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FPF : un dialogue avec les Eglises pentecôtistes et adventistes

Walter J. Hollenweger

 

Le 25 octobre 2001 a eu lieu une rencontre sur l'état du dialogue entre la Fédération protestante de France et les Eglises pentecôtistes et adventistes au siège de la Fédération, 47 rue de Clichy 75009 Paris. Le théologien suisse Walter J. Hollenweger, grand spécialiste du pentecôtisme, a donné une allocution ; en voici le contenu.

ALLOCUTION DU PROFESSEUR W. HOLLENWEGER


Les enjeux du dialogue entre Pentecôtistes et Reformés

J'ai vécu ma jeunesse dans le milieu prolétaire et pentecôtiste de Zurich. Pour fuir la pauvreté de ce milieu, j'ai fait un apprentissage à la banque et j'ai travaillé à la bourse de Zurich ce que je ne regrette pas parce que je peux comprendre le langage financier et commercial qui est un langage secret quoique l'économie décide de toute notre vie y compris la vie religieuse. Seulement, quand j'étais en train de faire une carrière professionnelle, la bon Dieu m'a arrêté parce qu'il avait d'autres plans pour moi. Je ne suis donc pas devenu pasteur parce que je l'ai décidé un beau jour mais parce que je ne pouvais pas l'éviter.

Après une année dans une école biblique pentecôtiste, j'ai travaillé quelques années comme pasteur pentecôtiste. J'utilisais une Bible critique qui donnait dans les notes les variations de l'appareil critique. Or, je ne savais pas sur quel texte il fallait prêcher, celui dans les notes ou celui dans le texte principal. Comment décide-t-on du soi_disant texte original ? J'ai demandé l'avis d'un pasteur réformé. Celui-ci m'a dit : « Cet appareil critique a été mis dans la Bible par les professeurs non_croyants de l'université de Zurich ». Mais je n'ai pas fait confiance à ce pasteur. Après des semaines de prière et de jeûne avec ma femme, nous avons décidé d'examiner la question personnellement. J'ai donc appris le latin, le grec et l'hébreu, passé le bachot suisse et commencé des études théologiques à l'université de Zurich, études que j'ai conclues par une thèse de doctorat (1) : un manuel sur le pentecôtisme en 10 volumes, contenant des documents du pentecôtisme en 20 langues (2). Mes professeurs étaient Karl Barth, Gerhard Ebeling, Hans Conzelmann et Eduard Schweizer. J'ai connu personnelle-ment Rudolf Bultmann et Ernst Käsemann. Ces hommes ont laissé des traces dans ma pensée parce qu'on ne peut pas dialoguer avec d'autres chrétiens convaincus et convaincants sans que cela laisse des traces quoique je n'étais souvent pas d'accord avec eux.

Mon église pentecôtiste ne voulait rien savoir de mes études et les chrétiens priaient en public pour que je rate mes examens et ceci malgré le fait que pendant ce temps nous vivions un réveil et que l'assistance a doublé. J'ai donc dû quitter cette église qui m'était chère. Je fus consacré pasteur de l'Eglise réformée en Suisse mais je n'ai pas pu exercer ce ministère parce que le COE m'a appelé comme secrétaire exécutif ce qui a encore une fois élargi mon horizon théologique. Ensuite les Anglais m'ont invité à devenir le premier professeur de mission dans une université séculière. Je suis allé en Angleterre parce que je suis convaincu que nos facultés de théologie (mais aussi par exemple la faculté de médecine) sont arrivées à un cul-de-sac. Il faut donc trouver des alternatives. La théologie ne touche pas les paroisses et les résultats de la recherche théologique sont le secret le mieux gardé de l'église (3).

La raison pour cela est le fait que nous ignorons le côté biographique, spirituel et émotionnel dans notre éducation. Nous suivons la superstition d'une science objective qui est même dépassée dans les sciences dites exactes. Quand j'ai écrit mon livre « Esprit et Matière », j'ai demandé aux collègues dans la faculté de physique : « Qu'est_ce que c'est la matière ? »    Ils ont levé les mains en l'air en disant : « Si nous le savions nous aurions reçu le prix Nobel. Nous ne savons même pas si quelque chose comme "la matière" existe. Peut_être n'est-ce qu'un mot pour quelque chose que nous ne connaissons pas. Nous ne savons pas ce que c'est. Nous savons peut_être comment nos appareils réagissent sur certains phénomènes ». Donc le rêve d'une science exacte et objective est terminé. Il me semble qu'il est temps que la théologie prenne connaissance de cet état de choses.

A Birmingham, j'ai appris que la théologie universitaire ne peut que fonctionner dans un cadre strictement oecuménique. Parmi mes étudiants et mes collègues il y avait toutes sortes de chrétiens : du catholicisme et de l'orthodoxie orientale jusqu'aux anglicans, réformés, baptistes, méthodistes et jusqu'aux pentecôtistes, y compris des églises africaines dont nous ne connaissons même pas les noms dans nos universités quoiqu'elles aient dépassé en nombre nos Eglises historiques et qu'elles vont dépasser dans une génération même l'église catholique.

A Birmingham, j'ai enseigné entre autres à des pasteurs_ouvriers des églises africaines. Parce qu'ils travaillaient pendant la journée, j'ai dû les enseigner le soir et pendant le weekend. J'ai établi cet institut pour les pasteurs_ouvriers parce qu'il y avait des émeutes raciales à Birmingham. Les rues brûlaient et il y avait des morts. J'ai dit au chef de la police de Birmingham et au recteur de 1'université : « Tant que nous n'aurons pas des pasteurs noirs bien formés, des fonctionnaires noirs, des policiers noirs, des instituteurs noirs, des médecins noirs, nous continuerons d'avoir des difficultés raciales. Et la place centrale dans ce problème social revient aux pasteurs des grandes églises noires qui sont pour la plupart des églises pentecôtistes ». Peut_être une situation qui va se répéter à Paris avec ses centaines d'églises noires.

Or, les étudiants noirs s'endormaient dans mes cours. Ils me disaient : « Avec votre façon d'enseigner nous ne pouvons rien comprendre. Nous ne comprenons que ce que nous pouvons jouer, chanter et danser ». J'ai donc dû apprendre à enseigner la théologie critique par la danse, le drame et la musique (4).

J'ai donc expérimenté moi_même que le dialogue avec des chrétiens d'une autre tradition que la mienne est dangereux parce qu'il me change: d'abord le dialogue avec les professeurs critiques de Zurich, puis le dialogue avec les pasteurs_ouvriers. La même chose est arrivée à mes collègues.

Quand le professeur de NT a expliqué aux étudiants le processus de la tradition orale et les changements que ces textes ont subi lors de leurs intégrations, dans un Evangile, les étudiants ont bien pris note de ce qu'il disaient. Tout d'un coup un étudiant a demandé : « Monsieur le professeur, avez_vous déjà vécu une guérison par la prière ? » Le professeur répondit: « Nous ne discutons pas ici de ma biographie spirituelle mais d'un processus de la tradition ». Mais l'étudiant n'était pas content. « Vous discutez ici d'un texte de guérison. Savez_vous de quoi vous parlez ? Avez_vous vécu une guérison par la prière ? ». La professeur a eu la grâce de dire « non ». « Mais nous, nous l'avons vécue », dit l'étudiant. C'est alors que le professeur a appris quelque chose qu'il ne savait pas auparavant.

C'était d'ailleurs aussi mon expérience. J'ai appris davantage de mes étudiants que de n'importe quelle autre personne. Il faut ajouter que depuis ce temps-là, la prière et l'onction pour les malades sont devenues une partie intégrale du répertoire des églises anglicanes et des églises réformées en Suisse, bien sûr dans un cadre liturgiquement différent des pentecôtistes (5).

Nous trouvons le risque du dialogue déjà dans la Bible, par exemple dans la récit qui est intitulé dans nos Bibles : La conversion de Corneille. On pourrait aussi lui donner le titre : La conversion de Pierre. Pierre a appris quelque chose de son ennemi politique, c'est_à_dire du commandant de l'armée d'occupation. Il a appris que les lois cultuelles qui étaient en vigueur depuis des siècles, des lois que ni Jésus ni les apôtres n'avaient mises en question, n'étaient plus valables pour les chrétiens d'origine grecque. Ce récit est d'ailleurs un important modèle pour l'évangélisation. Pendant l'évangélisation biblique l'évangéliste n'est pas celui qui sait tout. Il apprend quelque chose de l'évangile de celui qu'il veut évangéliser (6).

Le modèle traditionnel de
l'évangélisation
Le modèle biblique de
l'évangélisation

Qu'est_ce que le dialogue avec d'autres chrétiens a changé chez moi ? Les expériences fondamentales n'ont pas changé. Sur le niveau des expériences je suis toujours pentecôtiste. Mais sur le niveau de l'interprétation de ces expériences j'ai appris à employer des instruments plus différenciés. D'ailleurs la force du pentecôtisme est toujours l'expérience, tandis que la force du protestantisme est toujours l'interprétation et pas l'expérience. Pourquoi ne pas mettre les deux approches ensemble ? Que cela ne soit pas une trahison du pentecôtisme je le vois dans le fait qu'aujourd'hui des centaines de pentecôtistes ont fait leurs doctorats dans des universités de renom, comme Strasbourg, Tubinguen, Genève, Birmingham, Yale, Harvard, etc. D'ailleurs les pentecôtistes ont reconnu cela : la Society for Pentecostal Studies m'a donné un « Life Time Achievement Award » pour mes recherches sur le pentecôtisme.

Quels sont les risques d'un dialogue entre pentecôtistes et réformés ?

L'Alliance réformée mondiale a mené depuis longtemps un dialogue théologique avec les pentecôtistes (7). Malgré un travail très approfondi les documents publiés ne montrent guère de différences entre les deux communautés. Et pourtant nous savons qu'il y a eu dans le passé des luttes acharnées entre Réformés et Pentecôtistes.

Le point central est l'interprétation des Saintes Ecritures. Les deux Eglises croient à l'inspiration des Ecritures. Mais qu'est_ce que cela veut dire ? Pour les pentecôtistes allemands par exemple la doctrine de l'inspiration verbale des Ecritures est une doctrine non_chrétienne (8). La doctrine de l'inspiration des Saintes Ecritures n'a pas évité que le pentecôtisme soit aujourd'hui une religion pluraliste _ comme d'ailleurs aussi les Evangiles et les autres écrits de la Bible montrent une riche palette d'options théologique et éthiques variées. Par exemple :

La question du dialogue se pose donc au sein du pentecôtisme lui_même. Et son développement mondial accroît la nécessité d'un oecuménisme avec les autres Eglises. Y a_t_il peut-être plusieurs interprétations valables des Saintes Ecritures, puisque la Bible elle_même offre une grande palette de théologies, de liturgies et d'éthiques ?

Ce défi augmente encore quand nous prenons en considération les centaines d'églises africaines en France, dont la plupart sont de type pentecôtiste, mais un pentecôtisme bien différent du pentecôtisme occidental. Cela sera un défi pour les réformés. Après tout, la Société des Missions de Paris de jadis a travaillé pendant 150 ans. Maintenant, les convertis de cette Mission arrivent sur notre sol et demandent à être pris au sérieux comme chrétiens. Il est faux de croire que la majorité des Africains sont des musulmans. L'Afrique deviendra probablement le continent le plus chrétien et la plupart de ces chrétiens seront des pentecôtistes ou des églises africaines indépendantes. Elles sont classées par David Barratt et d'autres spécialistes comme pentecôtistes sui généris, parce que la plupart d'entre elles ont été fondées par des missionnaires pentecôtistes ou bien encore ont été fortement influencées par les pentecôtistes.

Donc l'enjeu du dialogue consiste à reconnaître que la soi-disante unité du pentecôtisme est une fiction sur le niveau des convictions théologiques. Le pentecôtisme n'a jamais connu d'unité théologique. C'est sa force et sa faiblesse. Mais c'est une unité dans la prière, dans la louange, dans la conviction que Jésus est central et décisif pour notre vie et notre pensée même si nous avons des christologies différentes. J'ai souvent demandé à mes étudiants noirs : « Pourquoi êtes-vous chrétiens ? Cela ne peut pas être à cause de notre exemple brillant ? Pourquoi venez-vous faire des thèses de doctorat chez un représentant de cette race qui vous a persécutés, vous a réduits en esclavage et vous a humiliés ? ». Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu ? Ils ont dit « C'est à cause de ce Jésus, qui a bouleversé notre vie ».

Des questions similaires se posent aux réformés. Nous autres réformés, nous avons développé des théologies compliquées et nous n'arrivons même pas à les communiquer à nos paroisses. Nous avons déclaré à juste titre la solidarité de tous les chrétiens dans le corps du Christ. Voilà, l'heure est arrivée pour nous de mettre en pratique cette solidarité. Le dialogue avec les pentecôtistes, les noirs et les blancs, nous confrontent avec des spécialistes de la communication au niveau populaire, même si le contenu de cette communication nous paraît quelquefois peu réfléchie. C'est fort possible. Mais le contenu de cette communication est vécu et surtout souffert. Alors, pourquoi ne pas mettre les dons de l'Esprit ensemble, c'est-à-dire la réflexion profonde et la communication avec les couches populaires ?

Références :



  1. Lynne Price, Theology Out of Place: Walter J Hollenweger (Sheffield: Sheffield Academic Press, 2002). Jan A.B. Jongeneel a.o. (éds), Pentecost, Mission and Ecumenism. Essays on Intercultural Theoloqy. Festschrift in Honour of Professor Walter J. Hollenweger (Frankfurt; Paris, New York: Peter Lang, 1982)

  2. Hollenweger, Handbuch der Pfingstbewegung (1966_68), peut être obtenu en xerox copie de la Yale Divinity School, New Haven, Conn.

  3. Hollenweger, Der Klapperstorch und die Theologie. Die Krise von Theologie und Kirche als Chance (CH B963 Kindhausen: Metanoia, 2000)

  4. Hollenweger, « Narrativité et théologie interculturelle, un aspect négligé de 1 Co 14 », Revue de Théologie et de Philosophie 1975, pp. 209_223. Ibid. « Le livre oral » in: G. Poujol/R. Labourie (éd.), Les cultures populaires (Toulouse: Privat, 1979, pp. 123_134. Ibid., « Plaidoyer pour une théologie orale », Journal des missions évangéliques 156, 1981, pp. 56_63 ; Perspectives missionnaires 8, 1984, pp. 58_69. « L'expérience de l'Esprit dans l'Eglise et hors de l'Eglise » in L'Expérience de Dieu et le Saint Esprit , Paris: Beauchesne, 1985, pp. 195_209. Ibid., « Un défi pour les Eglises. Réflexions sur les émeutes de Handswarth », Journal des missions évangéliques 160/4, déc. 1985, pp. 171_181. Ibid., « La signification oecuménique de la recherche sur le Pentecôtisme », Préface à D. Brandt_Bessire, Aux sources de la spiri-tualité pentecôtiste (Genève : Labor et Fides, 1986), pp. 13_33 Ibid., « Grandeur et misère de la théologie », les Cahiers protestants, Juin 19 ? ? pp. 22_29. Ibid., « Pentecôtismes » Cahiers de l'Institut romand de Pastorale no. 39, Avril 200l. "Pentecôtismes", in Dictionnaire oecuménique de missiologie (Paris, Genève, Yaoundé: Cerf, Labor. et Fides, CLE, 200l), pp. 264_66.

  5. Hollenweger, « Guérissez les malades », Hokhma no. 42, 189, pp. 65_89; Perspectives missionnaires 20, 1990, 49-6l.

  6. En détail dans Hollenweger, Evangelism Today (Belfast: Christian Journals, 1976).

  7. Le rapport a paru avec des commentaires in Pneuma. Journal of the Society for Pentecostal Studies 23/1, printemps 2001 : Word and Spirit, Church and World : The Final Report of the International Dialogue between Representatives of the World Alliance of Reformed Churches and Some Classical Pentecostal Churches and Leaders, 1996-2000. Aussi in : Reformed World 50/3, 2000, 128-156. Un commentaire par Gesine von Kloeden, « Pfingstlerisch und reformiert », in : Christoph Dahling-Sander, Kai M. Funkschmidt et Vera Mielke, Pfingstkirchen und Oekumene in Bewegung (Beiheft Oek. Rundschau n° 71, Frankfurt : Otto Lembeck, 2001) 82-99. Ce dernier volume montre une nouvelle approche des théologiens allemands.

  8. Documenté in Hollenweger, Pentecostalism. Origins and Developments Worldwide (Peabody, Ma : Hendrickson, 1997), p. 338 (Ce livre existe aussi en allemand Charismatisch_pfingstliches Christentum. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht)

  9. Par exemple le directeur du collège théologique du pentecôtisme finlandais, Veli_Mati Kärkkäinen, était payé par l'état. Voir aussi Hollenweger, « Roman Catholics and Pentecostals in Dialogue », Ecumenical Review 5l/12,Avril 1999, 147_59 (le paragraphe sur Kärkkäinen p. 150)

  10. Par exemple en Allemagne, voir Pentecostalism, 261 ff.

  11. Pentecostalism, 267f.

  12. Pentecostal Mission in India.


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