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UNE REALITE COMPLEXE, UNE RICHESSE A COMPRENDRE .
Voyage œcuménique en Transylvanie roumaine
Un cadre
Fondacio est communauté nouvelle, catholique à vocation œcuménique, composée de laïcs, aujourd’hui installée dans plus de 20 pays, en lien avec les Eglises.
La vocation de Fondacio est de susciter et soutenir des projets sociaux, des projets formation humaine et spirituelle, des projets d’évangélisation, en particulier auprès des jeunes.
Sa coordination internationale possède une commission œcuménique qui balise ses orientations œcuméniques et dont font partie les délégués français à l’œcuménisme, le catholique, le protestant et l’orthodoxe.
Chaque pays possède sa structure nationale dont la couleur confessionnelle est celle de la dénomination principale du pays. Catholique en France (mais des protestants en font partie), Orthodoxe en Roumanie (mais des catholiques et des protestants en font partie).
C’est là que nous nous rendons, en Transylvanie Roumaine, près de Sibiu, au pied des Carpates, pour y rencontrer les Eglises et une communauté de jeunes professionnels ou étudiants, tous orthodoxes et œcuméniques portant en eux des projets spirituels, sociaux et humains, pour leur pays et leur Eglise, pour l’Europe à laquelle ils tiennent.
Des universitaires d’abord
Le Doyen et professeur d’exégèse Dumitrius Abrudan de l’université orthodoxe de Sibiu nous explique son jumelage avec la catho d’Angers, ses collaborations avec la faculté luthérienne de Sibiu, les étudiants trop nombreux pour le nombre de paroisses à pourvoir, son intégration dans l’université d’état. Le professeur d’œcuménisme et de missiologie Pavel Aurel connaît parfaitement la Charte œcuménique Européenne. Le père Vasile, professeur de rituel, musicien et compositeur au parcours insolite, nous accompagne de son regard lucide sur l’histoire et à l’écoute des nouvelles générations.
Des ecclésiastiques ensuite
Le métropolite Antoine étant très malade, c’est l’évêque Visarion de Sibiu qui partage avec nous ses fortes convictions œcuméniques (un signe de l’Esprit, l’unité dans la diversité des expressions de foi, toutes à respecter…) et Européennes (« l’Europe n’est pas là pour fondre les identités des peuples candidats dans la mentalité occidentale – le sécularisme est la menace d’aujourd’hui »).
Le jeune prêtre Dumitrian nous impressionne par son dynamisme. Spécialiste de Joan Jacob Românul, il mène de front plusieurs projets : constructions d’Eglises en temps record avec la recherche de fonds, construction d’un monastère avec les jeunes près du village natal du philosophe Cioran, projets de village où les orphelins seront accueillis dans les familles, talk show hebdomadaire à la TV locale… Même dynamisme du prêtre Joan Dragoi qui reconstitue une aumônerie hospitalière : travail inter-disciplinaire et respect œcuménique, construction d’une chapelle. Les moniales d’Orlat, installées depuis peu dans un monastère flambant neuf, ont pour vocation l’accueil et la liturgie dans la simplicité et la beauté du paysage et des peintures, des icônes du monastère tout neuf. Le tout porté et financé par les dons du peuple des fidèles et des sponsors.
Le monastère de Sambata, plus imposant et à peine restauré, a repris ses activités depuis 10 ans. Plus de 20.000 pèlerins y sont accueillis tous les ans. Le Staret est débordé par la nouvelle construction d’un centre œcuménique qui accueillera prochainement les dialogues internationaux orthodoxes/réformés. Quant au vieux moine aveugle, le Duhovnik Théophil, il n’en finit pas de confesser et conseiller les pèlerins avec une connivence populaire sans concession, tous les jours jusqu’à tard dans la nuit.
Les civils aussi
Il faut saluer d’abord ces épouses et enfants de prêtres, souvent engagés à la suite de leur conjoint ou père, à côté de leur profession. Ils nous reçoivent à leur table pour des temps de partage prolongés.
La directrice du centre de placement d’Orlat, à l’écart de Sibiu, souffre de l’image négative que les média ont abusivement véhiculé sur les Orphelinats roumains. 102 filles sont accueillies là et encadrées dans des conditions qui s’améliorent de jour en jour grâce aux efforts de bénévoles, d’éducateurs et de psychologues, ainsi qu’aux dons de fondations étrangères. Il n’empêche, rien de remplace la chaleur et l’affection d’une structure familiale à dimension humaine. C’est ce dont rêve la directrice qui a déjà bien étudié les formes de placements en France et Allemagne.
Le Général commandant l’Académie militaire terrestre de Roumanie, témoigne de son souci de formation de toute la personne. Cet homme de stature internationale, chrétien convaincu et convainquant, milite et instaure dans son école une laïcité intégrant la dimension religieuse dans le respect de la diversité des convictions individuelles… à faire pâlir bien des occidentaux.
Ici comme dans la société Roumaine que nous avons rencontrée, l’être humain n’est pas coupé en tranches. On considère la personne dans son unité, on n’exclut pas sa dimension religieuse, à l’image de l’université orthodoxe de Sibiu, l’une des plus anciennes, dont les spécialités de sciences humaines sont doublées d’une formation théologique. L’un des anciens étudiants (psychologue sexologue) en témoignera : « on ne peut pas exclure les questions de sens quand on accompagne les gens en difficultés ; on y aboutit toujours ».
Le peuple de l’Eglise est ici pris en compte dans une proximité et un « fonctionnement rituel » qui échappe parfois à la mentalité occidentale (et à plus forte raison protestante !). Le peuple le plus religieux vient embrasser l’étole des prêtres pendant la liturgie, réclamer des bénédictions sacerdotales pour la guérison, se signer abondamment à chaque passage devant un édifice religieux, embrasser scrupuleusement chaque icône, ne jamais ou rarement prier sous une autre forme que la récitation d’une prière liturgique séculaire, de préférence dites par un prêtre.
Mais ce n’est pas aliénation religieuse. Les laïcs les plus responsables composent pour 2/3 le saint synode, organe décisionnaire présidé par l’évêque, et l’attention à ce que veut ou ne veut pas le peuple est souvent dans la bouche des ecclésiastiques.
Cette participation active du peuple de l’Eglise à la mode orientale ne date pas d’aujourd’hui. Le musée populaire des icônes sur verre témoigne d’une intense activité spirituelle laïque et rurale aux XVIIIème et XIXème siècles.
Les jeunes enfin
Nous sommes venus pour eux. Ils s’appellent Cosmin, Joana, Alexandra, Alin, Daniela, Andrea, Oana… ils sont de jeunes professionnels ou terminent leur études européennes, de médecine ou d’économie, de psychologie ou de sciences sociale, de théologie ou de comptabilité. Ils sont de cette génération qui a connu l’ancien régime et le nouveau, ils possèdent une conscience aiguë des besoins spirituels, socio-politiques et économiques de leurs pays. Ils s’engagent et veulent faire bouger les choses. Ils se forment pour cela jusqu’à faire des stages à l’étranger, en France, au Chili ou ailleurs, dans des structures universitaires ou sociales.
Ils souffrent de voir la génération qui les précède « cassée de l’intérieur » sans ressort pour prendre des initiatives innovantes. Ils craignent de voir la génération suivante s’engouffrer sans discernement dans un matérialisme consumériste outrancier tout aussi passif. Mais ils ont l’espoir chevillé au corps : le pays est un bon élève des candidats à l’Europe (5% de croissance en un an) ; partout des efforts de rénovations ; des dizaines d’Eglises se construisent, toujours pleines ; les monastères poussent comme des champignons et accueillent des dizaines de milliers de pèlerins, « ici, il n’y a pas d’athées ! »…
Ces jeunes liés à Fondacio depuis un premier camp Belgio-roumain en 1993, se battent sur trois fronts au moins : la formation humaine de leurs congénères, un ancrage spirituel, et une action sociale.
Les voilà engagés auprès du centre de placement d’Orlat pour y apporter animation, affection et relation. Puis, pour aller plus loin, trois jeunes femmes montent une structure familiale d’accueil, avec 6 adolescentes, pour les préparer à affronter l’entrée dans la majorité et la prise de responsabilité dans une société affaiblie et en proie à toutes sortes de maux. D’autres projets du même type sont en cours, des lieux de parole pour ados par exemple.
Parallèlement, ils organisent un forum de jeunes. Une nouveauté dans l’Orthodoxie Roumaine qui par nature demande plutôt aux nouvelles générations de se couler dans le moule séculaire du rituel collectif ordonné par un clergé.
Les voilà donc mal installés au pied du monastère de Sambata en plein travaux, rassemblant 80 jeunes pour 8 jours de détente, de sensibilisation et de réflexion sur l’espérance dans un pays en reconstruction, dans une Europe à laquelle ils veulent apporter leur spécificité et de laquelle ils demandent respect de leur identité.
Ils accueillent ainsi volontiers des allemands et un Italien, des orthodoxes, catholiques et protestants. A quand les premiers français ?
Les défis que l’on peut percevoir
Malgré la bonne entente et une réelle volonté œcuménique, on perçoit la difficulté d’articuler de manière sereine majorité et minorités, tant sur le plan religieux que social.
C’est que l’histoire roumaine (finalement relativement récente) offre une complexité sans fin. La Transylvanie par exemple, a tout à tour été sous domination orthodoxe, ottomane, protestante, catholique. De fortes minorités subsistent. Ainsi, le maire de Sibiu est-il un luthérien allemand.
Mais passent encore avec les minorités intégrées au fil du temps. Que dire alors de la minorité Tzigane dont certains ne sont pas loin de penser « qu’il n’y a rien à faire ». Et que faire de ces minorités néo-protestantes regardées avec suspicion, facilement soupçonnées de prosélytisme, et amalgamées : Baptistes = Pentecôtistes = Témoins de Jéhova = Mormons !
Les passages existent d’une confession à l’autre (ils ne sont pas plus sereins que chez nous !) et dans tous les sens, tel ce missionnaire baptiste devenu prêtre orthodoxe.
Inévitablement, les minorités même les mieux intégrées mesurent la distance entre les intentions œcuméniques de la majorité et les faits…
La construction d’une nouvelle société roumaine, la confrontation à l’occident, les voyages des nouvelles générations bousculent les frontières ethniques et religieuses ancestrales. Ils ajoutent (et ajouteront) de plus en plus de pluralité à la société roumaine et à l’Eglise. L’orthodoxie plus habituée à gérer le collectif dans sa globalité, doit davantage prendre en compte les parcours individuels. L’unité intérieure de chaque confession est elle-même ébranlée : faut-il plus souvent l’eucharistie à la manière des catholiques ? Comment accompagner des mouvements spirituels particuliers naissant au sein même de l’orthodoxie ? Que faire de ces jeunes qui respectent pourtant profondément leur racines spirituelles mais provoquent la vieille Eglise à des innovations plus rapides, à des soutiens plus francs dans les secteurs sociaux, à une réflexion théologique en meilleure corrélation avec la société moderne ?
L’occidental va plus loin et s’interroge : quel sera l’impact de la sécularisation (sœur du consumérisme envahissant) sur ces Eglises et cette religiosité aujourd’hui florissantes ?
Mais nous ne sommes plus tout à fait en occident. La logique est autre. La religion a ici résisté plus qu’ailleurs à des décennies d’athéisme dur. Qui peut dire ce qu’il en sera ?
Il nous faut sans doute résister à la tentation de projeter nos critères d’occidentaux de l’Ouest.
Ces visages volontaires, accueillants et pleins d’un humour distancé sur leur histoire, nous ont montré des responsables Roumains qui se bougent, une génération qui se bat parfois avec l’Eglise et les responsables politiques, parfois malgré leur inertie : « S’il vous plaît, cessez de véhiculer une image négative de la Roumanie, elle ne correspond pas à la juste réalité ».
Pr Gill DAUDE
Service œcuménique
FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE