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Dix ans de dialogues Orthodoxes-Protestants
3 ème Rencontre orthodoxes protestants du 13 octobre 1983
Introduction du Père Cyrille Argenti
Introduction du Professeur Jean-Louis Klein
Le pasteur LEPLAY nous a posé trois questions :
1. Quel rapport entre le ministère de la présidence eucharistique et celui de la prédication évangélique dans la tradition et la pratique orthodoxes ?
2. a) La liturgie orthodoxe semble impliquer une eschatologie réalisée.
b) Quelles conséquences sur le mode et le lieu de la présence du Christ dans l’Eucharistie ?
c) Sur la relation entre la vie de l’Eglise et son engagement dans le monde ?
3. N’y a-t-il pas à partir de ces prémices :
Priorité de l’éternel sur l’historique ?
Du liturgique sur le social ?
Du sacerdotal sur le prophétique ?
Il nous a été demandé : le BEM 1 répond-il à ces questions ? Les prend-t-il en compte ? Les prenons-nous à notre compte ?
Nous allons donc étudier :
Dans quelle mesure le BEM répond aux questions du pasteur Leplay ?
Dans quelle mesure les orthodoxes peuvent-ils adhérer à ces réponses ?
Là où le BEM n’y répond pas ou y répond de façon ambiguë, comment les orthodoxes peuvent-ils y répondre ?
1 BEM = Baptême, Eucharistie, Ministère, texte de Foi et Constitution.
I - Quel rapport entre le ministère de la Présidence Eucharistique et celui de la Prédication Evangélique ? Cette question rejoint le troisième paragraphe de la troisième question : Y aurait-il priorité du sacerdotal sur le prophétique ? Y aurait-il chez les orthodoxes ce que le pasteur LEPLAY appelle « inflation eucharistique » ?
1. Le BEM répond à ces questions de la façon suivante :
A 3 - page 31 : « L ‘Eucharistie qui contient toujours à la fois Parole et Sacrement est une proclamation et une célébration de l’œuvre de Dieu ».
B 7 - pages 32-33 : « Le mémorial n’est pas seulement un rappel du passé ; il est la proclamation efficace par l’Eglise du grand œuvre de Dieu et de ses promesses ».
B 12 - page 34 (et c’est le § essentiel) : « Puisque l’anamnèse du Christ est le vrai contenu de la Parole proclamée comme elle est l’essence du repas Eucharistique, l’une renforce l’autre. La célébration de l’Eucharistie implique normalement laproclamation de la Parole ».
2. COMMENTAIRES :
Ce dont on fait anamnèse dans la célébration du sacrement constitue justement le contenu de toute prédication chrétienne. L’anamnèse eucharistique est donc à la fois prédication et élément essentiel de la célébration eucharistique. La distinction classique dans les Eglises réformées entre la « proclamation de la Parole » et « l’administration des Sacrements » est donc artificielle : le Sacrement est proclamation efficace de la Parole, c’est-à-dire qu’il n’est pas simplement une Parole annoncée, mais la Personne du Verbe divin en action. Séparer le sacerdotal du prophétique, un sacrificiel « sacré » d’une Parole « spirituelle », c’est fausser la liturgie eucharistique en la ritualisant et intellectualiser la prédication en la rendant abstraite. Lorsqu’une célébration eucharistique dissimule la Parole de Dieu en rendant inaudible la grande prière d’anaphore (ou prière eucharistique), elle amorce une décadence liturgique ; inversement, lorsqu’une prédication ne débouche pas sur une incarnation sacramentale de la Parole dans la chair de l’Eglise, elle tend à ne devenir qu’un exercice intellectuel. Dans une célébration authentique, la Parole est divine (et la Parole était Dieu, Jean 1.1) et le sacrifice est « logique » (c’est-à-dire, se rapportant au Logos). Le prophétique et le sacerdotal s’identifient en l’unique Personne du Fils prophète et prêtre qui parle au monde et présente au Père son unique sacrifice pour la vie du monde (Hébreux 10.12 - 14).
Bref, le BEM répond, nous semble-t-il à la question I et la réponse est satisfaisante pour les orthodoxes.
II - A. La liturgie orthodoxe semble impliquer une eschatologie réalisée
Certes oui, et, d’après le BEM ce devrait être le cas de toute liturgie eucharistique :
C 18 - page 38 : « Le Saint-Esprit, par l’eucharistie, donne un avant-goût du Royaume de Dieu : l’Eglise reçoit la vie de la nouvelle création et l’assurance du retour du Seigneur ».
E 22 - page 40 : « L’eucharistie ouvre sur la vision du Royaume de Dieu, promis comme le renouvellement final de la création ; elle en est l’avant-goût. Des signes de ce renouveau sont présents dans le monde partout où la grâce de Dieu se manifeste etoù les êtres humains travaillent pour la justice, l’amour et la paix ».
E 22 - page 41 : « L’eucharistie est la fête dans laquelle l’Eglise rend grâce à Dieupour ces signes, célèbre et anticipe dans la joie la venue du Royaume ».
E 22 - page 41 : « Don total de Dieu, l’eucharistie offre la réalité nouvelle quitransforme la vie des chrétiens ».
2. COMMENTAIRES :
L’action du Saint-Esprit par rapport à l’Avènement à venir - le deuxième Avènement - est tout à fait semblable à Son action par rapport au mémorial des évènements salutaires du passé : de même que le Saint-Esprit actualise la mort, la résurrection, l’ascension du Christ en sorte que, après avoir célébré le mémorial, l’anamnèse, le « zuccaron », nous puissions y participer, en vivre, y communier (« Si nous sommes devenus une même plante à la ressemblance de sa mort, nous participerons également à sa résurrection ». Romains 6.5) ; de même aussi le Saint-Esprit actualise le deuxième avènement en sorte que, l’anticipant par une anamnèse de l’avenir, nous vivions dès maintenant de la vie nouvelle du Royaume à venir : la Communion eucharistique est autant avant-goût, vision du Royaume, que mémorial de la mort et de la résurrection et de l’Ascension. C’est pourquoi au cours de l’anamnèse de la liturgie eucharistique de Saint-Jean Chrysostome et de Saint-Basile nous « commémorons » dans une même phrase « sa mort, sa résurrection, son ascension, son siège à la droite, son deuxième et glorieux nouvel avènement ». Le Saint-Esprit transcende le temps et nous fait communier à l’éternité de Dieu. L’eucharistie est tout autant une « Eschatologie réalisée » que la résurrection actualisée.
Lorsque je veux expliquer cela à des enfants du catéchisme, je leur dis : « Supposez qu’un immense miroir placé sur une étoile située à 1976 années lumière de la terre soit orienté vers Jérusalem, et que vous disposiez d’un télescope si puissant que vous puissiez voir ce miroir, qu’y verriez-vous ? Le Christ ressuscité, apparaissant à Marie-Madeleine à côté de la tombe vide. Et bien, le Saint-Esprit faitréellement ce que le meilleur télescope du monde ne peut évidemment pas faire et c’est ainsi qu’après avoir communié au cours de la divine liturgie, nous pouvons dire : « Ayant contemplé la résurrection du Christ, adorons le Saint Seigneur Jésus… nous vénérons, ô Christ, ta Croix et nous chantons et glorifions ta Sainte Résurrection ».
De même que par le mystère eucharistique nous contemplons la résurrection, de même aussi nous avons la vision du deuxième avènement : c’est le Fils Eternel, ressuscité et devant venir, qui est présent.
Est-ce à dire, comme paraissait le redouter le pasteur Leplay, que pour les orthodoxes « l’Eternité pulvérise le temps » ? Non point, car, comme le dit fort bien le BEM « la réaliténouvelle transforme la vie des chrétiens » c’est-à-dire que la vision eschatologique, donnée dans le mystère eucharistique et qui transcende le temps, transforme des vies qui, elles, s’insèrent dans l’histoire ; ce qu’on appelle souvent de nos jours « la liturgie après la liturgie » se déroule dans le temps historique. Entrevoir la réalité du Royaume de Dieu dans la Communion eucharistique, sans engager le combat de la croix pour faire passer le Royaume dans la vie quotidienne, ferait de l’eschatologie une utopie. On ne peut être chrétien et fuir la croix du Christ par laquelle l’eschatologie passe dans la réalité de l’histoire.
Il est vrai que la célébration eucharistique est si belle que c’est parfois une tentation des orthodoxes de s’y réfugier en fuyant les combats du monde. C’est une tentation grave, car si le vécu liturgique du dimanche ne passe pas dans la vie quotidienne de la semaine, la célébration est un mensonge sacrilège.
II. B. Quelles sont les conséquences de cette eschatologie réalisée sur le mode et le lieu de la présence du Christ ?
1. Le BEM essaye de répondre à cette question mais, il faut bien le reconnaître, en termes assez ambigus et finalement en constatant les divergences entre les Eglises :
§ 13 - page 34 : … « le repas eucharistique est le sacrement du corps et du sang du Christ, le sacrement de sa présence réelle (??). Le Christ accomplit de multiples façons sa promesse d’être avec les siens pour toujours jusqu’à la fin du monde ; mais le mode de la présence du Christ dans l’eucharistie est unique. Jésus a dit sur le pain et sur le vin del’eucharistie : « Ceci est mon corps … Ceci est mon sang … » Ce que le Christ a dit est la vérité et s’accomplit chaque fois que l’eucharistie est célébrée. L’Eglise confesse la présence réelle, vivante et agissante du Christ dans l’eucharistie. Bien que la présence réelle du Christ dans l’eucharistie ne dépende pas de la foi des individus, tous sont d’accord pour dire que lediscernement du corps et du sang du Christ requiert la foi ».
« C’est la foi de beaucoup d’Eglises que, par les paroles mêmes de Jésus et par la puissance de l’Esprit Saint, le pain et le vin de l’eucharistie deviennent, d’une manière réelle et dans le mystère, le corps et le sang du Christ ressuscité, c’est-à-dire du Christ vivant, présent dans toute sa plénitude. Sous les signes du pain et du vin, la réalité profonde est l’être total du Christ qui vient à nous pour nous nourrir et transformer tout notre être. D’autres Eglises, tout en affirmant la présence réelle du Christ à l’eucharistie, ne lient pas cette présence de manière aussi définie aux signes du pain et du vin. Les Eglises ont à décider si cette différence peut coexister avec la convergence formulée dans le texte lui-même ». (Commentaire du § 13).
§ 14 - page 35 : « L’Esprit Saint fait que le Christ crucifié et ressuscité soit réellement présent pour nous dans le repas eucharistique, en accomplissant la promesse contenue dans les paroles de l’institution »… « Dans les liturgies primitives, toute la prière eucharistique était conçue comme apportant la réalité promise par le Christ. L’invocation de l’Esprit était faite à la fois sur la communauté et les éléments du pain et du vin. En retrouvant cette conception, nous pourrions surmonter nos difficultés concernant un moment particulier de laconsécration ». (Commentaire du § 14).
§ 15 - page 37 : « C’est en vertu de la parole vivante du Christ et par la puissance du Saint-Esprit que le pain et le vin deviennent les signes sacramentels du corps et du sang duChrist ( ?). Ils le demeurent en vue de la communion ».
§ 15 - Commentaire : « Dans l’histoire de l’Eglise, il y a eu diverses tentatives pour comprendre le mystère de la présence réelle unique du Christ dans l’eucharistie. Certains se limitent à l’affirmation pure et simple de cette présence sans vouloir l’expliquer. D’autres considèrent comme nécessaire l’affirmation d’un changement accompli par l’Esprit Saint et les paroles du Christ, qui fait qu’il n’y a plus un pain et un vin ordinaire, mais le corps et le sang du Christ. D’autres enfin ont élaboré une explication de la présence réelle qui ne prétend pas épuiser la signification du mystère, mais veut la protéger contre les interprétations nuisibles. »
L’ambiguïté des « convergences » sur ce point est reflétée dans le texte de l’épiclèse de la liturgie dite de « Lima » célébrée lors de la 6 ème Assemblée Générale du Conseil Œcuménique des Eglises à Vancouver : « Puisse le déversement de cet Esprit de feu » transfigurer « ce repas » d’actions de grâces afin que ce pain et ce vin deviennent « pour nous » le corps et le sang du Christ ».
2. COMMENTAIRES :
Pour répondre clairement à la question concernant le lieu et le mode de la présence, il faut donc nécessairement, à l’heure actuelle, donner des réponses plus confessionnelles.
a. Le texte du Liebfrauenberg (Assemblée commune des Eglises luthériennes et réformées de France, 1981) résume clairement le point de vue protestant même si peut-être il le durcit quelque peu : « Dans la Cène, le pain et le vin restent ce qu’ils sont. Cependant, ils reçoivent une destination nouvelle : celle de nous communiquer le don de Dieu en Jésus-Christ et d’exprimer qu’Il est réellement notre nourriture et notre breuvage. » Il s’agit, par cette phrase, d’éviter à tout prix ce qui pourrait apparaître comme une « sacralisation des éléments ».
Saint-Ignace d’Antioche verrait sans doute dans ce texte des traces de docétisme. Il reprochait en effet dans sa lettre aux Smyrniotes (VII, 1), début du deuxième siècle, aux docètes « de ne pas confesser que l’eucharistie est la chair de notre Seigneur Jésus-Christ qui a souffert pour nos péchés et que le Père dans sa bonté a ressuscité ».
b. Cette remarque de Saint-Ignace exprime bien le point de vue orthodoxe : Le pain « eucharistifié » (expression de Saint Justin) est la chair de notre Seigneur Jésus-Christ qui a souffert pour nos péchés et que le Père dans sa Bonté a ressuscité. Les réformés sont en général très réticents vis à vis de tout ce qui pourrait apparaître comme une localisation de Dieu ; les orthodoxes, par contre, ne cessent de s’émerveiller devant le stupéfiant mystère de l’entrée du Verbe Divin dans la Chair, et par conséquent, dans l’espace terrestre : « Le Ciel était trop petit pour te contenir mais le ventre d’une vierge s’est révélé plus spacieux que le ciel » chantons-nous au cours de l’office du 15 août.
La liturgie de Sérapion de Thumuis - qui témoigne de la tradition liturgique de l’Egypte du troisième siècle (si en effet Sérapion était un contemporain de Saint-Athanase, son « euchologue » reproduit les prières en usage dans son Eglise depuis probablement de longues années) - établit un parallèle entre la présence du Verbe par l’opération du Saint-Esprit dans le Sein de la Vierge et la présence de ce même Verbe par l’opération du même Saint-Esprit dans le pain et le vin de la Communion eucharistique, c’est ce qui ressort de la célèbre « Epiclèse au Verbe » de cette antique eucharistie égyptienne : « Que vienne ô Dieu de vérité ton Saint Verbe sur ce pain afin qu’il devienne le Corps du Verbe et sur cette coupe afin qu’elle devienne le Sang de la Vérité. ».
Le Verbe et Fils Unique de Dieu présent dans la Chair, n’est-ce pas aussi ce que découvrit l’apôtre Thomas après la résurrection du Seigneur ? Jésus lui-même n’avait-il pas bien précisé, le dimanche précédent, comme le souligne le récit de Saint Luc (24.39) : « Regardez mes mains et mes pieds, c’est bien moi ; touchez-moi : un esprit n’a ni chair ni os comme vous voyez que j’en ai .» Et Thomas, lorsqu’à son tour il verra le corps de Chair du Ressuscité et sera invité à mettre son doigt sur les plaies de la Croix, s’écriera : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Cette présence du Verbe dans le Sein de la Vierge, dans le Corps du Ressuscité, et dans le pain de l’Eucharistie est clairement exprimé dans l’épiclèse de la liturgie de Saint-Basile qui résume parfaitement la foi des orthodoxes : « Fais de ce pain le Corps même de ton Christ et de ce vin le sang même de ton Christ répandu pour le salut du monde. »
C’est une foi d’enfant, le lieu de la Présence est évident, le mode en est aussi insaisissable que l’indicible descente du Fils dans le Sein de la Vierge. La réalité de l’Incarnation se perpétue lors de la résurrection et aussi après la résurrection, car l’Ascension au ciel se fait aussi avec notre Corps de chair sinon nous ne serions pas sauvés car le Royaume de Dieu ne nous serait pas ouvert puisqu’il n’y a pas d’homme sans chair. C’est dans ce mystère que réside toute la foi émerveillée des chrétiens : la communion au pain et au vin nous apporte la « plénitude du Royaume des Cieux » et elle est effectivement une « eschatologie réalisée » parce que le pain et le vin sanctifiés sont déjà la nouvelle création puisqu’ils s’identifient au Corps et au Sang du Ressuscité : lorsque donc nous en communions, nous entrons dans la nouvelle création et nous nous incorporons à Elle. Tout ceci implique évidemment - quoiqu’en dise Calvin - que le Corps du Christ se trouve en même temps à la Droite du Père dans le ciel et dans le pain et le vin de la communion sur la terre. Il reste à souligner que dans toutes les prières d’épiclèse des liturgies eucharistiques orthodoxes - anciennes et actuelles - le « changement » du pain et du vin en Corps et Sang du Seigneur est toujours orienté vers la communion qui en est la raison d’être ; les prières d’Epiclèse se terminent toujours par une prière dite de post-épiclèse indiquant la finalité du changement des éléments en Corps et Sang : cette finalité c’est la transformation des communiants : « Fais de ce pain le Corps de ton Christ et de ce qui est dans ce calice le Sang de ton Christ … afin qu’ils deviennent pour ceux qui en communient sobriété de l’âme, rémission des péchés, communion de ton Saint-Esprit, plénitude du Royaume des Cieux » … C’est pourquoi chez les orthodoxes, les saints dons ne sont jamais « exposés » pour l’adoration. Prenez et mangez, a dit le Seigneur, et non point « regardez et adorez ».
A juste titre, le BEM nous rappelle donc que les épiclèses des liturgies primitives (§ 14, page 37) se font toujours à la fois sur la communauté et sur les éléments. Toute sanctification passe par le Corps (car nous sommes des êtres de chair et Dieu pour nous atteindre s’est fait chair) et donc par la matière - eau, pain, vin, huile - mais elle a toujours pour finalité la personne toute entière.
II. C. Quelles conséquences a cette eschatologie réalisée sur la relation entre la vie de l’Eglise et son engagement dans le monde ?
Le BEM donne ici clairement la réponse :
E 26 - pages 41 et 42 : « Don total de Dieu, l’eucharistie offre la réalité nouvelle qui transforme la vie des chrétiensafin qu’ils soient l’image du Christ et deviennent ses témoins efficaces ».
E 24 - page 41 : « Réconciliés dans l’eucharistie, les membres du Corps du Christ sont appelés à être serviteurs de la réconciliation parmi les hommes et les femmes. »
E 25 - page 41 : « La célébration de l’eucharistie est un moment où l’Eglise participe à la mission de Dieu dans le monde. Cette participation prend forme quotidiennement dans la proclamation de l’Evangile, le service du prochain et la présence fidèle au monde. »
COMMENTAIRES :
Notre participation au Royaume de Dieu dans la célébration eucharistique, loin de nous éloigner du monde nous y envoie pour y apporter l’arôme du Royaume. L’Assemblée eucharistique est par nature une communauté de témoignage. Elle est le lieu où le monde devient royaume. La liturgie eucharistique est le lieu de rencontre entre Dieu et le monde qu’il a tant aimé … Le ritualisme liturgique est une paganisation de l’eucharistie qui voudrait nous le faire oublier en bloquant notre attention sur les expressions liturgiques qui cessent alors d’être transparentes à l’action divine sur son monde, action qui vaut à la liturgie eucharistique le titre que les orthodoxes lui décernent : divine liturgie car c’est Dieu qui en est le principal intervenant.
« N’y a-t-il pas, à partir de ces prémices, priorité de l’éternel sur l’historique, du liturgique sur le social ? »
Priorité de l’éternel sur l’historique ?
1. Que nous répond le BEM ?
E 23 - page 41 : « Le monde (donc les évènements de l’histoire, l’historique) promis au renouveau est présent dans toute célébration eucharistique. Le monde est présent dans l’action de grâce au Père où l’Eglise parle au nom de la création tout entière, le monde est présent pendant le mémorial du Christ où l’Eglise est unie à son Grand Prêtre et Intercesseur dans sa prière pour toute l’humanité ; le monde est présent au moment de l’invocation pour le don de l’Esprit où l’Eglise aspire à la sanctification et à la nouvelle création. »
2. COMMENTAIRES :
La vision eschatologique du royaume que donne la liturgie eucharistique appelle précisément les fidèles à sanctifier, à transfigurer les événements de l’histoire. L’Eucharistie est le point d’insertion de l’éternité dans l’histoire, parce qu’elle est anamnèse de l’insertion de Dieu dans le monde par l’incarnation ; la priorité de l’éternel sur l’historique n’est donc la priorité du divin sur l’humain, de Dieu sur l’homme, mais d’un Dieu qui s’est fait Homme.
Il n’en demeure pas moins vrai qu’au cours d’une histoire qui paraissait dominée par des conquérants étrangers au Christ (Turcs au Moyen-Orient et dans les Balkans, Mongols en Russie) les peuples orthodoxes renonçant à s’engager dans un monde obstinément hostile ont pu se complaire dans la délectation liturgique de la vision du royaume, négligeant alors leur mission dans le monde. Cette tentation n’a pas son origine dans la nature du mystère eucharistique mais dans l’histoire de l’Europe Orientale qui s’est toujours trouvée exposée en première ligne aux grandes invasions asiatiques.
Priorité du liturgique sur le social ?
Le BEM ne nous fournit ici qu’une réponse bien partielle :
E 24 - page 41 : « Comme Jésus allait à la rencontre des publicains et des pécheurs et partageait leurs repas, durant son ministère terrestre, ainsi les chrétiens sont appelés à être en solidarité avec les marginaux et à devenir signes de l’amour du Christ qui a vécu et s’est crucifié pour tous, qui se donne lui-même dans l’eucharistie ».
COMMENTAIRES :
Dans ce texte, le « social » paraît se limiter aux « marginaux » et nous laisse une certaine impression de paternalisme, signe que le document de Lima n’a pas su totalement se dégager du caractère bourgeois des célébrations liturgiques de l’Europe Occidentale du 19 ème siècle.
La liturgie est un acte communautaire - « Ergon Laou » œuvre du peuple. Pour les orthodoxes, le liturgique et le social se confondent. La liturgie est une réjouissance populaire où toutes les générations et toutes les classes sociales se retrouvent pour une célébration à caractère essentiellement communautaire, les « messes d’enfants » ou les messes destinées à telles ou telles catégories sociales n’existent pas chez les orthodoxes. Dissocier le liturgique et le social, c’est changer le grand rassemblement liturgique en lieu de recueillement piétiste et repousser du même coup le peuple dans la sécularisation. Même d’ailleurs dans une société sécularisée, l’Assemblée eucharistique doit demeurer représentative de l’ensemble de la société, sinon comment serait-elle le levain dans la pâte ?
La liturgie agit sur la société tout entière parce qu’elle est une assemblée populaire rassemblant tout le bon peuple de Dieu, enfants et vieillards, jeunes couples avec leur bébé, mendiants et notables se pressant à la table du céleste banquet.
Plutôt que de répondre aux questionnements des orthodoxes :
- Y-a-t-il pour les protestants sacrifice à Dieu des espèces ?
- Lien entre résurrection du Christ et présence eucharistique ?
- Lien entre eucharistie et récapitulation de la création ?
et ceci à partir du BEM, l’exposant se borne à esquisser le fond sur lequel les protestants lisent le BEM. L’exposé pourra sembler refléter la « position protestante dure », mais n’entend, en fait et de fait, que décrire le lieu à partir duquel, les protestants lisent le texte.
A. INTRODUCTION :
L’eucharistie constitue, très précisément, le lieu et la raison d’être du pluralisme protestant. Luther rejette la conception catholique, toute récente, de la transsubstantiation, comme magique, et lui oppose la consubstantiation qui, monstre philosophique, signale le mystère. Son opposant, vigoureusement combattu, U. Zwingli, refuse l’une et l’autre de ces positions. Pour lui, pain et vin ne sont pas corps et sang, mais le signifient spirituellement.
Calvin prendra une position intermédiaire, il n’y a pas présence corporelle (qui relève de la nature humaine de celui qui depuis l’Ascension siège à la droite du Père), mais présence spirituelle (selon sa nature divine). Bref, il n’y a pas communication des idiomes ! Malgré cela, le protestantisme se sait un (contre le catholicisme !). L’intercommunion qui, théoriquement, ne devrait pas être possible, si on se tient aux définitions plus ou moins substantialistes, existe en fait au moins depuis l’après 1870 (mission auprès des communards et essor des mouvements de jeunesse).
De cela se dégagent, me semble t-il, deux principes protestants :
1. Le refus du sacrifice, l’eucharistie étant ainsi définie par le Concile de Trente. Pour le protestant, l’eucharistie ne saurait être qu’un sacrifice de louange, comme Luther l’avait d’ailleurs définie. Il n’empêche que, concrètement, dans les régions viticoles protestantes, on offre du vin de la meilleure cuvée à cet effet (cf. un certain nombre de plaisanteries). De toute façon, on n’offre rien à Dieu, sinon soi-même. Pour Luther (cf. explication du premier article du Credo2), nous ne sommes, nous-mêmes, qu’à l’intérieur des relations concrètes qui nous font vivre et pour cela, louer Dieu et le servir.
2 « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre.
Que signifient ces paroles ?
- Je crois que Dieu m’a créé, ainsi que toutes les créatures. Il m’a donné et me conserve encore aujourd’hui un corps et une âme, des yeux, des oreilles et tous mes membres, la raison et tous les sens. En outre, il me donne, tous les jours et abondamment, des vêtements et des chaussures, le manger et le boire, la demeure, une femme et des enfants, des champs, du bétail et tous les biens ». Petit Catéchisme.
2. Le extra nos, non ad nos (ce qui est en Dieu lui-même ne nous concerne en rien) des Réformateurs a marqué profondément le protestantisme. Pour Luther, il faut que l’Ecriture me parle intus (à l’intérieur de moi) pour qu’elle devienne Parole de Dieu. Malgré cela, elle reste soumise à la dialectique lettre / esprit : ce qui a été Parole vivante hier peut demain devenir lettre stérilisante. Le philosophe E. Kant reprendra le même thème en distinguant entre phénomène accessible à l’homme et noumène (mystère insondable de la vérité, telle qu’elle est en elle-même). Le protestant est sensible au mystère (celui-ci ne veut pas être sacramentum, terme latin lié à la visibilité et non pas à l’audition). De ce fait, la présence, mystère des mystères, est toujours appréhendée sur le mode interrogatif par essence du qui, et non sur le mode chosifiant du comment. Qui me fait mystérieusement face ? Non pas comment le fait-il, mais, peut-être, comment puis-je, en tremblant, le nommer ?
B. REPONSE PROTESTANTE CLASSIQUE
1. Caractère sacrificiel de l’eucharistie
Suivant le Concile de Trente, l’eucharistie est un sacrifice, bien que le Christ ne soit pas offert d’une façon sanglante, il est offert de nouveau (Dens. 938). On rejette la doctrine luthérienne selon laquelle la Cène est simplement sacrificium laudis (de louange) et on affirme qu’elle est sacrificium propitiatorium (propitiatoire). Se basant sur le « eph hapax » de Hebr., les protestants refuseront avec la dernière énergie toute idée de sacrifice. La théologie catholique actuelle se rapproche de l’idée de représentation qui apparaît marginalement dans le texte du Concile de Trente. R. Prenter, un luthérien scandinave écrit que la Cène est certes sacrifice, mais sacrifice de louange et non sacrifice propitiatoire. L’anamnèse de la Cène (1 Cor. 11.25 s.) n’est pas seulement souvenir, mais tout comme la Pâque juive, représentation, ou mieux, représentification de l’« eph hapax ». Max Thurian expose que « le mémorial de la Cène consiste dans le fait que l’Eglise, en accomplissant ce repas, représente le sacrifice unique accompli une fois pour toutes sur la croix, d’une façon actuelle et efficace devant Dieu et les hommes ». Il y a une dialectique entre le extra nos et le pro nobis : de même que le extra nos de l’acte salutaire vit dans le pro nobis, de même le pro nobis vit de l’extra nos. Le « sola fidéisme » a privilégié la parole et rendu le protestantisme plus ou moins aveugle aux sacrements et aux sacramentaux.
2. Présence du Christ dans l’eucharistie
Deux principes :
a) Celui qui est présent dans l’eucharistie, c’est le crucifié ressuscité. Toute spéculation sur son être trans-corporel semble vaine (extra nos, non ad nos).
b) Haffenreffer (1561-1619), un des ténors de l’orthodoxie (i.e. néo-scolastique) luthérien, écrit « ne est ad panem et vinum extra usum cena localis aut durabilis offixio aut copulatio » (et il n’y a pas en ce qui concerne le pain et le vin en dehors de la cérémonie de la cène une conjonction ou union localisable et permanente !).
La présence de Dieu, y compris la présence eucharistique, est sporadique et fugitive. Elle n’existe que dans l’instant de la louange adorante et priante. La pensée arrive « post festum », elle voit la trace mais le foyer où le feu a brillé est toujours éteint pour elle.
3. Eucharistie et récapitulation de la création
De tout ce qui vient d’être dit, il ressort que malgré l’évocation de la création « que toute créature fasse silence devant le Seigneur ! » il n’y a pas modification, ni encore moins métamorphose durable. A travers les espèces eucharistiques, on peut concevoir une participation de la création au monde récapitulé et transformé, mais que le temps d’un instant. Le protestant, tout en étant par sa position luthérienne « coram Deo » (devant Dieu) et par son héritage piétiste l’homme d’une unio mystica (comme le disait la théologie classique) répugne avec son grand frère Goethe, à dire à l’instant « Verweile doch, du bist so schön ! » Demeure donc, tu es si beau.
C. CONCLUSION :
Je n’ai pas répondu. Je pense que les protestants répondent non à la première question. Dieu peut tout ! Qu’ils pourraient, s’ils réfléchissaient, entrer dans le questionnement des questions 2 et 3. Mais que s’ils restent fidèles à leur tradition classique, ils diront non en 2 et seront perplexes pour la question 3.
Un texte comme cela appelle à expliciter le débat.