De la camisarde qui cachait une bible dans son chignon à la pasteure d’aujourd’hui, les protestantes ont fait un sacré bout de chemin. Ce chemin parcouru est aujourd’hui emblématique des mutations du protestantisme français au cours du dernier siècle. A l’image de la Fédération protestante de France (FPF), qui fête aujourd’hui ses 100 ans. Cette institution essentielle du paysage religieux est née des relations mouvementées d’Eglises décidées à travailler ensemble. Ses prises de position ont souvent marqué l’Histoire, qu’il s’agisse des déclarations contre l’antisémitisme du pasteur Marc Boegner durant l’occupation, ou celles sur la société capitaliste dans les années 70. Aujourd’hui, la Fédération souhaite se repositionner dans le débat politique. Et se prépare à affronter un avenir riche et complexe, avec l’arrivée de nouvelles Eglises évangéliques.
Quelle visibilité du protestantisme dans l’espace public ?
Le protestantisme s’est-il définitivement dissous dans la modernité et la sécularisation ? Au cours des années 70 et 80, la Fédération protestante a incarné, selon les termes du sociologue Jean-Paul Willaime, « une version moderne » du christianisme. Face à une Eglise catholique romaine intransigeante sur les questions du divorce et de l’avortement, très débattues à l’époque, la FPF, mettant en avant la traditionnelle liberté de conscience du protestantisme, se montrait plus libérale. Peut-elle encore faire entendre sa voix et sa différence ? Aujourd’hui, l’homosexualité est au centre des débats de société, divisant même, à travers la planète, les Eglises de la Réforme. Lors du vote du Pacs (pacte civil de solidarité), la FPF a adopté une position nuancée, sans prendre clairement position sur un oui ou sur un non. A l’avenir, la pluralité grandissante du protestantisme et le poids plus affirmé des évangéliques permettront-ils encore une prise de parole éthique de la FPF ? L’instance protestante se centrera-t-elle sur une fonction de forum interne au protestantisme devenant, par contrecoup, inaudible dans l’espace public ? Outre cette difficulté, la Fédération doit également affronter, selon Jean-Charles Tenreiro « un certain laïcisme qui voudrait nier la place des religions ». « Mentalement, la France demeure un pays catholique. Nous avons toujours une originalité à marquer », poursuit-il.
Un prochain retour en politique ?
C’est ce que promet Jean-Arnold de Clermont… Mais les chemins à emprunter ne sont pas forcément faciles. Sur quoi faut-il s’exprimer ? Trop de prises de position ne se tuent-elles pas entre elles ? « La Fédération n’a pas à se prononcer sur le tri sélectif des ordures. C’est évident », reconnaît Jean-Charles Tenreiro. Les questions à aborder, selon l’actuel président de la FPF, touchent à la crise sociale et politique, au problème de la construction et de la démocratie européennes…
Quelle fonction auprès des pouvoirs publics ?
Défendre les intérêts du protestantisme face aux pouvoirs publics, telle était l’une des missions assignées à la Fédération protestante à sa création. Est-ce encore nécessaire ? Dans un contexte de laïcité apaisée, l’institution de la rue de Clichy s’était faite discrète tandis que les gouvernements successifs se préoccupaient davantage de doter l’islam français d’une représentation officielle. Depuis le début de la décennie, la FPF, par la voix de son président, est nettement plus présente. D’abord, elle a instamment demandé un « toilettage » de la loi de 1905 dont les carcans ne correspondaient pas, selon elle, à la vocation diaconale (et non pas exclusivement cultuelle) des Eglises. Plus récemment, le pasteur de Clermont s’est battu dans l’affaire des bons vacances que les caisses d’allocations familiales refusaient à des associations protestantes et a bataillé contre le maire de Montreuil qui a interrompu, en février dernier, le culte d’Eglises évangéliques issues de l’émigration, affirmant agir dans le cadre de contrôles de sécurité. Dans ces deux dossiers, la Fédération a aussi pris expressément la défense d’Eglises ou d’associations de la mouvance évangélique qui n’étaient pas toujours adhérentes. Se dessine-t-il là une fonction particulière de l’institution de la rue de Clichy, généreuse protectrice de petites structures évangéliques malmenées par un retour d’une laïcité intransigeante, et par la mauvaise image dans l’opinion d’un protestantisme assimilé au fondamentalisme et à la droite chrétienne américaine ? Reste que la Fédération a aussi à purger un différend avec le gouvernement… Trahie par l’un des siens ? Le Premier ministre Lionel Jospin avait reçu en grande pompe à Matignon les représentants officiels de l’Eglise catholique pour mettre en place une structure officielle de concertation. Rien de tel avec le protestantisme. La FPF compte bien faire le forcing auprès de Dominique de Villepin pour obtenir la même chose…
Une Fédération avec ou sans de nouveaux évangéliques ?
Rendez-vous est pris les 11 et 12 mars prochains. L’assemblée générale de la FPF statuera sur l’entrée ou non de cinq nouvelles Eglises évangéliques ou pentecôtistes, actuellement en probation. Parmi elles, la plus importante est celle des adventistes. En dialogue avec la FPF depuis plus d’une dizaine d’années, les ADD (Assemblées de Dieu, environ 50 000 membres) ont, pour le moment, suspendu, leur demande d’adhésion en raison de dissensions internes, justement sur une entrée possible à la FPF.
A travers les décisions de mars prochain, la Fédération enverra un signal important. Est-elle disposée à poursuivre son élargissement vers les milieux évangéliques ? La question se pose avec acuité. D’une part, à cause du dynamisme des Eglises évangéliques et pentecôtistes, les plus missionnaires et les plus prosélytes. D’autre part, le pôle évangélique français a de son côté amorcé depuis 2001 un rapprochement entre ses différentes composantes. Un Conseil national des évangéliques en France a été en effet mis sur pied, scellant la réconciliation entre les tendances évangélique et pentecôtiste.
Va-t-on vers deux instances représentatives, l’une fédérant les Eglises luthéro-réformées, l’autre la mouvance évangélique ? « Ce serait une ânerie », s’insurge le théologien baptiste Louis Schweitzer qui fut le premier secrétaire général de la FPF à être issu des milieux évangéliques. Il plaide, lui, pour une complémentarité entre luthéro-réformés et évangéliques. « Ce qui manque aux uns, c’est tout ce que les autres ont », poursuit Louis Schweitzer. Même attitude chez le pasteur réformé Leïla Hamrat : « La Fédération devrait être le lieu d’un véritable œcuménisme intraprotestant. Les Eglises historiques ont beaucoup à apprendre, me semble-t-il, des Eglises évangéliques, à la foi plus affirmée, plus dynamique. » Oui mais… Président du conseil régional Ile-de-France de l’Eglise réformée de France (ERF), Jean-Charles Tenreiro plaide, lui, pour « une conviction d’appartenance » : « La FPF ne peut pas être seulement un label que l’on vient chercher », estime-t-il.
Quoi qu’il en soit, le protestantisme, français et mondial, ne fera pas l’économie d’une réflexion approfondie sur ce qui fonde son identité. Quelles sont justement les frontières du protestantisme ? Dans son dernier livre (voir pages 8, 9 et 10), Sébastien Fath pose la question d’une sortie de certains milieux pentecôtistes de la sphère strictement protestante. Un débat ouvert aussi dans les pages Disputatio de ce numéro (pages 14 et 15).
Comment intégrer les Eglises d’émigration ?
Ces dix dernières années, un nombre important d’Eglises évangéliques ethniques, issues des mouvements d’émigration, ont vu le jour, en particulier en banlieue parisienne. Le chercheur Sébastien Fath évalue à 45 000 le nombre des fidèles de ces nouvelles Eglises, très dynamiques et le plus souvent indépendantes. Consciente de l’enjeu, la Fédération protestante a créé un groupe de travail sur cette question et un rapport lui a été remis en janvier 2005. « Fatalement, ces Eglises ont vocation à s’institutionnaliser », souligne Antoine Nouis, responsable du groupe de travail à la FPF. De quelle manière ? En lien ou non avec la FPF ? D’ores et déjà, la Fédération a intégré en son sein la Communauté des Eglises d’expression africaine en France (CEAF), présidée par le pasteur Majagira Bulangalire. Elle rassemble 38 Eglises touchant environ dix mille personnes. Une dizaine d’Eglises ont, par ailleurs, demandé leur adhésion à la CEAF. Si les ponts sont désormais solidement établis avec les milieux africains, les relations avec les communautés chinoise, vietnamienne ou coréenne du sud, également très actives, sont encore à créer ou à consolider. Le groupe de travail de la FPF espère prochainement salarier un chargé de mission.
Un nouveau président en 2007 ?
Présidant aux destinées de la FPF depuis 1999, le pasteur Jean-Arnold de Clermont, « un bourreau de travail », selon ses collaborateurs, arrive au terme de son second mandat en 2007. Rien n’interdit, en théorie, que l’actuel président ne soit reconduit dans ses fonctions (sauf son souhait personnel, voir ci-contre) puisque les statuts de la FPF ne prévoient pas de nombre maximal de mandats. Le premier président de la FPF, Edouard Grüner, était issu des milieux évangéliques et le luthérien Jean Tartier a occupé le poste de 1997 à 1999. A part ces deux exceptions, ce sont des réformés qui ont jusqu’à présent tenu les rênes de la FPF. Aucune femme n’a atteint ce niveau de responsabilités. Les instances de la Fédération avaient proposé en 1997 la présidence au pasteur Martine Millet qui avait finalement décliné l’offre. « Le poste me paraissait trop politique », commente-t-elle.
Bernadette Sauvaget