Fédération protestante de France
Service Biblique

Accueil > Services > Service biblique

Pour nous contacter, passer commande :

FPF – Service biblique
47 rue de Clichy
75311 PARIS Cedex 09
01 44 53 47 10
fpf-bible@federationprotestante.org

 

AU FIL DES SAISONS

 

LA BIBLE AU QUOTIDIEN

 

LIENS

 

 

 

 

 

Lire la Bible en groupes :

quels enjeux aujourd’hui pour nos Eglises ?

 

7 remarques pratiques d’ordre pastoral et œcuménique.

1- Lorsque le renouveau biblique a eu lieu dans nos Eglises, le Pasteur Visser’t Hooft s’est posé la question : si tout le monde se met à lire la Bible, n’est-ce pas la naissance d’un nouveau magistère? (Visser’t Hooft, pionnier de l’œcuménisme Genève-Rome, CERF)
Pour nos Eglises, lire la Bible ensemble génère des communautés de lecture qui acquièrent petit à petit une culture propre et peuvent se couper de la communauté ecclésiale plus large, ou la contester… pour deux raisons : « faire groupe » est déjà subversif ; et lire la Bible est toujours tout aussi subversif (comme d’ailleurs la lecture de tout texte), subversif pour l’individu autant que pour le groupe.
Cette extériorité du texte (car il y a déjà une extériorité du texte en lui-même ; je ne parle pas encore de l’événement de rencontre de la Parole dans son extériorité) provoque le groupe à une extériorité par rapport à la communauté ecclésiale dans laquelle il est inséré.
Comment accueillons-nous dans l’Eglise  ce caractère « subversif » ou tout au moins ce décalage et les interpellations qu’il porte ?

2- Je reste encore au plan de l’étude du texte en tant que texte : le groupe de lecture sur le texte et à partir du texte, est (ou peut être) un lieu de rencontre et de dialogue entre croyants et non-croyants (ou chercheurs). Il est en quelque sorte un « lieu pont » et évite un certain communautarisme ecclésial. N’est ce pas la vocation/mission de l’Eglise d’être cet espace de dialogue ? « En Eglise » ne signifie pas « entre chrétiens » exclusivement.
Comment assumons-nous cette tension : d’une part la découverte du texte (rien que le texte) comme lieu de dialogue entre croyants/non-croyants, et d’autre part une approche du texte, dans la célébration ou une démarche spirituelle, comme rencontre ou advenue de la Parole de Dieu ?
Le soupçon souvent jeté sur les Eglises, soupçon d’un dogmatisme qui ne respecte pas le texte en tant que tel, montre que le monde non-croyant ne considère pas les chrétiens capables d’une rencontre avec lui autour du texte seul. Cela me questionne.

3- Sur le long terme, une réelle diversité des membres du groupe de lecture (diversité porteuse d’altérité) peut finir par s’atténuer et devenir une « mêmeté ». Les vieux groupes s’enferment parfois sur eux-mêmes au point de ne plus pouvoir accueillir une autre altérité. Je pense aux anciens groupes œcuméniques (souvent luthéro-réformés/catholiques) qui ont été pionniers dans la rencontre de l’autre et qui éprouvent aujourd’hui des difficultés à faire place à d’autres sensibilités. Il y a aujourd’hui, me semble-t-il, un enjeu à accueillir au sein des groupes bibliques d’autres sensibilités, d’autres approches, d’autres subjectivités, d’autres manières de « savoir », d’autres lectures issues de spiritualités orales, narratives, plus ritualisées ou expérimentales…
Si la Bible est un lieu éminemment œcuménique (au sens le plus large qu’on puisse l’entendre, c'est-à-dire accueillant et déplaçant la diversité des cultures), le maintien d’une pluralité d’approcheset des membres un enjeu ecclésial non négligeable.
Je me souviens de ce groupe de partage biblique entre étudiants où la seule orthodoxe qui se soit trouvée à l’aise est celle qui avait des études littéraires, parce que l’approche était exclusivement cognitive. Les autres, dans une autre logique d’approche de l’Ecriture, sont restés en marge de l’échange.

4- Parce que la Bible s’offre et jamais ne se possède, la lecture en groupe de la Bible est le lieu où se concentrent la confrontation de plusieurs dimensions : subjectivités, récits de vie, contextes propre aux personnes, formatage du groupe d’appartenance (Eglise, cercle culturel, histoires propres), capacités variables à rationaliser, mais aussi jeux de pouvoirs (clercs/laïcs, leader/participants, sujets supposés savoir / béotiens…).
Lire la Bible ensemble génère des mises en tension interne à chaque lecteur qui peuvent être générateur de crise au sein du groupe : par exemple lorsqu’une lecture vivante du texte entre en conflit avec la tradition dogmatique qui a structuré la personne. De la nécessité de régulations qui sont avant tout pastorale, me semble-t-il.

5- Le groupe de lecture biblique est aussi un lieu de maturation.. Je me souviens de ce pasteur pentecôtiste participant à un groupe d’étude biblique essentiellement constitué de réformés et de catholiques. « Je suis arrivé sur la pointe des pieds, dit-il, et je ne me suis pas livré d’emblée ». Il a fallu créer un climat de confiance avant que les préjugés sautent de part et d’autre, que chacun puisse se livrer en vérité et se faire entendre de l’autre au fil du temps. En se livrant étape par étape, chacun a acquis une plus grande liberté d’expression.
Le groupe est devenu un lieu/laboratoire où s’expérimente une compréhension communautaire et œcuménique plus vraie et authentique dont on peut témoigner plus loin dans l’Eglise entière.
De l’utilité des médiations, voir de médiateurs, de traducteurs  : lire la Bible ensemble peut être un lieu de confrontations culturelles difficiles et d’incompréhensions « parce qu’on ne parle pas la même langue d’une confession à l’autre » et que nous n’avons pas les codes pour parler dans la culture de l’autre. Non seulement il faut un long temps de maturation, mais il faut en plus des « traducteurs ».
En ce sens, lire la Bible ensemble est un haut lieu d’expérimentation œcuménique (on l’a vu dans ce colloque au moins entre nos intervenants !) mais qui n’est pas sans risques. Parfois, le fait que l’on soit emmené à se livrer dans le partage/confrontation des lectures, génère l’insécurité. Le réflexe peut être le repli, la fuite stratégique derrière une tradition interprétative que l’on répète, une méthode de lecture comme cadre sécurisant dans lequel on se réfugie, ou bien à plus long terme la constitution d’un langage commun propre au groupe mais coupée de toute communauté plus large.

6- Le groupe de lecture biblique est donc un lieu communautaire par excellence : un lieu de circulation de la parole mais aussi un lieu de circulation du non-dit : ce qui est entre les mots ou au-delà des mots est aussi parole et peut devenir Parole, c’est à dire Christ. Cette circulation de la parole ne devient-elle pas alors prédicative, homilétique ?
Le groupe de lecture biblique peut ainsi devenir un creuset/révélateur de tensions et autres torsions humaines, mais aussiun lieu thérapeutique, et finalement un lieu salvateur..

7- Sur un autre registre, non moins important : l’évocation de la liturgie comme rencontre de salut pose la question des liturgies non eucharistiques et tout particulièrement des célébrations œcuméniques qui sont souvent appelées justement « célébration de la Parole ». On y est souvent plus attentifs à l’équilibre des sensibilités ecclésiales qu’à faire de ces célébrations des lieux possible d’un événement de Parole, c'est-à-dire d’un événement de rencontre de la Parole qui est Christ !

CONCLUSION

Lire la Bible en groupe est un chemin douloureux, un chemin de deuil (en cela, il appelle un accompagnement pastoral vigilant) :

douloureux pour le lecteur d’abord, parce qu’il est déplacé, mis en crise par l’altérité du texte et par l’altérité de ses partenaires de lecture. Ainsi déplacé, le lecteur n’a sans doute plus la même place (ou la même perception de sa place) dans la communauté plus large de l’Eglise. Il peut y apporter par contre coup une crise (je ne prononce pas sur la nature de la crise : positive ou non !). Le groupe de lecture biblique, pour peu que la parole n’y soit pas captée par l’un ou l’autre, devient un lieu d’accession et d’entraînement à une parole active, c'est-à-dire une parole qui ne se situe pas seulement dans le champ de la réception passive (acquiescement devant un spécialiste) mais dans le champ de la proposition (proposition d’une interprétation possible du réel, y compris du réel ecclésial), ce qui pose derrière la question de l’autorité (d’où parles-tu ? en vertu de quelle autorité ?) et recompose le rapport à l’autorité dans l’Eglise.

— douloureuse pour l’Eglise  : un groupe de lecture biblique n’est pas un groupe comme les autres dans l’Eglise, parce que l’Ecriture y a une place à part (quoique parfois, les annonces paroissiales en témoignent, il soit mis au même rang que le groupe de patchwork).
Nous débattons entre nos Eglises de l’articulation Ecriture-Tradition (et derrière la Tradition, de l’autorité-magistère qui la dit) : la présence du groupe de lecture biblique et la manière dont il se situe dans l’Eglise, incarne localement ce débat :

¬ chaque participant confronte aux Ecritures la tradition qui le structure (ou ce qui fait autorité pour lui – au sens étymologique) et met en crise ce bipôle en lui-même d’abord et forcément avec les autres ;

¬ le groupe lui-même, dans son cheminement, construit une culture propre, voire une tradition propre (au sens d’un discours herméneutique commun sur l’Ecriture) qui peut soit conforter soit contester la tradition ecclésiale et son autorité.

Dans le cas de groupes œcuméniques, l’enjeu de contestation s’agrandit du fait de la situation du groupe au carrefour des sensibilités ecclésiales représentées. Ne se retrouvant finalement dans aucune Eglise et cultivant une certaine amertume, le risque est de frayer une toute autre voie… ou de perdre sa liberté de parole, de se scléroser dans un discours diplomatique pour ne fâcher personne.
On comprend que les groupes de lecture biblique puissent déranger, notamment les ministres lorsque ceux-ci, représentants patentés de l’institution ecclésiale, ne peuvent pas y dispenser la parole magistérielle de leur Eglise (ou parfois, pour les protestants, leur propre savoir magistériel ou supposée tel). Quand le discours y est libéré par cette norme extérieure qui s’offre à tous, qui sait où il va aller, il n’est plus maîtrisable !...
L’élargissement de la conscience œcuménique (qui est un enjeu œcuménique aujourd’hui surtout auprès des jeunes générations), s’il se traduit par la multiplication des groupes bibliques œcuméniques (on peut rêver !), accentuera toutes ces questions et probablement les modifiera, y compris au sein de chaque Eglise. Se laisseront-elles interpeller ? C’est une autre histoire…

 

Gill Daudé

 

Service biblique de la FPF – Dossier « Lire la Bible, seul/e et en groupe  – repères – » Février 2006