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Diversité en communion |
Qu’il fut difficile pour le protestant d’être audible pendant toute cette période de l’agonie du pape, de sa mort et de l’élection de son successeur ! Qu’il fut difficile d’être à la fois honnête culturellement, juste doctrinalement, et sincèrement fraternel !
L’exigence œcuménique, c’est d’abord l’exigence de l’amour fraternel. C’est aussi celle de la clarté. Il faut trouver la parole juste qui ne soit ni agressive, ni caricaturale, ni ambiguë pour exprimer à la fois sa communion et sa différence.
Autant dire que ce fut mission impossible, bien que le président de la FPF, le délégué œcuménique et bien d’autres, aient couru de radio en télé, d’articles en déclarations.
Le discours était saturé d’une emphatique et très passionnelle apologétique papale, orchestrée par des média, qui ne laissait guère place à l’analyse sereine (à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Eglise catholique), tout au mieux à quelques critiques acerbes et mal placées d’anticatholiques primaires.
Hommage cependant à quelques journaux qui ont tenté de maintenir un équilibre intelligent.
Sur le terrain aussi, diverses réactions se manifestèrent : irritations de protestants devant cet unanimisme mielleux et l’invisibilité de leurs responsables ; blessures de catholiques face à telle parole (ou absence de parole) protestante 1.
1 Pour répondre à plusieurs coups de téléphones inquiets : oui, les protestants étaient aux obsèques de Jean Paul II : les secrétaires généraux de l’Alliance Réformée mondiale, de la Fédération Luthérienne mondiale, du Conseil œcuménique des Eglises et de la conférence des Eglises européenne.
Il faut donc le redire :
Sauf quelques réactions épidermiques, les protestants se sont généralement associés à la peine (au moment du décès) et à l’émotion (au moment de l’élection de son successeur) de leurs frères et sœurs catholiques avec lesquels ils cheminent depuis longtemps dans la même communauté œcuménique ; ils savent ce que représente un pape pour eux, même s’il n’en partagent pas le même attachement.
Et tout en gardant une distance critique (car un juste, si juste soit-il, est toujours « pécheur », comme dirait Luther), ils ont aussi volontiers reconnu le rôle de cet homme de prière et de charisme sur la scène internationale, dans les dialogues inter-religieux, comme dans un certain renouveau de l’identité catholique.
Mais par honnêteté fraternelle, il faut aussi dire ceci :
Ce débordement de passion et d’émotion sans recul critique, dans et hors de l’Eglise, n’est pas dans la culture du protestant. Celui-ci reste étranger à cette sorte d’identification à une personne, fut-elle un ministre de l’Evangile, serviteur des serviteurs. Il ne comprend pas, il rejette même ces expressions entendues : Il est le médiateur absolu de Dieu, Il s'est crucifié pour nous, comme le Christ...
Cet attachement quasi-physique au pape, qui prend très (trop ?) au sérieux la dimension charnelle de l’Eglise-corps-de-Christ et dans lequel s’engouffre volontiers une certaine religiosité débridée, est perçue par les protestants comme une sacralisation dangereuse, une sorte d’idolâtrie (le mot a été prononcé) au relent de paganisme, surtout en période de surmédiatisation. Elle occulte le Christ plus qu’elle n’y renvoie. Vient alors ce sentiment que le Pape a été exalté dans les média… plus que le Christ qui l’a fait vivre et auquel il lui a été donné de se confier.
Ce n’est pas non plus dans la théologie protestante que cette idée d’un « pasteur universel », sans collégialité ni synodalité réelles. On craindrait trop qu’un magistère autoritaire réduise les pasteurs des Eglises locales à des exécutants, les Eglises locales à des succursales de Rome, et les croyants à des clones… Le protestant ne trouve pas d’emblée cela dans la Bible et sa joyeuse diversité en permanente conciliation. Ce n’est d’ailleurs pas non plus la doctrine catholique exacte. Même si la mondialisation, la société de l’image et de la petite phrase l’y poussent, même s’il n’est pas contre une expression de l’Eglise universelle, le protestant résiste à l’idée d’un pape qui synthétiserait à lui seul la communion universelle (l’oikuménè), comme on l’a si souvent entendu dans un discours englobant symboliquement « de force » les autres confessions et religions. On sait gré à Jean Paul II d’avoir dans son encyclique Ut unum sint (1995) demandé un débat œcuménique sur sa pratique de la papauté, conscient qu’il était d’être un obstacle aux avancées vers l’unité 2. Mais de cela, on n’a guère parlé…
2 Le groupe des Dombes lui avait déjà répondu en 1985 : cf. le ministère de communion dans l’Eglise universelle.
Ce n’est pas dans la théologie protestante (spécialement française !) que cette confusion entre l’homme politique et le chef spirituel. Il est si difficile de tenir « sans confusion ni séparation » une distinction des deux sphères. Pour le protestant, la papauté vécue ces dernières décennies, n’y a pas vraiment aidé. Et la laïcité française habituellement si tatillonne sur le religieux, s’est laissée aller encore une fois à la confusion, à l’engouement, voire à une certaine gourmandise du sacré. Il est vrai qu’il s’agit de la religion du prince ! Le protestant a mal au cœur pour ses frères catholiques quand ils constatent que la fonction politique occulte la prédication de l’Evangile, que la morale, si importante soit-elle, occulte l’Evangile de la grâce, et que derrière l’unanimité, ce n’est finalement pas le même message ni la même fonction qui est salué par les uns et par les autres.
Ce n’est pas non plus la théologie protestante que de prier pour les morts, fussent-ils papes, car à eux aussi la grâce est donnée « gratuitement » comme le rappelle la Déclaration commune sur la justification par la grâce, signée en 1999 entre protestants luthériens et catholiques. Ce fut donc un dilemme pour certains protestants que de s’associer (ou non) à des messes pour cette occasion. Beaucoup l’ont fait cependant au nom de l’unité du Christ plus forte que les divisions.
Il est un dilemme semblable : fallait-il prier pour cette Eglise sœur en plein discernement de son pape, alors même qu’on ne reconnaît pas ce ministère et qu’il ne nous reconnaît pas ? Certains se seront abstenus dans un silence respectueux. D’autres auront prié (non sans souhaiter quelques réformes) parce que l’élection d’un pape catholique a des répercussions sur toute la communauté œcuménique, voire sur l’ensemble de la planète.
Il y a enfin cet agacement sur les média (encore). On a peu laissé la parole aux protestants. Soit. Mais on a parlé des protestants parfois à des taux de grande écoute, généralement sans nuance et en termes négatifs de concurrence au catholicisme, en particulier sur l’Afrique et l’Amérique latine (sectes baptistes, fondamentalistes protestants, conservateurs pentecôtistes…), rediffusant images choquantes et discours à l’emporte pièce.
Comme s’il était interdit de changer d’Eglise ! Et de trouver l’Evangile ailleurs que dans un catholicisme (sud-américain par exemple) qui, au demeurant, a fini lui aussi par générer un charismatisme du même acabit. Ce n’est pas en se drapant dans un jugement mal informé et catégorique que l’on fait avancer les choses. Cessons de faire les perroquets sur les mêmes caricatures, parlons franc d’évangélisation et de prosélytisme, entrons dans une compréhension plus profonde. Plus il y a de difficultés, plus il faut dialoguer, disait le cardinal Willebrands. Jean Paul II ne l’aurait pas démenti. D’ailleurs, des dialogues avec les différentes tendances évangéliques existent depuis 20 ans. Pourquoi donc en rester à ces fausses affirmations ?
D’autres facteurs ne sont pas indifférents à ce que nous avons vécu. Il faudrait citer cette mémoire collective protestante inconsciemment pétrie d’une histoire de persécutions et d’excommunications, et non encore guérie (mais le veut-on ?). Ou encore, le fait qu’une partie des protestants soient d’anciens catholiques ayant trouvé ailleurs l’Evangile libérateur, non sans difficultés parfois. Toutes ces données théologiques (et autres) ont forgé une culture à distance du catholicisme 3.
3 Voir le dossier sur le pape Jean Paul II
Ainsi, les événements de ce dernier mois ont ravivé des éléments profonds du contentieux catholique-protestant, bien plus qu’on n’aurait imaginé : des protestants agacés ou indifférents, des catholiques surpris des réactions ambivalentes protestantes. Bref au-delà d’une fraternelle sympathie et d’une proximité de foi, une certaine incompréhension… mais qui traverse aussi de l’intérieur chacune de nos confessions.
Il faudra mettre des mots sur ces enjeux qui sont pour certains de vraies blessures existentielles à accompagner avec tact. Il faudra les mots de la prière et des Ecritures, les mots d’une fraternité en débat. Et du temps.
Le temps passant, un rééquilibrage dans le débat apparaîtra. Il le faut, car sans débat, c’est la mort ; et l’unanimisme génère la violence.
Je le souhaite, pour les protestants, pour nos frères/soeurs catholiques et leur Eglise, comme pour la communauté œcuménique toute entière par laquelle nous sommes liés.
Il faut porter ce fardeau ensemble, devant Dieu, dans la grande collégialité oecuménique. L’Evangile nous en fait vocation, afin que le monde croie.
Bien qu’on ne l’ait pas attendu, le nouveau pape nous y aidera peut-être ?! (GD)