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Diversité en communion |
Gill DAUDE - novembre 2003
Il y a ceux qui sont contre... puisqu’ils sont protestants ! On critique jalousement son audience médiatique, on ironise sur ses discours et sa cour, on relève ses côtés sectaires et conservateurs qui nous confortent dans ce jugement… On n’aime pas le pape et la puissance vaticane « par principe » et au nom des ancêtres persécutés.
Il y a ceux qui sont contre "par spiritualisme", au nom d’une Eglise qui fait confiance à l’Esprit Saint et n’a guère besoin de se structurer sous un seul chef et un magistère autoritaires. Si Jésus avait voulu un pape et des successeurs aux apôtres, ça se saurait, il l’aurait explicitement formulé car les évangiles savent nous transmettre des ordres clairs pour l’avenir : « faites ceci en mémoire de moi », « aimez-vous les uns les autres », « allez et baptisez »…. Ce qui n'empêche pas l'Eglise d'avoir des ministères ni que le message apostolique soit porté par elle à travers les âges.
Il y a ceux qui sont contre par « preuve de l’histoire ». Même si au cours de l’histoire, on a pu faire du Patriarche de Rome le recours dans les questions de foi et de mœurs, il s’est vite octroyé par connexions politiques un pouvoir sur ses frères et une puissance temporelle sans grand rapport avec l’Evangile. La papauté a produit bien des exclusions et conflits de pouvoirs. Le dernier pape n’y a pas échappé (c’est bien la structure et non l’homme qui pose problème), dont le ministère est jalonné d’excommunications ou de mise au pas de théologiens, pour ne citer qu’eux. Les Réformateurs (d’autres avant eux, d’autres après eux) en avaient fait les frais. Eux qui ne le remettaient pourtant pas en cause au début, vont être conduits (contraints ?) à contester son pouvoir : un Pape ? Pourquoi pas ! Mais soumis aux Ecritures (Luther), de droit humain (Melanchthon), comme service d’édification de l’Eglise exercé dans la collégialité (Bucer), une primauté d’honneur et rien de puissance, seulement parce qu’une assemblée doit avoir un président (Calvin)1. Christ, lui, n’a pas besoin de vicaire ! Pourquoi donc retourner sous un tel joug ?
Il y a ceux qui sont contre « au nom de la doctrine » : le système papal a sacrifié la vérité évangélique, a laissé la religion populaire et ses superstitions (le Pape est lui-même l’objet d’une adulation douteuse) entrer dans une Eglise dont on peut douter, à la suite des Réformateurs du XVIe, qu’elle en soit encore une. Ses derniers conciles qui n’ont d’œcuméniques que le nom, n’ont pas renié leurs anciennes doctrines et ce n’est pas l’accord sur la Justification2 (suivis de peu d'effets) qui le démentira, lui qui était suivi de près par un texte sur les indulgences (et son ajout de la grande pénitencerie !) et d’une lettre Dominus Jesus ne considérant toujours pas les autres Eglises comme telles, et faisant table rase de décennies de dialogues. Les autres conciles ont unilatéralement renforcé le pouvoir papal et rajouté des dogmes (l’assomption de la vierge par exemple). Si l’on reconnaît l’arbre à ses fruits, des protestants doutent.
D’autres voient dans la situation actuelle « une situation provisoire qui dure ». Il faudra bien qu’un jour le christianisme mondial réconcilié retrouve une expression du ministère pétrinien (à l’image de Pierre) dont la Bible témoigne : un ministère personnel, à côté du collégial (qui n’existe guère) et du conciliaire-synodal (qui existe peu), portant pastoralement l’universelle voix de l’évangile et veillant au lien de la charité entre tous, une sorte de présidence qui encourage ses frères.
Déjà, avec des accents désabusés certes, le synode réformé de Tonneins (2 mai-3 juin 1614) faisait un pas dans ce sens "il serait temps de solliciter l'Eglise Romaine à se réconcilier ; mais il y a peu d'apparence que l'on puisse faire entendre raison au clergé de Rome parce que le pape ne veut pas entendre parler de concile ou de conférence, à moins qu'il y préside".
Bien plus tard, des théologiens protestants développeront l'idée que pour des raisons scripturaires, ils faudra bien reconnaître et intégrer, dans la structure de l'Eglise qui se recomposera dans l'unité, un ministère de primauté comme l'un des éléments constitutifs de cette structure.3
Les voies œcuméniques poseront autrement la question.
Le XIXème siècle est un cas d’école. Les soubresauts de la première mondialisation (essor des colonies et de la mission) incitent à un regard neuf sur l’Eglise universelle. Comment la rendre visible, l’organiser, lui donner sinon une voix tout au moins une visibilité ? Alors que l'Eglise romaine renforce l'autorité de Rome et le ministère personnel du Pape, les protestants constituent les grandes alliances (Alliance Réformée Mondiale, Fédération Luthérienne Mondiale, Alliance Evangélique Universelle, Alliance Baptiste Mondiale…). Des structures qui privilégient la collégialité, la concertation, une forme de synodalité internationale, sans supprimer l’autonomie de chaque Eglise nationale.
Dans ce même élan, au XXème siècle, elles miseront sur le Conseil Œcuménique des Eglises, premier pas vers une « conciliarité » par-delà des frontières confessionnelles. Le système semble pour l’instant freiné, la diversification religieuse est telle que le projet paraît utopique. Machine arrière, le COE se questionne sur la nouvelle configuration du mouvement œcuménique4, on ne parle guère de conciliarité (encore moins d'autorité, sujet brûlant dans et entre les Eglises) mais plutôt d’un réseau ou d’un forum certes utile mais qui affaiblit le rêve d’Eglises rassemblées dans une unité conciliaire… dont il faudrait bien une présidence.
Qu’en sera-t-il au XXIème siècle ?
Sur chaque continent, les protestants ont progressé dans le vécu de leur pleine communion ecclésiale 5mais pas encore de synode commun, de voix commune, de ministère commun. Est-ce souhaitable sans les autres grandes familles chrétiennes ?
La lettre Ut unum sint de Jean Paul II propose de discuter les formes de l’exercice de la papauté pour la rendre acceptable pour tous. Sans doute l’élan est-il généreux. On mesure le progrès depuis un Paul VI adressant aux autres chrétiens un sincère mais inacceptable "La porte du bercail est ouverte"6! Pour le protestant (et pas seulement pour eux !), ce premier questionnement en appelle d'autres, plus fondamentaux. A lire le bilan du Conseil Pontifical pour l'Unité des chrétiens sur cette question 7, on mesure le foisonnement des réflexions sur ce sujet de la part de bien des Eglises du monde, théologiens de tous bords8et groupes de dialogues.
Nos Eglises sont questionnées et sans doute au pied du mur.
Une expression universelle de la foi chrétienne séduit beaucoup de protestants d’autant plus qu’elle répondrait à la globalisation actuelle et sortirait des tentations nationalistes.
La mission et les dialogues œcuménique leur ont aussi fait prendre conscience de cette dimension de l’Eglise de Jésus Christ. Mais de quelle manière ?
Elle est peu explicitée dans les Ecritures même si l’on pressent que la communion et l’unité universelle n’est pas absente des préoccupations apostoliques, c’est le moins qu’on puisse dire !
Les dialogues œcuméniques mettent en valeur l’équilibre du ministère de l’Eglise dans ses trois dimensions : « tous, quelques uns, un ». Tous, c’est l’Eglise en tant qu’ensemble des croyants ; quelques uns, c’est le ministère collégial ; un, ce sont les ministères personnels.
L’Eglise de Rome a du mal à concrétiser les distinctions pourtant nécessaires impulsées par Vatican II : entre primauté de l’Eglise de Rome et primauté de l’évêque de Rome ; entre primauté Universelle qui préside à la charité et Patriarcat occidental qui assure une juridiction directe (juridiction devenue anormalement quasi-universelle depuis la rupture avec l’Orient). C’est un enjeu avec l’Orthodoxie.
Elle semble avoir du mal à prendre réellement en compte l’ecclésiologie de communion voulue par Vatican II, notamment les dimensions communautaires et collégiales à côté d’une dimension personnelle hypertrophiée, au plan local, national, continental ou universel.
Le protestantisme est particulièrement sensible à ces critiques envers l’Eglise romaine mais il est lui-aussi placé devant des cohérences alternatives : soit la cohérence « congrégationaliste » : pas d’autre « incarnation » de l’Eglise de Jésus Christ que l’assemblée locale, certes en lien avec d’autres mais de manière informelle et institutionnellement invisible ; soit la cohérence « tous, quelques uns, un », à tous les niveaux, non seulement local et national, mais aussi continental et universel. Avec la question-clé : quel(s) ministère(s) personnel (s) porte(nt) la communion de l’Eglise universelle ?
Derrière ces questions, d’autres, immenses, apparaissent : l’autorité dans l’Eglise, la conception de son Unité-communion, le ministère central de l’épiscopè (et sa continuité à travers l’histoire) qui sera reprise au colloque de Viviers, Mai 2004.
Le chemin est encore long, en dialogues et clarifications, mais on vient juste de commencer au regard de tant de siècles de séparation hargneuse !
Pourtant le temps presse, le témoignage évangélique demeure lié à la manière dont nous concrétisons dans l’Eglise universelle « l’amour que nous avons les uns pour les autres ».
(GD)
UT UNUM SINT (extraits)
Le ministère d'unité de l'Evêque de Rome
88. Parmi toutes les Eglises et Communautés ecclésiales, l'Eglise catholique a conscience d'avoir conservé le ministère du successeur de l'Apôtre Pierre, l'Evêque de Rome, que Dieu a institué comme « le principe et le fondement permanents et visibles de l'unité » 146 et que l'Esprit assiste afin que tous les autres bénéficient de ce bien essentiel. Suivant la belle expression du Pape Grégoire le Grand, mon ministère est celui de servus servorum Dei. Cette définition est la meilleure protection contre le risque de séparer l'autorité (et en particulier la primauté) du ministère, ce qui serait en contradiction avec le sens de l'autorité selon l'Evangile: « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert » (Lc 22, 27), dit notre Seigneur Jésus Christ, Chef de l'Eglise. D'autre part, comme j'ai eu l'occasion de le déclarer lors de l'importante rencontre au Conseil œcuménique des Eglises à Genève, le 12 juin 1984, la conviction qu'a l'Eglise catholique d'avoir conservé, fidèle à la tradition apostolique et à la foi des Pères, le signe visible et le garant de l'unité dans le ministère de l'Evêque de Rome, représente une difficulté pour la plupart des autres chrétiens, dont la mémoire est marquée par certains souvenirs douloureux. Pour ce dont nous sommes responsables, je demande pardon, comme l'a fait mon prédécesseur Paul VI. 147
89. Il est cependant significatif et encourageant que la question de la primauté de l'Evêque de Rome soit actuellement devenue un objet d'études, en cours ou en projet, et il est également significatif et encourageant que cette question soit présente comme un thème essentiel non seulement dans les dialogues théologiques que l'Eglise catholique poursuit avec les autres Églises et Communautés ecclésiales, mais aussi plus généralement dans l'ensemble du mouvement œcuménique. Récemment, les participants à la cinquième Assemblée mondiale de la Commission « Foi et Constitution » du Conseil œcuménique des Eglises, tenue à Saint-Jacques de Compostelle, ont recommandé qu'elle « entreprenne une nouvelle étude sur la question d'un ministère universel de l'unité chrétienne ». 148 Après des siècles d'âpres polémiques, les autres Eglises et Communautés ecclésiales examinent toujours plus et d'un regard nouveau ce ministère de l'unité. 149
(…/…)
Ce qui concerne l'unité de toutes les Communautés chrétiennes entre évidemment dans le cadre des charges qui relèvent de la primauté. Il sait bien, en tant qu'Evêque de Rome, et il l'a réaffirmé dans la présente Encyclique, que le désir ardent du Christ est la communion pleine et visible de toutes les Communautés, dans lesquelles habite son Esprit en vertu de la fidélité de Dieu. Je suis convaincu d'avoir à cet égard une responsabilité particulière, surtout lorsque je vois l'aspiration œcuménique de la majeure partie des Communautés chrétiennes et que j'écoute la requête qui m'est adressée de trouver une forme d'exercice de la primauté ouverte à une situation nouvelle, mais sans renoncement aucun à l'essentiel de sa mission. Pendant un millénaire, les chrétiens « étaient unis par la communion fraternelle dans la foi et la vie sacramentelle, le Siège romain intervenant d'un commun accord, si des différends au sujet de la foi ou de la discipline s'élevaient entre elles ». 154 La primauté s'exerçait ainsi pour l'unité. En m'adressant au Patriarche œcuménique, Sa Sainteté Dimitrios Ier, j'étais conscient, comme je l'ai dit, que « pour des raisons très diverses, et contre la volonté des uns et des autres, ce qui devait être un service a pu se manifester sous un éclairage assez différent. Mais, c'est par désir d'obéir vraiment à la volonté du Christ que je me reconnais appelé, comme Evêque de Rome, à exercer ce ministère. Je prie l'Esprit Saint de nous donner sa lumière et d'éclairer tous les pasteurs et théologiens de nos Églises, afin que nous puissions chercher, évidemment ensemble, les formes dans lesquelles ce ministère pourra réaliser un service d'amour reconnu par les uns et par les autres ». 155
96. C'est une tâche immense que nous ne pouvons refuser et que je ne puis mener à bien tout seul. La communion réelle, même imparfaite, qui existe entre nous tous ne pourrait-elle pas inciter les responsables ecclésiaux et leurs théologiens à instaurer avec moi sur ce sujet un dialogue fraternel et patient, dans lequel nous pourrions nous écouter au-delà des polémiques stériles, n'ayant à l'esprit que la volonté du Christ pour son Eglise, nous laissant saisir par son cri, « que tous soient un... afin que le monde croie que tu m'as envoyé » (Jn 17, 21)?
1 Voir la synthèse de Marc Lienhard, Les réformateurs protestants du XVIe et la papauté, dans Positions Luthériennes, N°2/1998.
2 Déclaration commune sur la Justification, accord luthéro-catholique international signé en 1999.
3J.J. von Allmen, "Ministère papal, ministère d'unité" (Revue Concilium N°108, 1975) qui propose un programme sur trois plans : 1- le pape pourrait d'abord rendre son ministère moins "scandaleux" pour les non-romains ; 2- établir un inventaire du contentieux qui sépare romains et non-romains sur le sujet ; 3- le pape pourrait faire plus confiance, dans le domaine œcuménique aussi, aux Eglises locales en communion avec son siège.
4 Voir colloque du COE sur la nouvelle configuration du mouvement œcuménique « de plus en plus en dehors des Eglises et des organisations œcuméniques ».
5 Voir par exemple la pleine Communion d’Eglises Protestantes en Europe, ex communion de Leuenberg qui place en pleine communion les Eglises luthériennes, réformées et méthodistes d’Europe. Elle tente de s’élargir par des dialogues avec les baptistes et avec les Anglicans : voir les accord de Reuilly (franco britaniques), Meissen (germano britaniques), Porvoo (Scandinavo britaniques).
6 Discours à Bethléem du 6 janvier 1964 : "le pas à franchir est attendu avec toute Notre affection et peut être accompli avec honneur et dans la joie mutuelle".
7 Assemblée plénière du Conseil pontifical du 12-17 novembre 2001. Voir N° 109/2002/I-II du service d’information du Conseil Pontifical pour l’unité des chrétiens, page 33.
8 En français : Tillard, Congar, Pottmeyer, Sesboué, Legrand ; O. Clément côté orthodox ; voir le groupe des Dombes sur « le ministère de communion dans l’Eglise universelle », Centurion, 1986, ou plus ancien le Doyen Marc Lods « Le ministère d’unité », le point théologique N°19/1976, Centurion ; ou encore Michel Leplay, Le protestantisme et le pape, Labor et Fides, 1999.