Dans la polyphonie ou la cacophonie des médias au sujet des nouvelles méthodes de procréation, les protestants ne peuvent rester muets à l'appel du Professeur Testard: "Que les hommes inquiets, ceux qu'on nommait "humanistes" et qu'on dit aujourd'hui "nostalgiques" s'interrogent; qu'ils le fassent vite"... "C'est en amont de la découverte qu'il faut opérer les choix éthiques".
Comment discerner à la lumière de l'Évangile dans l'aujourd'hui des découvertes, se laisser questionner par les Écritures et s'entraider à acquérir une conviction et à agir en conséquence?
Nous sommes tous concernés, que nous soyons chercheurs, patients ou médecins tentés par ces nouvelles méthodes, ou simples citoyens d'une société dont nous participons. Nos points de vue et nos comportements qui voudraient témoigner de l'Évangile peuvent "ne pas être conformes au siècle présent". Ils ne peuvent s'imposer, mais seulement se confronter avec tous ceux qui ont d'autres références afin de trouver un minimum de consensus pour un moindre mal.
On ne peut oublier la détresse des couples stériles et aussi la détresse d'hommes seuls ou de femmes seules qui portent "un irrésistible désir d'enfant". Mais on ne peut oublier non plus l'immense détresse de tous les enfants abandonnés de notre vaste monde. Et on a la mauvaise conscience d'un pays riche avec sa "procréation de pointe" devant la misère des "sans famille". Pourquoi ne pas envisager et faciliter l'adoption avant toutes choses? Mais n'appelons pas "adoption ante-natale" un acte qui consiste à faire concevoir ou à faire naître un enfant, ou même inciter à un abandon pour mieux l'adopter. C'est un abus de langage.
Cependant en France 16000 enfants sont nés par lAD, 300 sont issus de FIVETE, 2 d'embryons congelés, une centaine d'embryons congelés attendent leur sort, une douzaine d'enfants sont nés de "mères porteuses", 18 CECOS sont en activité et il Y a un développement anarchique d'une centaine de services médicaux où on pratique des FIVETE, et enfin deux Associations en faveur des "mères porteuses".
Dans un premier élan, on a envie de dire : "Aime, et fais ce que tu veux", et de tout accepter de ce qui est préparé, attendu et fait par amour. Mais n'y aurait-il pas plus d'amour dans le geste d'une femme en détresse qui demande l'interruption de sa grossesse parce qu'elle ne veut pas mettre au monde un enfant déjà rejeté, ou un enfant handicapé, que dans la décision d'avoir un enfant à tout prix. Seul Dieu peut juger de notre amour pour lui et pour notre prochain.
Pourtant on ne peut prétendre que la Bible ne dit rien sur le caractère infIniment précieux de chaque personne humaine, sur l'enfant, sur le couple, sur la filiation, sur la détresse de la stérilité. Elle a connu ses "mères porteuses" pour la descendance d'Abraham et de Jacob, et des bâtards dans ]a généalogie de Jésus... Mais leur histoire montre surtout que l'amour de Dieu précède et accompagne tout enfant, quelle que soit son origine et que personne n'est exclu de cet amour. Il y a une insistance toute particulière sur l'enfant dans l'Évangile et sur l"'orphelin" dans l'Ancien Testament, à tel point que cela met en question ce "droit à l'enfant" que Robert Badinter voudrait voir inscrit dans les "droits de l'homme". Nous devrions au contraire être plus attentifs aux droits de l'enfant et nous méfier d'un "droit à l'enfant" qui pourrait être en droit sur l'enfant. L'enfant nous est donné sans que nous en soyons jamais propriétaires. Il est une autre personne bien que le plus proche de tous les prochains. Selon la Bible l'enfant doit pouvoir "honorer son père et sa mère" (Sème Commandement), c'est-à-dire les reconnaître dans leur identité et connaître ainsi son origine.
A cet égard, que faisons-nous quand nous sommes demandeur/se d'ovule, ou de sperme, sinon concevoir un "orphelin" qui ne pourrait identifier l'un de ses géniteurs. Même s'il est accueilli par l'amour d'un couple, c'est une grave responsabilité soit de garder le mensonge sur son origine, soit de lui révéler la vérité... Et s'il est vrai qu'il y a beaucoup d'enfants accident, beaucoup d'enfants de parents séparés, est-ce une raison pour froidement concevoir des enfants biologiquement orphelins. Pourquoi nier "les liens du sang"? C'est pourquoi d'emblée nous mettrons à part toutes les méthodes comportant appel à des donneurs extérieurs au couple (lAD, FIVETE avec donneuse, dons d'embryon, appel à des mères porteuses) qui ne sont pas de simples "parenthèses techniques" puisqu'une tierce personne intervient. Autant l'IAC, La FIVETE sans donneur, ne nous paraît pas poser de problèmes éthiques (sauf si elle faisait naître des orphelins), autant nous ne devons pas fermer les yeux sur les techniques avec donneur/se. Même si aucun commerce n'intervient (la législation française interdit très justement tout commerce de tissus humains), même s'il s'agit du don d'un couple à un autre couple, nous sommes gravement interpellés par notre référence" à l'Écriture.
Selon la Bible, la personne humaine n'est pas un pur esprit. Elle est incarnée. Elle est un corps. De ce corps, nous ne sommes pas propriétaires, mais seulement gérants, responsables (ayant à répondre) devant Dieu. Ne sommes-nous pas responsables aussi de notre sperme, de nos ovules, de nos gènes... et pour moitié de notre embryon congelé. Ainsi ce n'est peut-être pas une générosité, émue par la détresse des couples stériles, qui me pousse à être donneur de sperme, d'ovule ou d'embryon, mais peut-être un refus ou un abandon de responsabilité envers un enfant qui sera autant mon enfant que ceux de mon propre foyer. L'embryon, dès sa conception, est une personne en devenir. Donc il ne peut être la propriété de personne, et surtout pas du chercheur, ou de l'État. Par contre les géniteurs en sont responsables, et seuls ils ont le devoir et le droit de disposer des embryons surnuméraires, en connaissance de cause; on leur doit donc une information complète. Et qui, après information, donnerait un ovule pour un clonage, ou un embryon pour une duplication d'embryon?
Selon la Bible, le couple est aussi très précieux. L'adultère le détruit "Tu ne commettras pas d'adultère" (7ème Commandement). N'y aurait-il pas une sorte d'adultère (=étymologiquement "recours à un autre"), adultère de procréation, aseptisé par la médecine, dans ces méthodes où le couple recourt à une tierce personne? On ne peut assimiler un don de sperme ou d'ovule à un don de sang, ou d'organe. Ce sont certes des "tissus humains". Mais dans un cas je cherche à sauver la vie d'une personne, dans l'autre cas je contribue à]a naissance d'une personne, d'un enfant dont je suis par moitié responsable.
Les protestants avaient beaucoup parlé de "parenté responsable" quand ils défendaient le droit à la contraception, et, en cas de détresse, le droit à l'avortement Il serait illogique de favoriser une "parenté irresponsable" des géniteurs. Tous les "possibles" de la science ne sont pas forcément bons. Dieu seul est bon. Gardons-nous de déifier la science ou la technique (1er Commandement). Si l'on peut s'émerveiller des progrès médicaux des 40 dernières années avec les antibiotiques et les neurochimiques et remercier Dieu qui, par ces découvertes vient "au secours de nos Infirmités", on ne doit pas renoncer à discerner dans toute découverte les risques pour 1 'homme, et au contraire on devrait toujours demander aux chercheurs une évaluation des risques aussi honnête et transparente que possible, afin que chaque sujet (et non pas l'État) dûment informé puisse librement décider de tel ou tel traitement, ou de telle expérimentation. Le passage de l'expérimentation vétérinaire à l'expérimentation humaine appelle sûrement des moratoires, ou peut-être des limites définitives. fi n'est pas étonnant que la morale, tant décriée, soit maintenant appelée à la rescousse et qu'on se tourne vers des Commissions éthiques.
Dans son désir immédiat de bien-être, l'homme ne voit pas toujours le long terme. Et la maîtrise de la procréation comporte particulièrement des risques à long terme. On comprend que le professeur Testard, qui a répondu au désir "un enfant quand je veux, si je veux" refuse maintenant "un enfant comme je veux", au sexe programmé, aux performances programmées, soit par choix de spermatozoïdes, d'embryon... ou par manipulation de gènes. Cet enfant sur commande et sur mesure serait-il autre qu'un objet de consommation? Mais si dans un but thérapeutique on arrivait à traiter les gènes responsables de maladies génétiques graves, sans risquer pire, cette nouvelle maîtrise serait peut-être justifiable sur libre décision des géniteurs dûment informés.
Quant au diagnostic génétique prénatal (par amniocentèse, ou mieux plus précocement par ponction de trophoblaste) il nous paraît tout à fait justifié pour des couples à risque génétique, afin qu'ils puissent demander et obtenir un avortement thérapeutique, si dûment informés de l'avenir prévisible de leur enfant, ils le décident. La FPF s'est déjà exprimé en faveur de l'IVG en cas de détresse, et à fortiori en faveur de l'avortement thérapeutique où la détresse est évidente. Mais ici encore les seuls décideurs doivent être les géniteurs.
Cela évitera toute intervention d'intérêts extérieurs, scientifiques ou autres, dans cette maîtrise de procréation, où on peut craindre par exemple l'intervention d'un État, tenté soit par l'eugénisme ou le racisme, soit par des arguments démographiques.
Toute maîtrise est à la fois une promesse et une tentation.
La question posée à ces maîtrises vient du fond des âges. "Qu'as-tu fait de ton frère ?" Cette question nous mobilise, mais elle serait insupportable sans la grâce qui est en Jésus-Christ.
10 décembre 1986
Fédération Protestante de France - http://www.protestants.org