Une drogue est un produit dangereux parce qu'il agit sur le corps et sur l'esprit de celui qui le consomme. La consommation, lorsqu'elle devient dépendance, entraîne un processus qui aliène la liberté d'une personne et fausse sa perception des valeurs et son comportement Elle entraîne donc des réactions de l'entourage du toxicomane. C'est pourquoi la consommation de drogues est un défi permanent à nos Eglises : défi humain, défi économique, défi social. Le toxicomane n'est pas un malfaiteur ni un pervers mais il est un être en situation de détresse. Il est même le plus marginalisé des mal-lotis. Et il n'en est pas le seul responsable.
Parmi d'autres, nous voulons désigner des causes profondes de la toxicomanie qui interpellent particulièrement notre responsabilité dans nos Eglises, nos familles et notre citoyenneté:
-Un "déficit" spirituel dans notre société. Les Eglises ont leur part de faute dans la situation actuelle: elles ne doivent pas sous-estimer leur rôle dans la construction des valeurs de notre société. En considérant la religion comme une affaire privée, en cherchant trop la conversion de l'individu et en oubliant la dimension collective de la personne, elles ont pu négliger la place qui est la leur dans les débats sur le sens qui donnent aux sociétés leurs orientations fondamentales.
-Les mutations de la structure familiale. C'est la famille qui peut le mieux aider l'adolescent à ne pas céder à l'attrait du défendu, cette éternelle histoire de l'humanité depuis Adam ! Le manque de manifestation de l'amour, l'éclatement de la cellule familiale, l'absence physique ou morale du père sont des facteurs majeurs dans le déclenchement du processus de la toxicomanie. Mais la famille sur-protectrice ou celle cherchant à inculquer des règles qu'elle croit immuables (réponse, peut-être, à ces mutations reçues comme un effondrement) ne permet pas non plus au jeune, vivant maintenant dans un monde ouvert, de construire ses propres valeurs sans déstructuration.
-Un commerce trop lucratif. L'influence des trafiquants, telle l'action d'un virus, repose sur les bases-mêmes de notre économie, par le biais d'un détournement (libéralisme, volume du commerce international, système bancaire du blanchiment d'argent, système de pouvoir et trafic d'influence...). Dans le contexte actuel, les contrôles et la répression montrent leur insuffisance et même, dans certains cas, leur aspect négatif: il faut examiner pour les transformer tous les rouages de notre propre société qui permettent le développement de tels trafics. Par ailleurs, si une part importante de la production mondiale vient des pays sous-développés, c'est que les paysans cherchent là le moyen de survivre. A cause de cette pression, la libéralisation ne peut conduire qu'à une augmentation de l'offre et, dans un contexte de banalisation du produit, à une stimulation de la consommation. Or une des raisons de l'économie difficile du Tiers-Monde repose sur la place prépondérante occupée par les pays dit riches dans la défInition des termes des échanges commerciaux internationaux et leur manque de justice.
Ces points nous conduisent à reconnaître que notre société porte une lourde responsabilité dans ]a toxicomanie. C'est donc bien en son sein qu'on peut s'y opposer.
Les toxicomanies sont intraitables au seul plan libéralisation-répression: ce sont des faits sociaux qui touchent à tout. Comment aider (c'est-à-dire responsabiliser et encourager) les familles, les proches, mais aussi les écoles et les lieux de socialisation? Le combat contre la dépendance toxicomanie passe par le renforcement de toutes les interactivités qui tissent les liens sociaux et ravivent la responsabilité des personnes touchées. Ce n'est pas un hasard si celles-ci se recrutent d'abord parmi les jeunes issus de familles brisées, ou de milieux frappés par l' exclusion (chômage, déficit de formation, logement précaire, absence d'attachement ou d'appartenance à une communauté, etc.). Fait social total, l'usage des drogues est aussi affecté par le brassage et l'effacement des traditions culturelles qui les tempéraient, laissant la place aux drogues synthétiques. Enfin, c'est un fait social adossé à un trafic économique fondé sur les inégalités planétaires et un réseau mafieux favorisé en cas d'effacement des volontés politiques. Il serait immoral de se prononcer sur la responsabilité des personnes et, à plus forte raison, de légiférer sans s'attaquer à cette dimension sociale, politique et économique du problème, qui doit être prioritaire.
Le dilemme libéralisation-répression met en lumière un double échec et pose un vrai problème: celui de la recherche de l'efficacité dans le combat contre les toxicomanies, et leurs servitudes. Des solutions intermédiaires peuvent faire plutôt crédit à la responsabilité individuelle (l'orientation sera alors plus libérale et plus pragmatique, en distinguant des paliers de "liberté" spécifique pour chaque drogue (1)), ou au caractère particulier du phénomène qui fait du consommateur une victime (l'orientation sera alors plutôt la protection des plus faibles basée sur le principe de l'abstinence et la répression des puissances engagées dans ce trafic (2). Chacune de ces options a >ses qualités, sa cohérence, mais comporte ses effets pervers (3). Et il semble que l'on ait besoin pour être efficace du débat et de la tension entre les deux. Les protestants insistent sur ce double visage de l'être humain, sa vulnérabilité et sa responsabilité.
S'opposer aux toxicomanies -C'est chercher à guérir, en utilisant s'il le faut les drogues de substitution, dans le respect du toxicomane, c'est-à-dire à son rythme. Mais le juste souci de la prévention du SIDA risque néanmoins de réduire la toxicomanie à une question de salubrité publique au lieu de s'intéresser au toxicomane en tant que personne. Toute solution face à la prise de drogue -car il n 'y a pas de solution unique -doit s'inscrire dans une thérapeutique globale de la personne et dans la perspective d'une abstinence totale, seule vraie guérison.
-C'est aider les pays producteurs à changer de production. Depuis 1980, les conditions économiques de nombreux pays du Tiers-Monde se dégradant, l'offre de drogues n'a fait qu'augmenter. Avec l'actuelle généralisation mondiale de la production de drogues, il est clair que l'offre augmentera encore. fi faut aller au-delà de l'aide internationale, même en partenariat Ces pays doivent pouvoir vivre de leurs productions. Pour cela, il est possible d'établir des échanges commerciaux bien orientés et plus justes, comme le fait, par exemple Max Havelaar pour le café.
-C'est lutter contre les trafics, à tous les niveaux. Cela peut aussi nous conduire à remettre en cause le fonctionnement de notre économie, comme nous l'avons dit plus haut Non parce qu'ilest éthiquement condamnable mais dans la mesure où il permet un détournement trop facile. Quand bien même l'efficacité du combat contre les drogues, de ]a responsabilisation de chacun et de la constitution d'une solidarité planétaire dans ce combat, serait à son maximum, il reste que la condition humaine et sa misère ont de tout temps engendré le rêve de paradis qui échapperait à celle-ci -et le cauchemar des enfers à l'ombre de ces paradis.
Si les Églises doivent risquer une parole en face de ]a drogue, c'est que l'Évangile, longtemps assimilé, comme religion, à un "opium du peuple", ne propose en fait ni de s'évader de ce monde ni de s'y résigner, mais libère l'être humain pour le rendre à ses semblables.
Parole de courage et d'encouragement, plutôt que fuite hors d'un monde difficile à vivre et à cohabiter, l'Evangile appelle à se confronter à ce monde, à exercer une liberté qui reçoit les plaisirs et les douleurs mais qui se dresse contre les servitudes, et à s'engager résolument dans les interactivités qui nous obligent à la solidarité (avec nos proches comme avec nos lointains).
Parole d'espérance, plutôt que résignation au monde tel qu'il est, et parce qu'il mesure la largeur et ]a profondeur du mal et du malheur humain, l'Evangile fait voir un monde autre, une création nouvelle. Avec cette espérance, il ne s'agit pas pour chacun de former son paradis individuel hors du monde mais d'accepter que tout dans la vie peut recommencer, en acceptant de recevoir pleinement le monde donné par Dieu.
Parce que les membres de nos Églises de la Fédération Protestante de France croient que le toxicomane aussi est appelé à vivre libre et debout devant ce Dieu qui l'aime autant qu'il aime chaque homme, ces situations de détresse les interpellent et les poussent
(1) C'est l'orientation prise par le Comité National Consultatif d'Éthique en France. Replacer les divers types de dépendances toxicomaniaques dans le cadre plus général de substances massivement et traditionnellement utilisées dans nos sociétés comme l'alcool ou le tabac, ou la sur-consommation de médicaments, les somnifères par exemple, aide à "relativiser" et à différencier l'usage des diverses drogues, et à pointer l'ampleur du problème.
(2) C'était notamment l'orientation préférée par France Quéré, elle-même alors membre du Comité National Consultatif d'Ethique. En luttant contre la consommation de toutes les drogues, on lutte pour une société plus juste. Mais l'abstinence n'est pas une valeur sociale à faire appliquer par la police. Elle ne peut venir que de la décision de la personne.
(3) Les deux initiatives peuvent être critiquables quand elles sont essentiellement basées sur l'aspect législatif et policier. Une liberté d'interventions médicales est indispensable auprès des personnes dépendantes qui ne peuvent plus vivre sans drogue. On reconnaît toutefois que les médecins ne peuvent pas être chargés du soin de tous les aspects. Dans un problème aussi complexe, les principes juridiques peuvent vite devenir contradictoires entre le souci de préservation de la société et celui de l'amélioration de la condition des toxicomanes.
-C'est avant tout participer à une information plus complète auprès des parents et des enfants. En effet, bien que l'information médicale soit donnée, le principe de la consommation modérée de substances psychoactives semble, de fait être communément admis. Ainsi, les drogues légales (alcool, tabac, certains médicaments, bientôt peut-être le cannabis) sont banalisées. Pourtant, les études les plus sérieuses font état de 60 000 décès par an en France où le tabac est directement impliqué, 35 000 causés par l'alcoolisme responsable en outre de 40 % des accidents mortels de la circulation. Le passage de l'usage modéré à l'excès est impossible à délimiter. Ceci est particulièrement vrai pour les stupéfiants. fi convient donc de lutter contre la banalisation de la consommation des drogues. fi ne s'agit toutefois pas ici de jeter un tabou; la règle d'or est le respect de soi et des autres. C'est avec conviction et avec imagination quant aux moyens à mettre en oeuvre que cette action doit être encore développée. Toutes les approches différentes (sociologique, psychologique, médicale, religieuse, politique, familiale, associative, etc.) sont appelées à s'impliquer. L'avenir est dans la concertation et la collaboration de ces différents moyens, sans "esprit de chapelle".
Puissions-nous en avoir le courage!
IV. UNE PAROLE DE COURAGE ET D'ESPÉRANCE :
.à proposer des formes de communautés familiales, ecclésiales ou thérapeutiques alliant l'écoute, la fermeté et l'accompagnement à l'exemple de l'engagement du
.à aider le toxicomane à changer d' horizon, de valeurs, en lui offrant des possibilités de réinsertion dans des lieux de vie et de travail adaptés,
.à s'engager dans l'information de tous et la prévention des plus jeunes,
.à participer, selon leurs moyens, au soutien de ceux qui luttent, souvent en s'impliquant entièrement, contre la prolifération des drogues,
.à vouloir une société plus solidaire, où chacun puisse trouver un sens à sa vie.
Pour une information complémentaire, on peut lire la brochure de l'Institut d'éthique sociale de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse "Politique en matière de drogue -Une troisième voie, par delà la répression et la distribution.
Fédération Protestante de France - http://www.protestants.org