POUR UNE PLUS GRANDE ÉQUITÉ ENTRE GÉNÉRATIONS

On s'interroge beaucoup, actuellement, vu la démographie de la société française, sur le financement futur des régimes de retraite. Cela remet sur le devant de la scène le problème des rapports entre générations. Cependant, limiter le débat à la question du financement des retraites est réducteur car les rapports entre générations connaissent, à l'heure actuelle, des transformations nombreuses et problématiques, lourdes de conflits futurs.

Des générations jeunes actuellement défavorisées.

Depuis le début des années 70 l'écart de salaire entre les générations les plus âgées et les générations les plus jeunes n'a cessé de croître. Les ajustements à la baisse des niveaux de salaire sont supportés pratiquement intégralement par les jeunes entrant sur le marché du travail beaucoup plus que par les salariés en place.
Cet écart de revenus entre générations est encore renforcé du fait que les revenus du patrimoine augmentent actuellement plus vite que les revenus salariaux et que la possession d'un patrimoine est fortement liée à l'âge.
Mais ceci ne concerne encore que les jeunes ayant un emploi. Or les générations qui arrivent aujourd'hui sur le marché du travail doivent subir de longs parcours d'insertion marqués par le chômage, les contrats de travail précaires, des stages temporaires, des emplois peu intéressants, avant de se constituer une "expérience" de plus en plus réclamée dans les petites annonces de recrutement Cette inégalité entre générations pourrait même s'aggraver si les retraites adossées à des fonds de pension se développent en France. Certaines générations seraient alors actionnaires et les autres salariées. A ce stade les oppositions d'intérêt entre générations atteindraient leur maximum.

Une nouvelle donne historique.

On se trouve ainsi face à un retournement inattendu dans les rapports entre générations. Traditionnellement les générations considérées comme vulnérables étaient les plus âgées, et c'est précisément afin de faire face à cette vulnérabilité qu'on a conçu les systèmes de retraite. fi était donc normal que les générations les plus jeunes contribuent à leur revenu. Les jeunes contribuaient d'autant plus facilement que, le niveau de vie global s'accroissant rapidement, les enfants savaient qu'ils bénéficieraient de conditions de vie plus favorables que celles qu'avaient connu leurs parents, même compte tenu de la contribution qu'ils versaient aux plus âgés. Or il n'est plus certain que ce soit le cas pour les générations actuellement "montantes".

Une inégalité symbolique qui redouble l'inégalité économique.

Cette situation, lourde de conflits potentiels, est compliquée du fait qu'elle n'est, à l'heure actuelle, guère explicitée. Les personnes ayant actuellement moins de 35 ans ne sont guère visibles en tant que groupe d'âge dans l'espace public. Autant la génération du "baby boom" a su se rendre visible et affirmer ses choix de vie contre ceux des générations qui l'avait précédée, autant les générations suivantes vivent pour ainsi dire dans l'ombre de cette grande devancière.
L'inégalité dans les conditions matérielles de vie se double ainsi d'une inégalité symbolique. Les moins de quarante ans n'ont guère l'occasion de faire entendre leur voix dans des médias occupés massivement par la génération du "baby boom".

Le pouvoir de décision dans les entreprises et dans les administrations sera attribué, également, tardivement, aux jeunes générations qui risquent de devoir patienter très longtemps avant d'accéder aux postes de responsabilité, et d'autant plus longtemps si l'âge de départ à la retraite recule.

La situation des générations montantes en France, aujourd'hui, s'apparente, par certains côtés, à celle du pauvre décrite dans l'Ancien Testament Elles sont privées de parole, éloignées du pouvoir, cantonnées dans une situation économique précaire et mal payées: elles cumulent, en d'autres termes, les difficultés.

Pourtant cette situation de domination pourrait se retourner brutalement quand de grands débats de société se construiront, autour du partage entre les actifs professionnels et les autres, dans les premières années du XXIème siècle.

Des débats difficiles à mener par suite de l'abstraction institutionnelle des rapports entre générations.

La conflictualité entre générations n'est pas un phénomène nouveau dans l'histoire. Dans les sociétés traditionnelles la génération des parents et celle des enfants sont en concurrence pour le pouvoir et l'on voit souvent se nouer des alliances entre les enfants et les grands-parents. Mais cette conflictualité très directe est contrebalancée par des dons/contre-dons très directs eux aussi. Les parents avant d'être des concurrents ont été des formateurs et ils ont nourri et logé leurs enfants quand ces derniers étaient dépendants d'eux. Réciproquement les parents savent qu'ils auront besoin de leurs enfants quand ils seront âgés et qu'ils seront à leur tour dépendants.
Le Nouveau Testament rappelle, à l'occasion, la règle de base qui régissait alors les rapports entre générations: "Si une veuve a des enfants ou des petits-enfants, il faut avant tout leur apprendre à pratiquer la piété envers leur propre famille et à payer leurs parents de retour. Voilà ce qui plaît à Dieu" (1 Tm 5 v 4).

Dans les sociétés modernes les choses sont bien plus abstraites. De grands systèmes sociaux ont pris le relais des familles aussi bien sur le plan éducatif (l'école) que sur le plan de l'assistance (assurance maladie et vieillesse).
L'abstraction de ces systèmes rend le débat difficile à mener. De grands mouvements sociaux ont montré le caractère extrêmement sensible de la question des retraites. Plus globalement il est devenu difficile, dans les sociétés modernes, de percevoir clairement à qui peut profiter un sacrifice qu'on consentirait Les médiations économiques complexes qui traversent nos sociétés font qu'il n'est pas certain que le bénéficiaire d'un sacrifice soit celui que l'on voudrait. Partager son travail, une partie de ses revenus, pourquoi pas? Mais pour qui?
L'abstraction même peut pousser à la déresponsabilisation : on ne se sent directement responsable de rien, alors même, qu'à l'inverse, nous sommes tous engagés dans des rapports sociaux où nous jouons un rôle, chacun pour notre part.
La question de l'équité intergénérationnelle reste posée. Que signifiera pour la jeune génération actuelle l'injonction à "payer de retour" une génération qui l'aura dominée pendant toute une partie de son existence et l'aura tenue à l'écart du partage des fruits de la croissance?

De fausses solutions possibles.

On peut tenter d'esquiver cette question dérangeante de deux manières:
-Ou bien en développant les retraites par capitalisation. Mais c'est une stratégie qui suppose que les rapports de force actuellement favorables aux épargnants et aux actionnaires restent en l'état. or la révolte des générations montantes risque, précisément, de le remettre en question.
-Ou bien en développant une idéologie sécuritaire du repli sur des bastions protégés par des forces de police publiques ou privées, mais ceci ne ferait qu'accroître la dure solitude des vieillards déjà aiguë aujourd'hui.

Le dialogue entre générations: une ressource pour la vie sociale.

A l'inverse on voit tout le parti que la société française aurait à promouvoir un dialogue entre générations et à le rendre concret:
-Dans le travail, le mixage de l'expérience des salariés ayant un certain âge avec le niveau théorique élevé des jeunes sortant à l'heure actuelle du système scolaire pourrait permettre des avancées importantes pour chacun.
-Dans la vie sociale la question de la durée du travail et du sens du travail gagnerait beaucoup à être pensée en mettant en perspective l'ensemble de la vie des individus, et pas seulement la tranche d'âge où il est "normal" d'avoir une profession. Chacun verrait mieux les périodes où il profite de la richesse produite par les autres et les périodes où il produit pour d'autres. On rendrait ainsi concrète la dette que toute génération a à l'égard des autres.
-Les solidarités entre générations pourraient reprendre un tour concret avec des soutiens croisés de proximité dans la vie locale.

Pour toutes ces raisons il nous paraît nécessaire d'entamer dès aujourd'hui un débat de société dont le premier pas serait de réclamer une plus grande équité entre générations.

Frédéric de Coninck

Décembre 1998


Fédération Protestante de France - http://www.protestants.org