L'AUTOMÉDICATION ET LES DÉPENSES DE SANTÉ UNE LIMITE ÉTHIQUE

Dans une société où nous avons pris l'habitude de consommer de plus en plus de médicaments (environ deux millions de boîtes de tranquillisants par mois en France), et de multiplier les analyses ou les visites médicales spécialisées, la réduction des dépenses de santé n'est pas seulement un impératif économique: c'est une exigence éthique.

Il nous faut résister à cette tendance qui nous porte chacun à prétendre être notre propre maître médical: nous ne nous connaissons nous-mêmes que par la présence des tiers, et prendre le temps de parler avec un généraliste suffirait souvent à ne pas fuir en avant dans une con somation et un gaspillage effrénés. Par l'automédication, nous devenons souvent des apprentis-sorciers de notre propre santé.

C'est que lorsque notre santé est en jeu, nous réagissons de plus en plus souvent avec le sentiment que nous avons un "droit à la santé", que celle-ci est un dû, réparable ou remboursable à n'importe quel prix. Mais il convient plutôt de parler d'un droit aux soins, droit qui implique en échange de veiller à sa santé et à celle des autres, de ne solliciter qu'à bon escient les ressources médicales disponibles. Les responsabilités en ce domaine sont partagées, et sont aussi imputables aux médecins, quand ils alimentent la surconsommation et la surenchère, et aux laboratoires pharmaceutiques qui sont les premiers bénéficiaires de l'augmentation de ce marché, et qui préfèrent souvent vendre des produits de plus en plus chers, sous des présentations luxueuses.

Il nous faut aussi résister à cette tendance qui nous porte à négliger les intérêts communs et à tirer le maximum de la Sécurité Sociale, "puisque les autres le font bien" : c'est précisément parce que la Sécurité Sociale est quelque chose à quoi nous tenons et que les plus faibles dans nos sociétés en ont un besoin vital, que nous ne devons pas la détruire par des conduites irresponsables.
A l'âge où les neurosciences et la neurochimie font des progrès spectaculaires, ceux qui s'occupent de bio-éthique restent souvent obsédés par l'usage qu'en pourrait faire un "dictateur fou" : ils ne voient peut-être pas assez que les vraies questions éthiques, replacées dans le monde où elles se posent, sont d’avantage soulevées par les usages quotidiens, l'emploi des calmants et des excitants, par exemple.

L'augmentation des dépenses de santé exige certes une solidarité sans laquelle une société se défait et qui doit être renforcée. Mais elle désigne aussi ce qui apparaît aujourd'hui comme le fond du problème: l'automédication, la croyance quasi-religieuse que tout ce qui ne va pas est susceptible d'une "thérapeutique", la course à la "forme", cette idole collective, cette norme impérieuse et pourtant discutable de ce que doivent être le corps et sa "santé".

François Rochat et Olivier Abel,

Présidents des Commissions
"Église et Santé" et "Éthique" de la
Fédération Protestante de France

Juillet 1993


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