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Dimanche 1er juin 2003
Paul RICOEUR et Olivier ABEL, philosophes protestants
Romains 1, 1-7
Romains 5, 15-21
Romains 13, 1-7
MUSIQUE : Bach Suite pour Violoncelle n° 4 – Pablo Casals - CD 2
“ Paul, serviteur du Christ Jésus, apôtre par vocation, mis à part pour annoncer l’Evangile de Dieu que d’avance il avait promis par ses prophètes dans les Saintes Ecritures, concernant son Fils, issu de la lignée de David selon la chair, établi Fils de Dieu avec puissance selon l’Esprit de sainteté, par sa résurrection des morts, Jésus-Christ notre Seigneur, par qui nous avons reçu grâce et apostolat pour prêcher, à l’honneur de son nom, l’obéissance de la foi parmi toutes les nations, dont vous faites partie, vous aussi, appelés de Jésus Christ, à tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome, aux saints par vocation, à vous grâce et paix de par Dieu notre Père et le Seigneur Jésus-Christ. ”
O.A. : Voilà, quel texte éblouissant. On le connaît par cœur, c’est le début de l’épître aux Romains et on ne comprend pas grand chose aux enjeux. Mais voilà, nous sommes devant le texte, nous sommes, je dirais, portés par le flot issu de ce texte, ce flot de lectures, ce peuple de lectures que nous sommes. Avec l’apôtre Paul, on a toujours plaisir de lire un texte littéraire inouï, poétiquement inouï, philosophiquement inouï et, ici, ce plaisir sera redoublé par le plaisir de la conversation avec vous, Paul Ricœur qui êtes un philosophe particulier parce qu’en même temps vous savez lire les textes du passé mais vous savez aussi sans cesse chercher à les rendre contemporains et à nous rendre contemporains de ces textes passés.
Ma première question à vous, Paul Ricœur, sur Paul sur son intérêt philosophique dans les lectures actuelles, parmi les philosophes actuels, c’est pourquoi cette actualité de Paul, pourquoi autant de philosophes s’intéressent-ils à Paul ?
P.R. : Oui, en effet, c’est tout à fait étonnant que la personnalité de Paul et son œuvre écrite aient suscité récemment un si vif intérêt de la part de penseurs et d’écrivains non juifs, non chrétiens, athées, libres d’attache. Pourquoi cet intérêt d’un Taubes1, d’un Agemben2, d’un Badiou3. C’est d’abord la puissance de rupture du message, non seulement au plan de la prise de parole rompant avec les deux discours dominants juif et grec, mais au plan de l’événement proclamé.
Le nom même de Jésus est accompagné du terme Christ que nos traductions ont transformé en Jésus-Christ comme si c’était un nom propre et oubliant de traduire ce titre comme tous les autres mots grecs ; “ Christos ” n’étant autre que “ le oint ” - Messie.
Donc la première rupture est dans l’appellation de Jésus le Messie ; donc, rupture qui prolonge le messianisme tout en le réformant de l’intérieur. Et puis c’est la rupture comme, je crois, Taubes l’avait bien vue avec tout ce qui s’est appelé “ nomos ” et pas seulement la loi juive mais tout ce qui fait loi dans le monde hellénistique. Mais je dirai que ce n’est pas seulement la rupture pour la rupture mais comme notre magnifique texte le dit, la naissance d’une économie nouvelle, la fondation d’un nouveau peuple et, à l’horizon, un nouvel universel que l’on trouve projeté dans le fameux “ Il n’y a plus désormais ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre ” . Il a fallu des siècles pour en voir quelques réalisations, mais la puissance de rupture et de fondation était là, au départ, universalisante.
Je suivrai Badiou lorsqu’il parle de la coïncidence d’un événement pur et d’un universel [absolu]. J’aimerai bien ajouter le ton de jubilation de qui se dit esclave “ doulos ” du maître Messie et jubilation que couronnent l’adresse et la salutation :
“ A vous, grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus le Christ, l’oint, le Messie. ”
O.A. : Ce commentaire de Jacob Taubes, le philosophe allemand juif, quand il parle de la fondation d’un nouveau peuple avec de nouvelles règles, avec un nouveau rapport à toutes les règles, à tous les nomos, à toutes les lois du monde et de l’histoire ; lui, il dit qu’on a à faire à une véritable déclaration de guerre, une sorte de déclaration de guerre à Rome et c’est important pour nous, aujourd’hui, parce qu’on a cette image de la dangerosité guerrière et violente de la religion, des religions. En même temps, les religions essaient de donner d’elles-mêmes une image complaisante de religions pacifiques même parfois pacifistes. Mais elles restent le plus souvent éprouvées comme guerrières avec les croisades, avec les guerres de religion, avec le terrorisme mais aussi avec la pax messianique.
Pourquoi la plus grande foi, la plus grande espérance, le plus grand amour peuvent-ils donner lieu finalement à la plus grande haine, la plus grande force de destruction ?
P.R. : Non, je pense surtout que l’objection vient de l’histoire. Notre prédication a beau être chargée de paroles de paix, le spectacle de l’histoire c’est le spectacle des violences liées à la religion. Vous en avez énuméré quelques aspects tout à l’heure.
Alors, je pense qu’on ne peut pas se contenter d’un regard extérieur qui parcourrait la pluralité des religions comme celle des langues, celle des cultures et dire : eh bien bon, nous sommes dans la pluralité et c’est un relativisme. Moi, je chercherais justement dans la conviction elle-même une sorte de fermeture.
Voici comment, moi, je vois les choses.
Il y a dans les textes qui nous instruisent quelque chose que nous considérons comme “ montré ” et le mot “ révélé ” signifie “ montré ”. Mais il y a aussi quelque chose qui est caché. Et d’ailleurs dans toute l’histoire de la lecture biblique, en dehors du fondamentalisme, on a toujours été attentif à la pluralité des sens. Donc, ceci nous conduit vers l’idée que j’appellerai le débordement de l’excès, débordement par l’intérieur. Alors nous nous sentons à la fois fondés et en même temps menacés par ce qui se creuse et, au-delà de ce que nous pouvons comprendre. La mauvaise réponse, la mauvaise réaction, c’est de refermer les vases qui recueillent la source. Je fais allusion ici à une très belle métaphore qui abonde dans la peinture flamande de la surabondance qui est d’ailleurs un mot de Paul.
La surabondance de la grâce du don et l’étroitesse des vases qui la reçoivent. Par peur, nous renforçons les parois. Cela veut dire à l’intérieur, l’exclusion des hérésies et à l’extérieur, le refus d’admettre qu’il y a la vérité hors de nous et qui est en liaison avec ce surplus, avec ce “ caché ” qui double le “ révélé ”.
O.A. : Parce qu’on se sent débordé, on est débordé par cet excès et, alors, on ferme.
P.R. : On ferme.
MUSIQUE : Bach Suite pour Violoncelle n° 4 – CD 2
“ Mais il n’en va pas du don comme de la faute. Si, par la faute d’un seul, la multitude est morte, combien plus la grâce de Dieu et le don conféré par la grâce d’un seul homme, Jésus Christ, se sont-ils répandus à profusion sur la multitude. Et il n’en va pas du don comme des conséquences du péché d’un seul : le jugement venant après un seul péché aboutit à une condamnation, l’œuvre de grâce à la suite d’un grand nombre de fautes aboutit à une justification. Si, en effet, par la faute d’un seul, la mort a régné du fait de ce seul homme, combien plus ceux qui reçoivent avec profusion la grâce et le don de la justice régneront-ils dans la vie par le seul Jésus Christ.
Ainsi donc, comme la faute d’un seul a entraîné sur tous les hommes une condamnation, de même l’œuvre de justice procure à tous une justification qui donne la vie. Comme en effet par la désobéissance d’un seul homme la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l’obéissance d’une seul la multitude sera-t-elle constituée juste.
La Loi, elle, est intervenue pour que se multipliât la faute ; mais où le péché s’est multiplié, la grâce a rurabondé : ainsi, de même que le péché a régné dans la mort, de même la grâce régnerait par la justice pour la vie éternelle par Jésus Christ notre Seigneur. ”
O.A . : Un des grands lieux de la violence monothéiste correspond à une de ces grandes espérances qui est justement l’universalité. Mais aujourd’hui, dans une société qui est marquée par le sentiment et l’aspiration légitime à une pluralité des cultures, quelle universalité peut passer par un tel message ?
“ Par un seul ”, par un seul, l’idée d’une fois pour toutes, est-ce que ce n’est pas quelque chose de scandaleux dans notre culture pluraliste ? Est-ce que ce n’est pas un message propre à exciter la jalousie et le sentiment exclusif de l’élection ? L’élection, c’est l’exclusion des autres.
P.R. : Je crois qu’il faut repartir du mot justification qui a été au centre des querelles théologiques depuis la Réforme, le Concile de Trente. Je dirai que pour rendre accessible à nos contemporains ce mot de justification qui voulait dire “ être juste aux yeux de Dieu ”, j’aimerais employer le mot : se sentir approuvé, approuvé dans ses actions et ses désirs jusque dans son existence au point de pouvoir dire aux autres que nous les approuvons d’exister. Mais tout cela à partir d’un don inaugural. C’est cela le “ une seule fois ”, c’est l’inauguration qui est unique. En même temps, vous avez pu remarquer qu’il y a deux points de départ. Il y a le premier Adam, le deuxième Adam. C’est saint Paul qui a élevé la figure d’Adam en un symétrique du Christ. Il ouvre là une dramaturgie de l’histoire parce que, s’il y a un point focal à l’origine, qu’est-ce qu’il y a de l’autre coté, c’est une multitude.
Je voudrai insister sur le mot multitude dans ce texte.
Il y a deux multitudes et notre histoire est en quelque sorte traversée par l’affrontement et le croisement incessant de deux multitudes. Multitude de la faute et de la mort, pour parler comme Paul. Multitude du don et de la grâce. Le paradoxe est que l’humanité rassemblée sous le signe de deux multitudes. En quelque sorte toutes les réalités humaines doivent être lues selon ce dédoublement. Saint Paul lui-même l’a vécu personnellement dans le fameux chapitre 7 de l’Epître aux Romains qui est très personnel où il dit : “ Vraiment ce que je fais, je ne le comprends pas car je ne fais pas ce que je veux mais je fais ce que je hais. Si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui accomplis l’action mais le péché qui habite en moi. ” En quelque sorte, il est comme possédé. Cette expérience personnelle de Paul, il faut la remettre comme il fait lui-même sur l’horizon de cette double multitude. Il est lui-même partagé. Dans sa division subjective, il y a les deux multitudes.
O.A . : Est-ce qu’on ne peut par dire que dans cette conception du “ par un seul ”, il y aurait comme une réconciliation, une tentative de réconciliation de toutes les promesses, alors que le conflit des promesses fait rage. C’est dangereux les promesses. Quelle place est ce qu’on fait aux différents, aux désaccords, aux conflits ?
Est-ce que ce n’est pas un des sujets cruciaux de toute religion jusque dans le “ canon ” lui-même, le canon des Ecritures, que de faire place aux désaccords, que de faire place aux conflits, que de l’instituer, que de l’organiser ?
P.R. : Nous retrouvons avec cette question si difficile du “ canon ” notre problème de l’exclusion. Ç’est vrai qu’un canon fonde à la fois l’identité d’une communauté qui se reconnaît fondée par ce qu’elle prêche, par cette espèce de cercle entre l’Eglise qui a fermé son canon mais qui s’est identifiée par ce canon et qui désormais vivra sur la prédication de ce canon.
Maisil y a précisément à l’intérieur du canon toute la surabondance. Il faut considérer qu’il n’y a pas que les lettres de Paul, il y a les Evangiles. En plus quatre Evangiles que personne n’a jamais osé ramener à un seul dans une sorte d’Evangile synthétique. Il y a cette beauté des Béatitudes qui est en dehors du discours théologique de Paul. Il y a ce dédoublement de Paul et de Jean qui ne cesse de nous surprendre au point qu’il y a deux cultures religieuses dans le canon. Et puis, avec le rejet de Marcion qui voulait exclure l’Ancien Testament, on a eu le courage de prendre en charge tout l’Ancien Testament avec le narratif, le législatif, les hymnes, les Psaumes, les prophéties, la sagesse. Je risquerai cette formule que dans la pratique de l’amplitude interne du canon, nous avons une sorte d’apprentissage du différent, à l’intérieur même de notre confession. Si bien qu’on pourrait dire que le canon est à la fois fermé de l'extérieur et ouvert de l'intérieur.
MUSIQUE : J.S. Bach “ Art de la fugue ”
“ Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. En effet, les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu n’avoir pas à craindre l’autorité ? Fais le bien et tu en recevras des éloges ; car elle est un instrument de Dieu pour te conduire au bien. Mais crains, si tu fais le mal ; car ce n'est pas pour rien qu'elle porte le glaive elle est un instrument de Dieu pour faire justice et châtier qui fait le mal. Aussi doit-on se soumettre non seulement par crainte du châtiment, mais par motif de conscience. N'est-ce pas pour cela même que vous payez des impôts ? Car il s’agit de fonctionnaires qui s’appliquent de par Dieu à cet office. Rendez à chacun ce qui lui est dû : à qui l’impôt, l’impôt ; à qui les taxes, les taxes ; à qui la crainte, la crainte ; à qui l’honneur, l’honneur. ”
O.A. : Voilà, c’est un texte fameux de soumission aux autorités. Il y a un coté un peu conservateur, un peu nihiliste. L’important pour moi dans ce texte, c’est le coté non révolutionnaire, non messianique. On a beaucoup insisté récemment sur le coté messianique de Paul mais je ne suis pas sûr que ce soit la bonne question. Paul n’est pas si messianique, il cherche aussi à penser la durabilité, l’institution ordinaire du politique.
Comment est-ce qu’on peut faire pour penser à la fois cette institution, ce sens de cette institution, ce sens de la durée institutionnelle et, en même temps, cette vigilance, cette résistance aux abus du pouvoir qui est le propre de l’Evangile, le propre de l’affirmation théologique de la Seigneurie unique du Christ sur le monde et sur l’histoire ?
P.R. : Oui, c’est encore un texte embarrassant. Nous avons quasiment choisi ce qu’il y avait de plus embarrassant dans l’épître aux Romains pour une pensée actuelle. D’ailleurs cet embarras vient de très loin puisque les premiers chrétiens avaient oscillé entre l’absence de lois, “ l’anomie ” comme on a dit, et l’esprit de soumission. Après tout saint Paul s’appelle lui-même citoyen romain.
Je ne pense pas que rien soit remis en question concernant les fondements de la foi et la décapitulation de la loi dans sa prétention à être fondatrice de sens et d’existence.
L’autorité, me semble-t-il, n’est pas prise ici à ce niveau radical du “ nobos ” mais précisément à un niveau second. Selon le principe paulinien appliqué ailleurs aux pratiques cultuelles, alimentaires et autres, lorsqu’il dit : “ tout est permis mais tout n’est pas utile ”. Je suggérerai de dire que précisément la pratique de la loi a libéré un territoire d’expérimentation libre pour la gouvernance des hommes. Ce que Paul dans le même texte appelle motif de conscience et qu’il oppose à la crainte du châtiment comme chez Hobbes4 dans le Léviathan. Et cela me paraît relever d’un jugement d’opportunité. Peut-être que le mot opportunité serait la meilleure traduction pour l’utile. Ç’est un texte jugeant d’opportunité qui met Rome à sa place d’autorité en ce temps. Mais Taubes reste crédible quand il tient pour étant le cœur politique du paulinisme, l’opposition du Seigneur à l’empereur. Le règne de la grâce et du don contre un “ nomos ” qui couvre non seulement la loi juive mais tout ce qui fait loi dans le monde helléniste.
Le plan des magistrats et des fonctionnaires n’est pas celui-là. Oui, c’est celui de l’utile pris au sens de ce qui convient dans une situation historique. Va pour Rome, jusqu’au jour où Augustin en observera la chute sans en être bouleversé.
MUSIQUE : J.S. Bach “ Art de la fugue ”
O.A. : Paul, est-ce que vous voudriez achever cette réflexion par un vœu, par une prière que vous voudriez formuler pour nous tous et pour aujourd’hui ?
P.R.: J’aimerai terminer cette conversation par une prière en forme de vœu comme le sont toutes les prières qui ne sont pas seulement des demandes. Ce sont des vœux. Ce vœu a un rapport avec le thème de ce jour : la violence religieuse appliquée à notre rapport avec d’autres confessions et d’autres religions.
Je me compare ici à un pionnier qui creuse en profondeur là où son histoire et sa culture l’ont placé. Ce pionnier a renoncé à courir à la surface dispersée des croyances et des convictions dans le fol espoir de réconcilier tout le monde. Alors il creuse en profondeur là où il se trouve. Son vœu est alors celui-ci : il espère en creusant toujours plus profond commencer d’entendre les coups de moins en moins éloignés de son chantier frappés par d’autres pionniers affamés comme lui de grâce et de don. Ma prière et mon vœu sont que les différences et les distances se raccourcissent avec la profondeur.
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1 Jacob TAUBES, philosophe allemand et berlinois 1923-1987
2 Giorgio AGEMBEN, philosophe italien né en 1942
3 Alain BADIOU, philosophe français
4 Thomas HOBBES, philosophe anglais 1588-1679. Son ouvrage fondamental est le Léviathan (1651).