne, mais il a d'abord existé indépendamment du christianisme, dont il est sans doute à peu près contemporain. La preuve en est donnée par les textes gnostiques les plus anciens, qui ne portent pas trace d'une influence chrétienne.
Ces remarques préliminaires doivent permettre de situer l'interprétation de Gn 3 qui figure dans le Témoignage de Vérité (TemVer). Ce traité copte de Nag Hammadi, est un produit de gnosticisme chrétien. Il se caractérise essentiellement par une double polémique, contre la foi ordinaire de l'Eglise d'une part et contre certains courants gnostiques d'autre part. La polémique interne au gnosticisme, malheureusement contenue dans une section où le manuscrit est très abîmé, livre les noms de certains groupes ou maîtres gnostiques (Valentin, ses disciples, Isidore, les "Simoniens") ce qui permet d'établir que le TemVer n'est pas antérieur à la fin du 2ème siècle. Sur l'autre front, le texte attaque avec une vigueur particulière une certaine conception du martyre, à laquelle le "témoignage (grec : martyria) de vérité" : les chrétiens qui croient assurer leur salut en confessant leur foi verbalement devant les autorités et en recherchant la mort sont des insensés qui ne savent "ni où ils vont, ni qui est le Christ". Cette critique de l'enthousiasme avec lequel on va au-devant du martyre n'est concevable qu'à une époque où les persécutions sont une réalité ; elle indique que le TemVer a été écrit avant Constantin. La réunion des deux indices incite à en fixer la rédaction dans le courant du 3ème siècle.

Ce n'est pas faire preuve d'originalité que de mettre en relation la femme et le dragon-serpent d'Apocalypse 12 avec le récit de genèse 3. Mais est-il possible de préciser un peu mieux ces relations intertextuelles ? Ap 12 est-il un écho de Gn 3 ? Une paraphrase de Gn 3 ? Une interprétation de Gn 3 ? Une relecture de Gn 3 ?
Puisque notre propose doit être bref, nous choisissons les deux personnages antagonistes d'Ap 12 : le dragon et la femme. Nous nous demanderons dès lors comment ces personnages font référence à l'Ancien testament. Puis, à l'aide de paragraphes araméennes du Pentateuque, nous essaierons de saisir le fonctionnement de ces phénomènes d'intertextualité. En d'autres termes, ces paragraphes nous permettent-elles d'éclairer la manière avec laquelle l'Apocalypse johannique puise dans l'Ancien Testament, en particulier Ap 12 ?

Gn 3 est un récit qui circule dans notre culture comme un mythe de référence : origine du mal, chute de l'homme, rôle de la femme, etc. En nous renvoyant à des textes non canoniques qui se reportent à ce récit et en donnent des interprétation diverses, ce Cahier ouvre nos fenêtres sur la multiplicité des lectures de la Bible qui ont été faites dès l'antiquité en milieu juif, chrétien ou gnostique. Sans doute ne donne-t-on que quelques exemples : on aurait pu les multiplier dans la littérature pseudépigraphique, chez Philon d'Alexandrie et même chez les Pères de l4eglise, entreprenant alors une sorte d'"Histoire de l'exégèse et des interprétations" qui suppose l'érudition et tend à l'exhaustivité. Mais la forme choisie par ce Cahier me paraît conduire le lecteur à quelques interrogations plus fondamentales.