Ambiance au beau fixe depuis l’anniversaire fêté vendredi dernier dans les locaux de la Fédération protestante au 47, rue de Clichy. Affluence des grands jours, une pléiade de ministres, des discours attendus et repris dans tous les médias, le cadeau d’une « Commission de réflexion juridique sur les relations entre les cultes et les pouvoirs publics » attendue depuis des années par le protestantisme… Et, en prime, une bonne petite polémique entre chiraquiens et sarkozistes sur la question de la révision de la loi de 1905 dans les locaux mêmes de la Fédération. Belle opération de communication, quoi qu’il en soit. Et beau témoignage d’un protestantisme français à la fois chaleureux, respectueux des autorités, tout en manifestant sa liberté et son originalité. Compte rendu des échanges, et récit d’un anniversaire mémorable.
Ballet (parfois périlleux) de ministres. A son siège parisien du 47, rue de Clichy, la Fédération protestante de France (FPF) reçoit 700 invités (plus que prévu initialement) en ce vendredi 21 octobre pour célébrer son centenaire. Une tente a été dressée dans la belle cour intérieur pavée ; dans les élégants salons qui illuminent la nuit, c’est la cohue. A 18 h 30, chacun veut être là pour voir (en vrai) le Premier ministre et entendre les discours officiels. Pour ceux qui n’ont pas la chance d’accéder au grand salon, un circuit de télévision intérieur assure la retransmission.
Une heure et demi auparavant, les hommes de la sécurité de Matignon, oreillettes branchées en permanence, ont pris position. Flanqués d’un chien, les membres du service de déminage de la préfecture de police sont venu vérifier, une dernière fois, le sous-sol et le rez-de-chaussée tandis que deux policiers montent la garde sur les toits. « Les services de Matignon étaient déjà passés mercredi pour repérer les lieux », raconte Marie-Hélène Peugeot, qui gère l’intendance à la FPF et organise la réception de vendredi soir. Après discussions, ce sont eux qui ont apporté l’estrade et le pupitre où sont prononcés les discours officiels. Raison de sécurité ? Sans doute… « J’ai eu quelques angoisses au dernier moment », ajoute Marie-Hélène Peugeot. Comme toute maîtresse de maison. In extremis, elle a commandé un peu plus de jus d’orange et d’eau… Pour le service, elle a mobilisé des bénévoles dans les paroisses.
A la fin des discours, le pasteur Jean-Arnold de Clermont remet une bible (la nouvelle édition de la Segond) et un recueil de cantiques au Premier ministre. Sourires, amabilités chaleureuses, la tonalité générale est légère, heureuse, festive. Le champagne arrive et quelques présentations de responsables d’Églises sont faites.
Eminence… grise
Pendant ce temps, on s’agite de nouveau rue de Clichy. Les invités commencent à regagner le vestiaire, tenu par les scouts et à quitter les lieux. Discrètement, les deux représentants de l’épiscopat catholique, l’archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois, et le secrétaire général de la Conférence épiscopale, Mgr Stanislas Lalanne, s’éclipsent eux aussi. Sous la tente, dans les salons, on se déplace déjà plus aisément. Les petits-fours commencent à se tarir ; c’était prévu pour 500 invités. Mais le champagne coule encore…
La sécurité de Nicolas Sarkozy alerte Marie-Hélène Peugeot de l’arrivée imminente du ministre. Accompagnée du président de la FPF, Dominique de Villepin, qui s’est un peu attardé, est toujours dans la place. Ce n’était pas prévu. Mais les deux poids lourds du gouvernement se croisent, se saluent, échangent quelques mots sous le crépitement des appareils photo et le regard de Jean-Arnold de Clermont. « Alors, encore en retard, Monsieur le Ministre ! », lance Dominique de Villepin à Nicolas Sarkozy. « Je suis encore plus protestant que vous ne croyez. Je me suis éloigné lorsqu’ils parlaient ensemble », répond Jean-Arnold de Clermont à une journaliste qui l’interroge sur ce que se sont dit les deux hommes. Le ministre de l’Intérieur s’avance, salue au passage Jérôme Monod, l’éminence grise de Jacques Chirac, d’un « voilà le protestant le plus célèbre de France ! ».
Ministre délégué aux Relations du travail, Gérard Larcher (protestant, lui aussi) assiste le président de la FPF dans le rôle de maître de maison. Dans le grand salon, Nicolas Sarkozy, cerné par les journalistes et sommé de s’expliquer sur sa toute nouvelle commission (voir ci-contre), se livre à une conférence de presse improvisée. Un peu plus tard, tout sourire, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, clôt le défilé ministériel. Comme les autres ministres, elle écrit quelques mots sur le livre d’or de la FPF et rend hommage aux aumôniers, évidemment militaires…
Bernadette Sauvaget
Ils ont dit…
Jacques Chirac, président de la République :
« Je veux rendre aujourd’hui l’hommage de la nation aux protestants de France et à leur éminente contribution à l’histoire et à l’unité de notre pays. La Fédération protestante, avec sa sagesse coutumière, ne demande pas une modification en profondeur de cette loi [de 1905, ndlr]. Pour autant, j’ai parfaitement compris les problèmes et les difficultés qu’elle rencontre. Ces questions, j’en ai la conviction, doivent pouvoir trouver réponse sans remettre en cause les fondements d’un texte qui a si profondément contribué à la paix civile dans notre pays. Je veux, ici, donner l’assurance aux protestants de France, dans leurs diverses composantes, qu’ils peuvent vivre et pratiquer leur foi paisiblement, à l’abri et dans le respect des lois de la République. »
(Extraits du message lu par le Premier ministre)
Dominique de Villepin, Premier ministre :
« Depuis bientôt cinq siècles, le protestantisme est présent en France. Il a façonné notre histoire, en payant un lourd tribut aux haines et aux guerres religieuses qui ont déchiré notre pays. La foi protestante a insufflé à l’histoire de la pensée et des idées une acuité particulière. Divers, unis et libres, voilà la réalité des protestants de France. Voilà l’ambition que le gouvernement veut vous aider à préserver. Pour cela, nous devons défendre la laïcité dans le cadre de la loi de 1905, à laquelle je suis profondément attaché. La laïcité n’est pas l’indiffé-
rence de l’Etat à l’égard de la religion : elle est porteuse de valeurs, fondée sur le respect mutuel et la recherche permanente des conditions d’une coexistence adaptée aux exigences concrètes de chaque époque. Ma conviction, c’est qu’aujourd’hui encore cette loi nous permet de répondre aux difficultés que vous rencontrez. Je veillerai à ce que la liberté de culte et d’expression soit garantie dans notre pays, dans le respect de l’ordre public et de la loi. »
(Extraits)
Jean-Arnold de Clermont, président de la Fédération protestante de France :
« Les protestants se réjouissent de la liberté de conscience et de culte qui leur est garantie. La Fédération protestante de France a apporté sa contribution à la réflexion en cours sur la pratique de la loi de 1905. Elle y souhaite des adaptations pour que soit clarifiée sa relation avec la loi de 1901 sur les associations mais, plus encore, elle en souhaite une application qui ne soit pas à terme préjudiciable à la liberté religieuse. Au cours des dernières années, notre Fédération a dénoncé de nombreuses dérives dans l’exercice de la laïcité. Une concertation est, sur ce point comme sur quelques autres, devenue nécessaire. Nous espérons qu’elle se mettra en place bientôt, sous la forme d’un dialogue institutionnel. »
(Extraits)
Le 21 octobre, c’est Noël
Annoncée quelques heures avant la réception, la commission créée par Nicolas Sarkozy répond à une demande récurrente de la part de la Fédération protestante. Elle remettra ses propositions en juin 2006.
D’un côté, le Premier ministre, Dominique de Villepin (relayant la position chiraquienne), de l’autre le ministre de l’Intérieur, chargé des cultes, Nicolas Sarkozy, et, au milieu, les protestants et la loi de 1905. Le centenaire de la vénérable FPF a donné lieu à une nouvelle passe d’armes entre les deux grands rivaux de la droite. Faut-il couler ou non dans le bronze la fameuse loi de séparation des Eglises et de l’Etat ? Oui, répondent, depuis des mois, le président de la République et son Premier ministre, une position réaffirmée vendredi soir. Non, soutient Nicolas Sarkozy, une argumentation qu’il a longuement développée dans son livre publié l’année dernière, La République, les religions, l’espérance (Le Cerf). Il y a quelques semaines, le ministère de l’Intérieur avait même utilisé le terme de « toilettage », reprenant ainsi la terminologie du président de la FPF, Jean-Arnold de Clermont.
Le matin même de la réception officielle, le ministère de l’Intérieur remettait le couvert et rendait officielle une commission chargée de réfléchir juridiquement aux relations entre les cultes et les pouvoirs publics. Présidée par l’universitaire professeur de droit Jean-Pierre Machelon, elle étudiera spécifiquement les questions des cimetières et du financement des associations cultuelles. Elle doit rendre ses propositions en juin 2006.
La FPF a donc obtenu ce qu’elle souhaitait depuis 2002. Même s’ils n’ont pas applaudi à cette annonce, les juifs et les musulmans, eux aussi, puisqu’ils souhaitent un assouplissement de la mise en place des carrés confessionnels dans les cimetières.
Reste la hiérarchie catholique, peu emballée… Choix politique ? Le cabinet de Nicolas Sarkozy, alors que l’Agence France-Presse était en grève jeudi, donnait, vingt-quatre heures avant l’annonce officielle, la primeur de l’information de la création de la commission au quotidien catholique La Croix . Et faisait par la même occasion un croc-en-jambe au Premier ministre, juste avant sa visite chez les protestants. Un joli coup de billard à trois bandes ! Dans cet enfer pavé de plus ou moins bonnes intentions, la FPF n’avait plus qu’à manœuvrer pour n’être l’otage de personne. Habilement, Jean-Arnold de Clermont prit donc garde, en s’adressant au Premier ministre, de remercier le gouvernement en tant que tel. A un mois et demi du centenaire, cette fois-ci, de la loi de 1905, le ton est donné !
B.S.