ECOUTER A TROIS L'INAUDIBLE |
En deçà de soins et de l'espoir d'un brin de vie supplémentaire, l'ultime demande de l'Homme est d'être écouté et reconnu, même lorsqu'il ne peut plus formuler son message avec des mots.
Madame C. est atteinte d'un cancer. Elle est suivie par le Dr B., cancérologue, pendant neuf ans. Depuis quelques temps, il y a une tension entre la patiente et son médecin. Elle lui reproche d'avoir fait un cycle de chimiothérapie dans le seul but de "ne pas la décourager" .De plus, elle se plaint de n'être jamais retournée en Pologne, son pays natal. Le Dr B. l'encourage à entreprendre le voyage par avion, en transport sanitaire. A son retour de Pologne, son état s'est aggravé. Elle n'a plus de traitement de chimiothérapie mais maintient ses rendez-vous réguliers avec le Dr B.
Lorsqu'elle arrive à l'hôpital ou je suis aumônier, je l'y accueille. Elle demande au médecin que j'assiste à l'entretien: "Madame vient avec moi pour m'aider à poser ma question".
Je me demande de quelle "question" il s'agit en réalité. Est-ce lié à son pays? Depuis son retour en Pologne, je la sens en grande détresse, incapable d'en parler. Elle m'a aussi parlé de sa mort, de l'incinération: "il faut disperser mes cendres au cimetière du «Père Lachaise» car je n'ai pas d'autre pays !" Le Dr B. a-t-illa réponse à cette question qu'elle ne peut poser? Or, elle ne lui parle que de douleur et de nourriture. Il l'écoute. Je n'ai pas tant retenu les mots que l'attitude de ces deux personnes: l'une entièrement tournée vers l'autre. Le visage du médecin exprime une profonde attention mais aussi une douleur. Pendant un long moment, il ne dit rien. Cette écoute en son silence dit que l'inaudible peut être entendu. Il pose parfois son regard sur moi, et Madame C., en cherchant ses mots, se tourne vers moi comme si j'avais la réserve des mots manquants: je ne dis rien.
Lorsque le médecin prend la parole, il se borne à répondre au plus proche de ce que dit la patiente. Madame C. écoute et semble satisfaite bien au-delà d'une réponse objective.
Le médecin, renonçant à tout pouvoir, entend la douleur qui déchire Madame C. La rencontre va "neutraliser" sa désespérance. En s'adressant au médecin, elle consent à la réalité et en même temps exprime son espoir au sein de sa douleur. "Nous ne faisons plus de chimiothérapie, n'est-ce pas docteur ?", lui dit-elle, "Non", lui répond-il, en nous regardant l'une et l'autre. "Alors,je reviendrai vous voir dans trois semaines et je vous dirai!' Elle se lève et me dit en partant: "vous avez entendu, le docteur B, dit la même chose que moi !"
Deux semaines plus tard, elle est admise dans une unité de soins palliatifs. Lors de ma visite, elle me demande de bien vouloir vérifier le rendez-vous avec le docteur B. "pour mercredi prochain ou plus tard". Elle n'aura plus la force de venir au rendez-vous.
En parlant avec le médecin, elle a peut-être retrouvé une place dans ce monde, une "terre-mère". Trouver un espace adéquat pour que la souffrance s'exprime, n'est-ce pas offrir cette terre-mère?
C'est à force d'écoute que nous pourrons découvrir en nous un lieu primordial d'où nous parlerons à l'autre et où résonneront les harmoniques de sa réponse. Entendre, capter ce qui vient de l'autre (c'est l'écoute "réussie ") équivaut à franchir une frontière, à prendre part à ce qui lui arrive. En effet, quand l'enjeu semble important, ce qu'on a à livrer, c'est, d'une certaine façon, une parole "ultime": pour l'entendre, il faut franchir la frontière; la condition pour rejOindre l'autre alors, c'est abandonner toutes les sécurités ordinaires, toutes les phrases toutes faites, tous les a priori, visant à nous protéger mutuellement l'un de l'autre et à nous faire le moins de mal possible.
C'est depuis sa détresse que nous pourrons peut-être entendre quelque chose de l'autre, au-delà de l'écho de notre existence, de notre souci et de notre savoir. L'autre, c'est toujours depuis son point de vie qu'il nous parle: une parole importante, le signe que s'achève en lui quelque chose qu'il "confie" à celui qui peut l'entendre, qui est décidé à prendre part à cet événement: sa mort à lui.
Sommes-nous prêts à percevoir ce qu'il nous communique depuis ce lieu d'où il nous l'envoie? C'est toujours "une première", seul l'improbable est prévisible, et la liberté intérieure garantit seule la pertinence d'une initiative. L'autre "qui part" sent bien le dénuement de celui qui écoute: il se reconnaît lui-même, dans son propre dénuement devant l'échéance. Ici l'accompagnement s'articule au-delà, en deçà, en tout cas ailleurs qu'à l'arsenal des certitudes fonctionnelles, et la seule aide à offrir est cet élan vital qu'un être transmet à un autre être, dans la solidarité originaire.
Fédération Protestante de France - http://www.protestants.org