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Diversité en communion |
Protestants, il faut lire le document de Ravenne !
Document issu de la commission mixte internationale
entre l’Eglise catholique romaine et l’Eglise orthodoxe.
La traduction française sur le site du Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens.
4 bonnes raisons de lire le texte
4 remarques générales
4 consonances protestantes
4 lieux de débats
Conclusion
4 bonnes raisons de lire le texte
Nous n’avons pas ici la prétention de faire une analyse du document point par point. Mais il vaut la peine que le protestant parcoure ce document (comme les précédents). Et cela pour au moins trois raisons :
- La première est qu’il n’y a pas d’œcuménisme à deux contre un (par exemple catholique-orthodoxe contre protestant) et qu’il serait dangereux de se désintéresser du dialogue des autres au seul prétexte qu’il ne nous concerne pas directement. Lorsque grandit la communion entre deux Eglises, les autres sont forcément concernées car si quand un membre souffre, tous souffrent… quand deux membres grandissent, le troisième aussi !
- La seconde est que, lorsque deux partenaires dont les dialogues étaient bloqués, reprennent le dialogue théologique jusqu’à produire ensemble une proposition d’avancée, on ne peut que s’en réjouir… et s’y associer !
- C’est aussi le meilleur moyen de prendre la juste mesure de la théologie des partenaires plutôt que de se fier à quelques approximations sur un sujet qui est celui qui divise aujourd’hui les chrétiens : quels sont les marques de l’Eglise du Christ, donc de son unité au de-delà de toutes les diversités légitimes, c'est-à-dire qu’est-ce qui rend visible cette communion qui nous vient du Père par le Fils dans l’Esprit ?
- Enfin, le protestant plongera avec bénéfice dans la grande tradition de l’Eglise dite indivise mais non moins diverse (1er millénaire) dont il ignore bien souvent ce qui faisait la richesse, bien qu’il en soit aussi héritier (l’Église protestante n’a pas commencé ex-nihilo au XVIe siècle !) et que les Réformateurs cherchaient à rejoindre.
4 remarques générales
1- Il faut bien mesurer que ce document n’est pas validé par les « magistères » ou instances décisionnaires de ces Eglises. Il est cependant le fruit d’un dialogue au plus haut niveau et à ce titre déblaie le terrain, engrange des résultats, balise le chemin vers une communion retrouvée. Et si, pour les experts, il ne dit rien de nouveau, il a l’avantage de formaliser les choses.
2- Ce document arrive après d’autres dialogues qui, depuis 1982 jalonne la route orthodoxe-catholique et balise la compréhension de l’Eglise une dans sa diversité :
- cette communion ecclésiale est fondée sur la communion trinitaire et eucharistique ;
- il y a un rapport étroit entre confession de foi, sacrement et unité ;
- la succession du ministère épiscopal personnel (succession apostolique), est plus qu’une option possible (version luthérienne), plus qu’un signe nécessaire à la visibilité (version anglicane) : une « garantie » de la communion et sa continuité depuis les temps apostoliques.
3- Le document ne cache pas que les deux Eglises en dialogue ont une conscience aigüe d’être chacune dans sa plénitude l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique 2. Cette conscience d’être chacune la véritable Eglise du Christ, ne provoque pas ici le rejet de l’autre, selon une logique binaire rationnelle (« puisque je suis tout, l’autre n’est rien »), et n’empêche pas le dialogue fructueux. Le débat est bien à placer au plan ecclésiologique et non au plan des susceptibilités et autres soucis de garder un pouvoir. En théologique œcuménique, il faut sortir du binaire ou du symétrique, ou de l’effet miroir, ce qui n’est pas la moindre des difficultés.
2 Pour l’Eglise orthodoxe, voir par exemple les principes régissant l’Eglise orthodoxe russe avec l’hétérodoxie. Ici
4- Je n’ignore pas (et il n’est pas de raison de s’y immiscer) le débat provoqué par le départ de Mgr Hilarion de la délégation orthodoxe au nom de l’Eglise orthodoxe russe 3. Cependant, au-delà des teintes fortement politiques et m’en tenant strictement au théologique, je note que le débat interne à l’Orthodoxie qui est apparu à l’occasion de ce dialogue sur le mode de présidence du Patriarcat de Constantinople, rejoint les débats interne au christianisme occidental (notamment protestants/catholiques romains) : une communion plus horizontale (des Eglises locales entre elles) dont le primat/président assure une sorte de coordination… ou bien une communion plus pyramidale dont le primat/président est le sommet, la clé de voûte, le principe ou la tête. Autrement dit, un accent sur la conciliarité-synodalité… ou bien… un accent sur l’autorité d’un ministère personnel. Cette alternative semble aujourd’hui séparatrice. Sera-t-il possible un jour de la dépasser ?
3 Voir l’interview d’Hilarion Alfeyev
4 consonances protestantes
Certaines insistances sonneront bien aux oreilles du protestant :
- la responsabilité de chaque membre dans la communion de l’Eglise (La diversité et complémentarité des charismes et des ministères sans négligence ni domination de quiconque) et le concile-synode comme principal moyen par lequel s’exerce la communion au niveau local, régional et universel. Ici une question apparaît pour les Eglises protestantes : pourquoi, elles qui vivent au plan local, régional et national, un certain équilibre entre ministères personnel, collégial et communautaire-synodal (voir le BEM à ce sujet), rechignent-elles à le vivre au plan universel ? Sur cette question et celle du ministère pétrinien vu du côté protestant, voir ici
- la définition de la catholicité (= être en communion avec l’unique Eglise de tous les temps et de tous les lieux…). Voir à ce propos, d’un point de vue protestant l’article du professeur Marc Lods « A propos du mot « catholique »
- le sens de l’autorité dans l’Eglise : elle appartient à Jésus Christ lui-même, l’unique chef de l’Eglise… elle est fondée sur la Parole de Dieu, présente et vivante dans la communauté des disciples (L’Ecriture comme Parole de Dieu révélée… A travers l’Ecriture le Christ parle à la communauté rassemblée et au cœur de chaque croyant), elle a une efficacité spirituelle sous condition du libre consentement et de la coopération volontaire des membres de l’Eglise.
- c’est le Salut qui oriente la structure de l’Eglise, structure dont l’essentiel est la profession de foi et l’administration des sacrements.
4 lieux de débats
1- Je note cette définition de l’Eglise qu’il faudrait reprendre mot par mot : l’Eglise de Dieu existe là où il y a une communauté réunie par l’Eucharistie, présidée directement ou à travers ses presbytres, par un évêque légitimement ordonné dans la succession apostolique, enseignant la foi reçue des apôtres, en communion avec les autres évêques et leurs Eglises. (§18)
Cette définition concentre le débat avec les Eglises de la Réforme 4, non point tant sur la centralité de l’Eucharistie que sa présidence et de son lien avec la communion ecclésiale (qui passe par cette présidence), et donc le ministère personnel ordonné comme expression et garantie de la communion de l’Eglise au plan local, régional ou universel. On peut regretter que l’insistance qui apparaît dans le document sur la conciliarité et la complémentarité des charismes des membres de l’Eglise se dissolve ou se concentre dans le seul ministère de l’évêque légitimement ordonné. Alors même qu’on parle de complémentarité conciliaire des charismes et des ministères (laïcs et ordonnés) au plan local, celle-ci disparaît au plan régional et universel. Où l’on voit que l’épiscopè est au cœur des débats au sein comme entre nos Eglises 5 et que son articulation avec la conciliarité (le « synodal » diraient les protestants) n’est pas clarifiée dans les débats œcuméniques. Les conséquences pratiques sont importantes.
4 C’est le travail actuel du comité théologique luthéro-réformé/catholique français.
5 On peut citer ici deux références : l’excellent document de la Fédération Luthérienne Mondiale : Le ministère épiscopal au sein de l’Apostolicité de l’Eglise et aussi les actes de la session nationale des délégués œcuméniques français sur Episcopat et Unité (Viviers 2004) Unité des Chrétiens N°135/juillet 2004.
2- Dans le même sens, une autre phrase clé sur les ministères rejoint aujourd’hui le travail du comité mixte luthéro-réformé/catholique français : l’autorité liée à la grâce reçue dans l’ordination n’est pas le bien privé de ceux qui la reçoivent, ni quelque chose qui leur est déléguée par la communauté ; au contraire, c’est un don de l’Esprit Saint destiné au service (diakonia) de la communauté et qui ne s’exerce jamais en dehors d’elle.
Les protestants (tout au moins luthériens et réformés) devraient ici approuver, y compris ceux qui parlent de « Reconnaissance des ministères » signifiant par là justement que le ministère n’est pas une délégation de la communauté mais un charisme spécifique pour le service que l’Eglise discerne (reconnait) et reçois (avec reconnaissance !), et pour lequel l’ordination (et l’invocation de l’Esprit Saint par imposition des mains) est présidée par l’autorité… synodale, ce qui le place en communion « conciliaire » avec l’Eglise de tous les temps et tous les lieux (c’est à dire catholique).
3- Il faudrait encore discuter le §33 : il est clair qu’une unique et même foi doit être confessée et vécue dans toutes les Eglises locales, que la même Eucharistie doit être célébrée partout (le protestant dira « oui » pourvu qu’on s’en tienne à la confession de foi nécessaire au salut ; c’est la démarche de la Concorde de Leuenberg et la définition protestante classique de l’Eglise) et que le même et unique ministère apostolique doit être à l’œuvre dans toutes les communautés (le protestant comprendra le « et » comme une conséquence de ce qui précède, car le ministère comme l’Eglise demeure ministériel, second et non secondaire, ce qui devrait lui ouvrir une pluralité de formes comme le Nouveau Testament en témoigne…).
4- En poursuivant le §33 : une Eglise locale ne peut pas modifier le Credo qui a été formulé par les Conciles œcuméniques (ce qui n’empêchera pas de distinguer la forme et le fond, ajouterait le protestant, suivant en cela Jean XXIII par exemple) bien que l’Eglise doive toujours « donner des réponses appropriées à de nouveaux problèmes, des réponses basées sur les Ecritures, en accord et en continuité essentielle avec des expressions des dogmes précédentes (nous pouvons ici être d’accord, reste à savoir jusqu’où peut aller une actualisation des dogmes et la distinction du fond et de la forme, s’il un magistère en pose les limites ou si l’on fait confiance à l’Esprit qui conduit l’Eglise à travers ses débats et ses recherches – de même sur les ministères
Conclusion
Il faudrait faire une lecture multilatérale (anglicans, catholiques, orthodoxes, protestants) de ce document de Ravenne qui appelle encore à des précisions. On y croiserait notamment le dernier document de la commission Foi et Constitution du COE « Nature et Mission de l’Eglise ».
Je reprends seulement en conclusion cette belle expression que les protestants pourraient se réapproprier : « l’Eglise est eucharistique ». S’il s’agit de dire que l’Eglise, dans sa vie, sa conciliarité et ses ministères, est d’abord action de grâce, réponse au salut reçu du Dieu Sauveur dans la foi ; si cette dimension eucharistique s’exprime par excellence dans la célébration de l’Eucharistie comprise comme l’assemblée unie dans l’accueil de la Parole de Dieu et la célébration de la cène ; si elle se vit dans l’engagement et les œuvres des membres de l’Eglise en reconnaissance pour la grâce première de Dieu ; si le ministère (ordonné ou reconnu) est au service de cette dimension eucharistique-là qui unit-communie l’Eglise de tous les temps et de tous les lieux … alors, nous ne sommes pas loin les uns des autres.
(Gill DAUDE, 13.12.2007)