INFIRMIERE ET PARENT DE REANIMATION EN FIN DE VIE:

QUELLES RESPONSABILITES FACE A LA FAMILLE?

Mme L. est en service de réanimation depuis quatre semaines, suite à une lourde intervention chirurgicale: pancréatectomie, cholécystectomie, gastrectomie partielle. Des métastases envahissent déjà le reste du corps, et des techniques d'hémodiafiltration sont en place pour suppléer les défaillances des reins. La patiente est plongée dans un coma artificiel.
Certains médecins demandent à l'infirmière de ne plus s'investir. D'autres, avec le chirurgien, déploient encore des batteries de traitements et de passages au bloc. L'optique de soins varie d'un jour à l'autre, selon les tours de garde.

La famille de Mme L. vit un véritable cauchemar. Il Y a encore six semaines, personne ne soupçonnait l'existence d'un tel mal en elle. Et puis, tout est allé vite. Trop vite pour eux. Maintenant, ils se pressent tous les soirs en service de réanimation pour la voir, mais aussi pour demander des comptes.
Il est 17 h 50. Le médecin quitte le service, dont les portes s'ouvriront dans 10 mn, permettant la "ruée" des familles pendant 1 heure. A ce moment précis, le médecin se dégage auprès des infirmières de la responsabilité d'informer les familles, ainsi que de gérer leurs angoisses.

La famille est là. Enfin elle peut poser les questions qu'elle avait préparées pour le chirurgien le réanimateur. Mais elle ne voit qu'une infirmière, seule personne accessible pour le moment, puisque présente physiquement et compréhensible verbalement.
Alors les parents "cristallisent" en elle leurs questions et, forcément, leurs révoltes: refus de la maladie, refus d'une intervention chirurgicale plus mutilante que prévue, refus de l'échec de la "solution" chirurgicale, refus de l'inaboutissement d'une réanimation longue et lourde, refus de la mort.
Derrière tant de questions et de révolte, il y a le "pourquoi", le "comment" qui cherchent Le responsable. En espérant que le fait de le désigner leur permettra de focaliser colère et chagrin. Or, face aux questions des membres de la famille ne se trouve qu'une infirmière pour concentrer en une seule blouse blanche l'ensemble des acteurs qu'ils tiennent pour responsables.

Dans cette relation d'où le patient semble exclu, il y a aussi l'infirmière face à la responsabilité dont elle se sent investie.
Je me sens responsable des informations qui, quotidiennement, rythment l'espoir ou le découragement des familles, parce que c'est moi qui les fournis au téléphone le matin ou à la visite du soir. Et lorsqu'elles ne sont plus cohérentes, lorsque je contredis celles que j'ai données la veille -arrêt des traitements puis retour au bloc -je ne peux plus assurer ma vraie fonction qui est celle d'accompagner cette famille vers un travail de deuil. Je ne lui donne plus les moyens de s'y retrouver.
Devant l'émotion procurée par une malade qui s'éteindra malgré le "jeu" dont elle fait l'objet, face à des gens Qui sont déterminés à obtenir d'un responsable les explications qu'ils attendent, l'infirmière que je suis n'a plus de défense. En "cautionnant" les soins -ou leur absence -le germe de culpabilité que je porte en moi surgit plus fort en présence de la famille. Et à cause du manque de recul face à cette situation qui me désole, et parce que je suis du "même côté" Que les médecins, j'en viens à m'interroger: quelle est ma véritable responsabilité quant à l'état de cette patiente?

Corinne Paugois-Pfender
Juin 1998

Fédération Protestante de France - http://www.protestants.org