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Cahier biblique n°44,
« Bible, Mythe et Vérité »

Paru en automne 2005

Sommaire

Qu’est-ce qu’un mythe ? Quels rapports la Bible entretient-elle avec la notion de mythe ? En quoi les mythes, et les textes bibliques s’ils en sont, visent-ils quelque chose de l’ordre de la vérité ? Le lecteur aujourd’hui, exégète ou non, peut-il y puiser de quoi penser son existence et le monde, pour s’y engager ? Voilà les questions qui nous ont motivés dans la constitution de ce Cahier Biblique.
Aucun article n’est une approche systématique des notions de mythe et de vérité, trop amples, et chaque auteur a travaillé de façon personnelle. Ce Cahier décline des compréhensions différentes des termes et des contenus qu’ils recouvrent, ce qui permet d’apprécier la variété d’interprétations possibles des textes.

L’approche proposée ici s’appuie sur une fréquentation des textes de l’Antiquité et l’essai de rendre compte de la façon dont on peut les lire, selon quels repères et avec quels moyens. Pour entrer dans cette réflexion sur la lecture des mythes, pourrait-on s’accorder, simplement et de façon opératoire, sur l’idée qu’un mythe – et plus singulièrement un récit mythique, au risque même de la redondance – est pour une société donnée une tentative d’expliquer le monde, de dire comment les hommes le voient, le pensent, se pensent tout en se donnant une origine et une identité, bref le moyen de se représenter ses origines dans un passé indéfini, immémorial tout en visant à comprendre son propre présent ? On conviendra que si l’enjeu est d’importance, il n’est pas nouveau. […]. Le cadre de cet article voudra […] que l’on se contente d’aborder les mythes en limitant leur approche à celle de la lecture des récits mythiques. Tentons de mesurer quels sont les attendus de la lecture de ces récits anciens et de proposer une mise en œuvre de ces repères.

Le mythe dans la Bible, la Bible comme mythe ; la Bible interprétée – c’est-à-dire lue – comme suscitant du mythe. Mais il y a aussi la mythologie, une rationalisation des mythes ; et là-dessus, démythiser ou non, déstructurer le mythe ou non. Donc, de quoi pas mal patauger avec le sentiment croissant que nous parlons peut être du mythe sans nous être expliqués avec lui et qu’en tout cas « vérité » ne s’oppose sans doute pas à « mythe ». Nous allons tout de même prendre le triangle tel qu’il nous est proposé parce qu’après tout, là où l’on parle de Bible, il s’agit en effet de mythe et aussi de vérité.

La fraternité est un des thèmes centraux de la Genèse. De Caïn à Joseph en passant par Jacob aux prises avec Ésaü et Laban, les histoires des frères s’y succèdent, proposant à l’attention du lecteur de belles variations narratives. Celles-ci invitent à réfléchir à ce qu’est être frère. On découvre au fil des pages que la fraternité est moins un donné de départ qu’un chemin difficile où bien des obstacles sont à traverser…

Ces deux récits de purification sont pourvus chacun d’un récit en écho, qui inverse les termes du premier au regard d’un même enjeu vital : suivant le cas, la procréation ou la nourriture. D’autre part ils font intervenir l’opposition du pur et de l’impur, non dans le domaine cultuel, mais dans l’aire de la vie quotidienne des simples gens. Enfin, ce sont des adjuvants triviaux qui accompagnent la Parole du Seigneur de l’Alliance dans la réalisation de son dessein. Derrière cela se profile ce choix radical : la vie ou la mort ? – Baal ou le Seigneur de l’Alliance ?

La peur de la catastrophe est immémoriale, elle traque le genre humain depuis toujours, depuis que celui-ci est confronté à l’expérience de la discontinuité, des inondations qui détruisent ou fertilisent, du changement des saisons, de la mort et de la vie, des naissances et des disparitions, individuelles ou collectives. Très tôt aussi vont apparaître des tentatives de lutter contre cette discontinuité, des stratégies pour garder des traces qui ne s’effacent pas aussi vite que dans l’expérience de la vie et de la mort : des stèles de pierre qui gardent la trace d’un nom, d’un évènement, des listes d’objets fragiles, de phénomènes météorologiques, d’évènements importants. Raconter, construire des récits apparaît comme une façon de lutter contre le chaos.

Pour lire non seulement les récits les plus mythiques de la Bible, de création et de traversées fondatrices, mais l’évangile lui-même comme mythe, dans sa puissance à raconter et susciter les relations fécondes de l’existence, on peut emprunter avec gain aux travaux d’anthropologie structurale. Les récits fondateurs, mythes d’origine, réfléchissent l’humain dans son exposition à la réalité la plus concrète, mais aussi avec ses questions les plus délicates qui interrogent les frontières, primordiale et ultime, de la vie : d’où vient l’homme, où va-t-il ? Quel est le sens, l’orientation et la signification, de sa vie ? Qu’en est-il de sa mort ? Comment occuper sa juste place, en débat avec soi-même, dans l’amour toujours périlleux pour autrui, sous le regard du Dieu dont l’altérité appelle en moi ce que j’ai de plus propre, d’irréductible à mon appropriation même, quand il me donne à reconnaître ce que je n’ai jamais connu ?

Les Actes racontent comment, sous l’impulsion de l’Esprit Saint, la parole de l’Évangile se déploie dans l’empire romain par la mission chrétienne. Cette parole doit dépasser le cadre du monde juif pour atteindre le monde païen, par le truchement des juifs qui l’ont reçue en premier lieu. Mais, comment cela peut-il être possible si on considère la loi juive qui interdit toute promiscuité avec les étrangers, en l’occurrence le Gentil ? «Vous savez qu’il est interdit pour un homme juif de s’attacher ou bien d’approcher un étranger » (Ac10,28a). Ac10-11,18, qui fonctionne comme récit paradigmatique de la réception de l’Évangile par les païens, travaille à briser le mur de séparation qui a longtemps existé entre juif et païen : en cela, il se définit, non pas comme un récit de conversion, mais comme une histoire de rapprochement. Autrement dit, le texte peut se lire comme l’établissement de relations cordiales entre ceux qui n’appartiennent pas au même groupe ethnique. Ce rapprochement est perceptible dans la manière dont Luc caractérise les deux personnages principaux et dans leur mise en mouvement.

A propos de mythe, démythologisation …tout a été dit et contredit et je n’irai pas me vanter de connaître toute l’histoire et les derniers rebondissements de la question. Je n’entrerai pas non plus dans le piège d’une lecture idéaliste qui confond son domaine d’étude et la réalité, sa lunette d’approche et l’espace qu’elle ausculte. Hostile, enfin, à ces formes hâtives de vulgarisation qui mélangent le soupçon scientifique et le dénigrement, conduisant inévitablement le public à identifier mythe et falsification, quête de l’origine et retard mental, eschatologie et illuminisme, je ne prétendrai pas mon propos dépouillé d’intentions prédicatoires et d’a priori théologiques.
Car je me situe en fondamentaliste cherchant à témoigner pour l’évènement derrière la composition narrative.

La façon d’étudier la Bible est mouvante comme la vie. Il suffit de se retourner vers les 30 dernières années pour mesurer le chemin accompli. Aux approches de la Bible par la méthode historico-critique, se sont ajoutées les approches sociologiques, psychologiques, linguistiques. Ces dernières ont pris différentes formes. On parlait naguère d’analyse structurale, d’où a surgi la sémiotique de A. J. Greimas, ensuite est venu le temps de la rhétorique et de la narratologie. C’est à cette dernière que je voudrais consacrer ce court article, pour essayer de la situer dans le cadre général de l’interprétation de la Bible.