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Dix ans de dialogues Orthodoxes-Protestants

 

6 ème rencontre Orthodoxes-Protestants, Versailles des 17 et 18 novembre 1986

 

puce Professeur Nicolas Lossky - Le Christ et l'Esprit dans la liturgie orthodoxe

 

puce Pasteur Henri Capieu - Le Christ et l'Esprit dans la vie liturgique de nos Eglises

 

puce Pasteur Alain Blancy - Le rapport du Christ et de l'Esprit dans les liturgies réformées en France

 

Professeur Nicolas Lossky

Le Christ et l'Esprit dans la liturgie orthodoxe

 

Opérer une distinction entre la « Liturgie de la Parole » qui serait christologique et la « Liturgie mystérique » (ou eucharistique) qui serait pneumatologique serait à mon sens une erreur. En effet, cela met sur une fausse piste, c’est artificiel et n’est qu’apparemment justifié par les structures que l’on trouve (trop souvent) dans les « manuels ». Les textes de la liturgie eucharistique utilisée par l’Eglise orthodoxe, quant à eux, ne justifient pas une telle distinction : l’élément « mystérique » ou pneumatologique se trouve clairement dans la partie consacrée plus explicitement à l’annonce de la Parole de Dieu (par exemple dans la prière avant l’Evangile) ; la Parole, le Verbe - donc l’élément christologique - occupe une place très centrale dans le « mystère » (voir les prières eucharistiques qui, si elles sont adressées au Père, le sont dans une perspective trinitaire, et en même temps christocentrique et pneumatologique).

 

Il me semble donc utile de souligner la nécessité de ne pas séparer la christologie de la pneumatologie dans la liturgie, même pour la commodité de l’exposé, afin de ne pas risquer de fausser la conscience aiguë dans l’Orthodoxie du caractère inséparable (et en même temps distinct) du Fils et de l’Esprit.

 

D’autre part, la distinction « scolaire », entre liturgie de la Parole et liturgie du Mystère, pourrait donner à penser que la démarche de la liturgie eucharistique suivrait en quelque sorte le déroulement chronologique des évènements : l’annonce de la Parole représente le ministère du Christ ; le mémorial et l’anaphore correspondent à la Sainte Cène et la Passion ; l’épiclèse représente la Pentecôte…

 

S’il y a un élément de vrai dans une telle description, elle reste à un niveau extrêmement superficiel et même si elle est satisfaisante pour l’intellect, il faut vite la dépasser car elle risque d’entraîner une incompréhension radicale de la démarche liturgique telle que vécue dans l’Orthodoxie.

 

En effet, dans la démarche liturgique, les évènements sont vus, non pas dans leur succession (c’est à dire dans leur ponctualité ou leur individualité), mais dans leur relation entre eux et donc leur imbrication les uns dans les autres. A chaque étape (ou instant) de la liturgie (ou plutôt du temps perçu liturgiquement) tout est présent. L’ensemble de l’économie du salut est offert à la participation dans une sorte d’arrangement kaléidoscopique. Tous les éléments sont présents et s’organisent autour d’un angle d’approche chaque fois différent (citons par exemple les fêtes de l’année liturgique ; ou encore la présence de la résurrection dans la méditation sur les souffrances dans la structure même des offices du Triduum pascal…).

 

Pour appréhender la relation Fils-Esprit dans la liturgie dans une perspective orthodoxe, il faut accepter un postulat : chaque fois qu’il est question du Christ, il s’agit du Christ incarné, crucifié, mort, descendu aux enfers, ressuscité, assis à la droite, envoyant le Saint-Esprit, qui ne cesse jamais d’être deuxième Personne de la Sainte Trinité. Image du Père et sur qui repose l’Esprit, inséparable de Lui. Ce postulat est en quelque sorte « fondé », par exemple dans les textes liturgiques de la Semaine Sainte où le Christ souffrant est constamment vu dans le paradoxe du Dieu créateur et rédempteur.

 

Si l’on accepte le postulat ci-dessus, les textes liturgiques « parlent » alors tous d’une manière trinitaire : le christocentrisme de nombreux textes est indéniable mais c’est un christocentrisme trinitaire ; le « Patricentrisme » de la prière eucharistique est explicitement trinitaire : « Car Tu es le Dieu ineffable… toujours le même, Toi, ton fils unique et ton EspritSaint » (Saint-Jean Chrysostome).

 

Dans la liturgie de Saint-Basile, la Trinité apparaît d’une façon plus développée, dans une perspective « économique » : « O Maître de l’Univers… Père de notre Seigneur Jésus-Christ, Grand Dieu et Sauveur… Par lui s’est manifesté l’Esprit Saint… La source de lasanctification »…

 

Le caractère trinitaire de toute la démarche liturgique importe fort pour les Orthodoxes essentiellement en relation avec leur conception de la nature du salut offert à tous les hommes : participation à la vie divine, communion à la « nature divine » (2 Pierre 1.4).

 


Pasteur Henri Capieu

Le Christ et l'Esprit dans la vie liturgique de nos Eglises

L’essentielle réalité du culte chrétien, c’est la présence du Saint-Esprit. Certes, l’Eglise célèbre le dimanche le Christ ressuscité et la victoire sur la mort et le néant. Mais selon Saint-Jean 16.13-15, c’est l’Esprit qui conduit l’Eglise dans la vérité (qui est Jésus lui-même) et nous donne ce qui vient du Père et ce qui vient du Fils ; et selon 1 Cor. Chapitre 12 et suivants, c’est l’Esprit qui édifie et organise l’Eglise. Ainsi la vie de l’Eglise dépend essentiellement de l’Esprit Saint.

 

Partie dogmatique

 

Pour la Réforme, le fondement de la pensée chrétienne, de la doctrine de l’Eglise, c’est une sérieuse doctrine biblique. Ce que rappelle la « Sola Scriptura ». Sur cette base, il nous faut nous poser une question : « Que signifie la présence de l’Esprit dans la Trinité ? » Bien sûr, il ne s’agit pas de déchiffrer le mystère de la Périchorèse, mais de réfléchir sur le mystère de la Révélation, de Dieu tourné vers nous.

 

1) La relation Père-Fils nous est accessible symboliquement. Il y a un seul vrai Père : Dieu, un seul vrai Fils : Jésus Christ ; mais nous avons en nos relations humaines une image de la relation : père-fils. Nous pouvons ainsi arriver à comprendre : le Père envoie le Fils et le Fils est le délégué du Père. La Vérité de l’Incarnation implique que le Fils soit Fils éternel du Père : « omo-ousios » et soit le Fils de Marie, d’une femme, donc un vrai homme. Ce que dit superbement la fin d’un sonnet du pasteur Laurent Drelincourt :

« Le Fort, l’Ancien des jours, est faible et dans l’enfance

L’Invisible se voit ; Dieu même prend naissance

L’Immortel est mortel et l’Immense est borné

Enfin je l’aperçois couché dans une étable

Et ravi je m’écrie : Eternel, Nouveau-Né,

Qu’en ton abaissement tu parais adorable. »

Après l’Incarnation, pendant la vie terrestre du Christ, la relation est plus tendue, parce que le Fils souffre et parce qu’il y a deux volontés : «  Non pas ce que je veux , mais ce que tuveux » Marc 14.36.

 

La vérité de l’Ascension c’est que le Fils reste un homme ; il est auprès du Père et marqué de la croix, « comme immolé ». Il parle au Père en faveur de ses frères, il intercède et il sera au dernier jour, chose étrange, à la fois leur Juge et leur Avocat. Nous pouvons même aller jusqu’à comprendre quand il dit « Il vous est avantageux que je m’en aille », parce qu’ainsi il y a déjà une créature humaine, un être humain auprès de Dieu, et, d’autre part, l’Esprit Saint va descendre et demeurer en nous.

 

2) Mais, encore une fois, que signifie le fait que le Saint-Esprit soit dans la Trinité ? On a répondu en disant : il est l’amour mutuel du Père et du Fils, montrant ainsi que Dieu est amour en Lui-même. Mais Dieu n’est-il amour que de lui-même ; est-il tourné vers lui-même, fermé en lui-même ? Y aurait-il alors une sorte de « narcissisme » divin ? Voyons ce que dit l’Ecriture :

 

a) L’Esprit de Dieu (rouah Elohim) est à la naissance du monde Gen. 1.3. Il est proche de la création, tourné vers elle.

 

b) L’Esprit agit à la naissance du Christ. L’ange dit à Joseph « Ce qui est né d’ellevient du Saint-Esprit », Matth. 1.20. L’ange dit à Marie « Le Saint-Esprit viendra surtoi », Luc1.35.

 

c) L’Esprit Saint agit à la naissance de l’Eglise : par les quatre Pentecôtes : aux disciples, Actes 2 ; aux Samaritains, Actes 8.17 ; aux païens, Actes 10.44 ; aux disciples de Jean-Baptiste, Actes 19.10. Toutes les catégories religieuses sont unies en Christ.

 

L’Esprit Saint est donc tourné vers la création et la nouvelle création. Il accompagnera l’Eglise jusqu’à la fin : « L’Esprit et l’épouse disent : Viens », Apoc. 22.17. En affirmant, non un Dieu binaire, mais un Dieu trinitaire, la foi chrétienne affirme : l’amour de Dieu pour un autre que lui-même fait partie de l’être de Dieu. L’amour de Dieu est tel qu’il déborde. Cela ne signifie pas que Dieu est obligé de créer ; mais que l’amour de Dieu, le mouvement d’amour de Dieu est tel qu’il crée des êtres à aimer. L’expérience chrétienne s’accorde ici avec la Révélation : nul ne peut savoir qui est Dieu sans savoir que Dieu l’aime. Jésus faisait taire les démons sur sa messianité car ils la déformeraient en insistant sur sa victoire avant la Croix et ils en parleraient « en tremblant » (Jacques 2.19), mais sans amour ! Nous lions chacun des trois grands actes de Dieu : Création - Incarnation - Pentecôte à l’une des « personnes » de la Trinité ; mais il s’agit toujours du Dieu trinitaire, qui est au-dessus de tous, parmi tous et en tous.

 

Dieu n’a pas envoyé le Saint-Esprit parce qu’il ne peut envoyer que lui-même : il avait envoyé des prophètes. Mais il est venu en Jésus-Christ ; il vient par son Esprit. Il est Dieu pour, avec et dans les hommes.

 

Partie liturgique

 

Comme la dogmatique doit être fondée bibliquement, la liturgie doit être fondée dogmatiquement ; étant entendu, non que nous croyons « en » la Bible, mais, selon la Bible, nous croyons en Dieu Père, Fils et Saint-Esprit.

 

Caractères de la Liturgie protestante : En France ce fut, comme dans les pays latins, la Réforme fut refusée, pour le peuple ce fut, en particulier, sans doute parce qu’elle abolissait le culte des saints, très populaire.

 

a) Une certaine sobriété : par opposition à la messe romaine ; par nécessité pour des cultes soit « au désert », soit secrets dans les maisons, à cause des persécutions ; l’essentiel y était donc l’Ecriture Sainte ; par volonté d’être scripturaire, de parler selon la foi et non selon la religiosité. Nous devrions revenir à cette sobriété : trop de mentions du Dieu « Tout-puissant » dans nos liturgies. Le Credo parle du «  Père tout-puissant ». Job, à cause du mystère du mal, parle du Tout-Puissant ; les Psaumes aussi, à cause des ennemis si souvent puissants ; Marie dans son Magnificat, si proche de l’Ancien Testament. L’Apocalypse y revient car il s’agit d’affirmer la victoire définitive de Dieu. Les Evangiles et Epîtres le disent très peu.

 

b) Une certaine diversité. Il est difficile à une Eglise naissante d’établir une liturgie pour toutes les paroisses quand son autorité suprême, le Synode National, ne peut se réunir, à cause des persécutions, que très rarement et très difficilement, durant deux siècles. D’autre part, a joué la volonté de ne pas figer le vocabulaire, car la culture se modifie et donc le sens des mots (comme le mot « vices » dans la confession des péchés de Théodore de Bèze) ; enfin, le désir d’exprimer de façon multiple l’unité vivante de la foi. L’Eglise a bien retenu quatre Evangiles canoniques et non un seul ; ils parlent différemment mais du même Jésus. Ainsi peuvent parler les liturgies.

 

c) Importance de la prédication. Elle est une « proclamation » : celle de la Seigneurie de Jésus-Christ. C’est le kérygme. Comme la parole des Apôtres est devenue Ecriture, l’Ecriture redevient parole dans la prédication, à condition qu’agisse le Saint-Esprit. C’est pourquoi la liturgie prévoit des prières d’illumination avant les lectures et la prédication. Il y a même une épiclèse pour la prédication et la Cène : « Seigneur pour qu'aujourd’hui, la proclamation de ton Evangile devienne vraiment ta parole, pour que ce repas devienne vraiment ton repas, nous t’en supplions, envoie ton Saint-Esprit ; qu’il agisse et nous donne communion avecJésus, notre Seigneur et notre frère ». Les Eglises de la Réforme ont essayé de maintenir le culte de l’Eglise tel que le définissait Justin l’Apologète en 150 (la date du canon biblique !) : lecture de la Bible et prédication ; Prières et chants ; Eucharistie.

 

Or, de même que l’Esprit suscite l’Eglise et l’habite, Eph. 2.22, I Cor. 3.16, de même l’Esprit suscite le culte « Dieu a envoyé en nous l’Esprit de son Fils qui crie Abba Père », qui « prie », Gal. 4.6-7. C’est dans le culte qu’est visible le corps du Christ qui est l’Eglise. Elle est, dans ce monde, le signe de la présence cachée de Dieu et l’instrument de son amour.

 

Avant de passer aux textes, il faut préciser :

 

a) Le culte, dans son ensemble, est trinitaire : Credo des Apôtres et de Nicée. Les textes récents de confessions de foi devaient, selon la Commission de Liturgie, mentionner la Trinité et la Résurrection du Christ, même si c’était en d’autres termes, mais clairement.

 

b) L’officiant principal est l’assemblée ; d’où l’importance du chant et des paroles des cantiques.

 

c) La Liturgie eucharistique contient une épiclèse car c’est l’Esprit qui fait de ce repas, le repas du Seigneur et, d’autre part, la présence réelle du Christ dans la Cène est « spirituelle », c’est à dire par l’Esprit Saint.

Textes liturgiques

 

1) Les mentions de la Trinité ou du Saint Esprit :

a) A la salutation qui ouvre l’office : « Grâce et paix de la part de Dieu (ou au nom deDieu) Père, Fils et Saint-Esprit ».

 

b) A la prière d’illumination ou « collecte » : Toi qui vis avec le Fils et le Saint-Esprit « Que ton Esprit ouvre nos esprits et nos cœurs »…

 

c) A la prière d’intercession - surtout au Baptême, à la Confirmation, à la Réception d’un prosélyte et à l’ordination ; c’est à dire quand quelqu’un entre dans l’Eglise, ou bien y prend sa place, son ministère.

 

d) A la bénédiction finale : il y a plusieurs variantes. La formule première est celle de 2 Cor. 13.13.

2) Les prières adressées au Saint-Esprit :

 

Confirmation : Eglise luthérienne : « Saint-Esprit, sanctifie ces jeunes, donne leursagesse et force ».

Eglise réformée : « Que Dieu t’accorde son Saint-Esprit ».

Pentecôte : à l’Introît.

 

a) « Consolateur, Esprit de Vérité, viens, fais ta demeure en nous. »

 

b) « Esprit de Dieu, toi qui reposais sur la Création dès le commencement, toi qui reposais sur les artistes et les musiciens du Temple, et sur les prophètes d’Israël, toi qui fus promis à l’élu du Seigneur.

 

Saint-Esprit tu fis naître le Christ sur la terre, tu descendis sur Lui à son baptême, Tu emplis les disciples à la première Pentecôte.

 

Esprit du Christ Tu rends gloire en nous au Seigneur Jésus, Tu inspires nos prières, Tu nous attestes que nous sommes enfants de Dieu, Tu nous baptises pour que nous formions un seul corps,

 

Viens sur nous, Seigneur, pour de nouvelles Pentecôtes. »

 

A la fête de la Trinité : « Gloire et louange au Père qui dans son amour a créé les cieux et la terre. Gloire et louange au Fils qui par amour accomplit notre salut. Gloire et louange à l’Esprit qui nous rassemble dans l’amour ».

 

Intercession : « Saint-Esprit, nous te rendons grâce et te prions ».

 

En général : la prière s’adresse à Dieu, le « Seigneur », c’est le terme le plus fréquent. C’est soit le Père, soit le Fils, soit le Saint-Esprit (cf. 2 Cor 3.17), soit Dieu, le Dieu trinitaire, le Seigneur de l’Eglise et du monde. Le Saint-Esprit est expressément nommé quand il y a demande à Dieu d’une action précise, actuelle : « Que ton Esprit agisse », puisque l’Esprit, c’est Dieu agissant ici et maintenant.

 

Enfin, la liturgie eucharistique est trinitaire, avec la louange au Père, l’anamnèse du Fils et l’épiclèse pour l’Esprit.

 

3) Les chants : à la Réforme, les « calvinistes » ne chantaient que les Psaumes et les cantiques bibliques : « Magnificat… », etc. car toute mention du Messie ou du Dieu secourable, etc. signifiait pour eux, sans hésitation : Jésus-Christ. Luther ajouta les chorals, plus ouvertement christiques.

 

Actuellement, dans le recueil officiel de la Fédération Protestante de France : « Nos cœurs te chantent », il y a des chants au Dieu trinitaire : en particulier les n° 240, 253, 256, 260 ; les « gloria » 375 et ss et 351, 369 et 400 ; des chants adressés au Saint-Esprit : 216, 217, 219, 221, 222.



Pasteur Alain Blancy

Le rapport du Christ et de l'Esprit
dans les liturgies réformées en France

Questions théologiques et pastorales en débat

 

Introduction

 

On se limitera ici à l’étude du rapport entre Christ et Esprit dans les liturgies en France à la partie dite liturgie de la Sainte Cène pour autant que s’y concentrent les problèmes et les divergences (1)

 

I - Quelques commentaires sur ces réponses :

 

L’hésitation sur le caractère trinitaire ou christique de la Cène, et une préférence pour ce dernier provient seulement de la crainte d’abstraction théologique, dans un cas, et l’attrait pour une relation vivante avec le Christ, dans l’autre.

 

Quant à la faible mention du caractère pneumatique, comme on l’a dit, il provient peut-être de l’amalgame qui en est fait avec le renouveau charismatique, et doit sans doute se juger comme la faible mention de toute prière spontanée. Mais ceci dit, il n’est pas sûr que l’Esprit reçoive une place propre, ni qu’Il soit perçu comme une personnalité à part. Il réalise la communion inter-personnelle avec le Christ, ou plus subjectivement, il est l’instrument, l’agent de la spiritualisation du fidèle. La présence du Christ étant alors pour ce dernier moins corporelle, voire corporative, que « cordiale », intime, individuelle. Le vécu précède le cru, l’expérience la référence.

 

La présence du Christ est dans son action et celle-ci est dans la constitution de la communauté et le don de la foi. Relation au Christ et relation mutuelle dominent. Intimité et fraternité sont les dominantes. L’Esprit serait plutôt le garant d’un impossible opus operatum. On souligne volontiers la liberté et souveraineté de Dieu (sa grâce et sa gloire), qu’aucune liturgie, qu’aucun sacrement, qu’aucun ministère ne peut contraindre, enfermer, garantir. L’épiclèse conforte alors le sens de l’altérité de Dieu.

 

Peut-être, effectivement, le présent prime-t-il sur la « présence » et l’actualité sur l’« action », c’est à dire l’expérience vécue précède et interprète le mémorial. Le caractère plus « subjectif » de la Cène, ad hominem, prévaut sur l’interprétation plus ancienne de la commémoration « symbolique ». Est-ce le fruit de l’Esprit, la conscience de SA présence, de SON action ? C’est une autre question. Il est possible que ce soit seulement un changement de mentalité, d’époque. Peut-être la fréquence accrue de la célébration et la fréquentation œcuménique des catholiques sont aussi pour quelque chose dans cette actualisation du sens et de la portée de la Cène.

 

La participation plus grande, voire totale des fidèles à la Cène célébrée, va dans le même sens. Il n’est pas sûr qu’elle signifie une saisie plus profonde du mystère de l’Eglise comme dépassant la communauté hic et nunc, et de l’œuvre de l’Esprit comme animant le corps du Christ. L’Eglise est moins sentie comme temple de Dieu, voire comme corps du Christ que comme Peuple de Dieu, au sens commun du terme.

 

II - Essai d’interprétation sur la base de nos liturgies :

 

1 - Il faut souligner les oppositions ou complémentarités des rôles respectifs attribués par nos liturgies au Christ et à l’Esprit :

 

a) L’Esprit paraît avoir un caractère « subjectif » par rapport au caractère « objectif » de la personne du Christ, « il rend témoignage à notre esprit » de telle sorte que nous puissions entrer en communion inter-personnelle avec le Christ qui en ce sens est moins en nous que face à nous.

 

b) De la même façon, il intervient de manière verticale, hic et nunc en vue d’une communion marquée par la double distance historique et eschatologique au Christ incarné et parousiaque. Dans ce sens, son action est directe par rapport à une présence du Christ, indirecte, étirée, de mémoire et d’espérance, mais par l’Esprit actualisée. D’où le fait que l’on soulignera plus volontiers les fruits de la communion au Christ qui nous « nourrit », nous « fortifie », en qui le Père par l’Esprit « crée, sanctifie, vivifie, bénit et nous donne tous les biens ». En somme, l’Esprit a une fonction, une action plus instrumentale, en vue d’une relation plus personnelle avec le Christ, mais en même temps, sa présence et son action sont plus immédiates, plus directes, tandis que la relation au Christ garde sa part d’altérité, de distance, de distinction. La tension peut-être l’ambiguïté, réside dans le fait que l’Esprit n’est pas donné en soi, mais en vue de la communion au Christ ; mais inversement, son don est réalisé en mémoire et en anticipation, don de la communion au Christ historique et eschatologique, Sauveur et Seigneur. Il actualise sa présence et son action comme crucifié, ressuscité et comme glorifié, siégeant à la droite du Père, jusqu’à sa parousie, donc, comme communion au Christ dans l’Esprit et dans la concrétion des dons qui en découlent, étant lui-même ce don par excellence, signe de ce que le Jésus crucifié par les hommes a été fait Christ et Seigneur par le Père qui lui a, dans la puissance de l’Esprit, rendu la vie. Ainsi, dans l’Esprit la communion au Christ est celle d’un rappel de sa mort jusqu’à sa venue, double Evangile de salut réalisé et anticipé. Le Saint-Esprit fait donc mémorial et avent. Il restitue le passé accompli une fois pour toutes en vue de l’avenir, une fois pour toutes promis et assuré. Par son action, il rend contemporain en mémoire et en anticipation à l’incarné de l’Evangile et à l’attendu du Royaume. Il joint, et fait se rejoindre, l’Evangile et le Royaume, comme Evangile du Royaume.

 

c) Mais comme tel, l’Esprit est don et commandement. Il comble et Il oblige. Il unit en nous et pour nous, et par nous il signifie, ce que l’histoire écartèle : l’incarnation et la parousie. Il le fait dans le corps du Christ qu’il anime, dans la réalité historico-eschatologique de l’Eglise, son Temple. C’est ainsi que l’acte ecclésial qu’il permet et promeut est possibilité et obligation de rendre grâce : acte eucharistique, et de rendre gloire : acte doxologique. Or, l’union de ces deux moments, de ces dimensions relatives au passé du salut accompli et à l’avenir de la délivrance attendue, promise, se réalise dans l’actualité et l’activité liturgique et missionnaire du corps de Christ, de l’Eglise militante, de la communauté évangélique d’écoute et de témoignage, rassemblée et renvoyée.

 

d) Cette actualité ecclésiale, parce que liturgique et à partir de son agir liturgique, souligne dans son rendre grâce et son rendre gloire, inspirateurs de tout témoignage évangélique, le maintien irréductible, dans sa manifestation sans équivoque, de la souveraineté de Dieu, Seigneur et Sauveur en Christ, toujours libre en sa grâce, souverain en sa gloire : sans aucune fusion ni confusion de nature, même et justement en l’incarnation de son Fils. Celui-ci demeure toujours unique, en sa fraternité humaine, sa solidarité, sa primo-géniture parmi de nombreux frères par sa résurrection, par quoi et en qui son Dieu et Père devient notre Dieu et Père. L’Esprit, qui incarne et ressuscite l’unique comme l’aîné, révèle précisément sa différence dans la différenciation trinitaire des personnes et leur unité essentielle. Il nous rend témoignage, Esprit Saint à notre esprit de l’« autre », toujours don de Dieu immérité, puisque jamais repris, qui lui-même est le témoin par excellence de celui qui est premier et dernier, créateur et rédempteur, le Père.

 

2 - Essayons de faire un pas de plus en précision quant au rapport Christ-Esprit-croyant, c’est à dire dans la triangulation liturgique, car il s’agit bien de rendre compte de cela. Ce pronobis étant une pièce essentielle de l’épiclèse comme de l’anamnèse.

 

a) On constate, d’une part, dans la tradition réformée - je ne parle que d’elle ici, au sens étroit, technique du terme - qu’il n’est pas dit, sans autre, que le pain est le corps et que la coupe contient le sang du Christ Jésus, bien sûr pas matériellement, mais pas même sacramentellement, si par là on entend une présence réelle située dans l’espace et le temps, liée substantiellement au pain et à la coupe. Il est bien plutôt dit et compris qu’il y a analogie et parallèle - sans que ces parallèles jamais se touchent - entre la manducation physique du pain et du vin et la communion au corps et au sang du Christ, corps crucifié, sang « versé pour nous et pour la multitude enrémission des péchés ». C’est le fameux « de même que… de même », qui permet de rendre à l’usage profane, les restes non utilisés par et pour la communion. La réalité de la consommation atteste la réalité de la communion aussi vraie l’une que l’autre. La réalité spirituelle que signifie la réalité matérielle n’est pas moins réelle. La spiritualité n’est en rien une symbolisation au sens courant du terme, un spiritualisme évanescent. L’invisibilité n’est pas moins réelle que la visibilité, ni moins efficace. Simplement l’un - le visible, sensible - ne saurait d’aucune façon conditionner, effectuer, réaliser l’autre. Il le manifeste indirectement, non directement. Il en est l’attestation. Mais la réalisation se fait au niveau de la foi, elle-même don de Dieu, mais reçue, confessée, attestée, protestée par le croyant, la communauté des croyants. Acte second, mais non secondaire, qui manifeste non que le croyant « réalise », ni comme ministre, ni comme fidèle, la présence et l’action du Christ, sinon au sens anglais de prise de conscience, et de témoignage envers des tiers, du caractère de don irréductible, de grâce et de gloire divines sans équivoque. Il est donc souligné dans ce parallélisme, sans point de jonction entre les deux lignes, sinon celui de la foi en la grâce, la différence essentielle entre Dieu et l’homme, en même temps que la ressemblance, l’assimilation dans la vocation au témoignage, l’élection par l’adoption filiale, la force donnée par la nourriture spirituelle pour le temps du pèlerinage, l’équipement charismatique et ministériel pour l’obéissance à la mission confiée d’évangéliser, qui y sont impliquées et en sont déduites.

 

b) Mais, d’autre part, on se refuse à toute évanescence illuministe ou spiritualiste, à toute réduction allégorique ou symbolique, à tout double sens, seulement parabolique et pédagogique donné à notre « imbécillité » ; et c’est là que la présence et l’actualité du Christ se lient à la Cène, à l’acte eucharistique et doxologique du repas du Seigneur de manière particulière et en complément de la seule écoute et méditation de la parole. Mais cette présence et action précises du Christ seront comprises au premier chef, moins comme objectives, ou oblatives, que comme subjectives et ordonnatrices. Le Christ est sujet de la Cène, il y est moins l’offert que l’offrant, moins la victime que l’invitant, moins le consommé que le président. Il invite à sa table. Il appelle, lui, le vivant, qui s’est offert une fois pour toutes, qui une fois pour toutes est revenu à la vie, à qui toute puissance a été donnée une fois pour toutes dans le ciel et sur la terre, dont la présence est assurée, une fois pour toutes, jusqu’à la fin du monde, qui vit et règne une fois pour toutes et qui fera une fois pour toutes en sa parousie triompher la volonté créatrice de nouveaux cieux et terre de Dieu, son Père. Il convie à sa communion, dans la communion des saints du ciel et de la terre, les invités à son festin. Agneau immolé, il trône en tête de sa tablée. C’est en tant que tel qu’il est celui-là même qui, sans double représentatif, préside en personne toute Cène qui le commémore et l’attend, et hic et nunc l’atteste. C’est pourquoi, c’est la communauté vivante qui seule est alors son corps, pierres vivantes construites sur la pierre angulaire, fondatrice, en sacerdoce vivant, en maison sainte, en peuple constitué. Tête et corps s’y unissent, s’y attestent unis, effaçant ces autres différences liées à l’administration sacramentelle, le ministère et le sacrement comme tels.

 

III - Réflexions et remontées aux sources

 

1 - Il y a quelque répugnance chez les réformés à distinguer, à séparer les moments de la Cène, soit dans l’espace, soit dans le temps, soit entre éléments/aliments et communauté/consommation, soit entre Christ et Esprit, anamnèse et épiclèse, entre Trinité et Eglise, peuple de Dieu, corps du Christ, temple de l’Esprit, entre ministère de la parole et ministère des sacrements, entre ministère ordonné et sacerdoce universel.

 

2 - Il y a aussi quelque répugnance à concevoir le mystère eucharistique de la Cène en termes de transformation, de changement, de transfiguration qui mettrait l’accent sur le comment, là où l’Evangile relève et révèle le miracle, soit dans les paraboles énoncées, soit dans les guérisons opérées par Jésus, par le seul contraste admirable entre l’avant et l’après, la situation initiale et le résultat final, entre la plainte et la louange, la peur et la crainte, le kyrie eleison et l’alleluia-amen. Ce n’est pas au niveau du devenir, mais de la reconnaissance post factum, post eventum, que réside l’essentiel : c’est bien le même, lui-même… et pourtant ! (cf. Jean 2). La distinction entre le puits de Jacob et l’eau vive, entre la manne du désert des Pères, et le pain de vie qui descend du ciel, entre la vanité de la chair et la vie de l’Esprit, (cf. Jean 4, Jean 6), entre le grain et l’arbre, le crucifié et le ressuscité… est-elle ontologique, substantielle ? Ou est-ce la manière, la relation, la destination qui ont changé ?

 

3 - S’il y a bénédiction, eucharistie, eulogie, elle est historique, en étant sacramentelle. Par l’épiclèse ne se réalise aucun acte magique, mais s’exerce, s’exécute, le sacerdoce royal du Christ dans et par les siens. Dans la Cène, l’épiclèse est passage du pascal au pentecostal, (Tillard), de l’anamnèse à l’apostolat, de la consécration du Seigneur à la consécration de la communauté ecclésiale. Par l’action de l’Esprit, le grain qui meurt porte du fruit, le peuple dispersé fait corps. La bénédiction est multiplication, de l’un à la multitude, de l’unique à tous ; quantitativement, certes, mais aussi qualitativement ; le pécheur se voit pardonné, le mortel revêtu d’éternité, le mourant ressuscité. Certitude renouvelée du pardon, assurance réitérée de la vie éternelle.

 

4 - Cette historicité qui s’est exprimée dans l’incarnation et la passion du Christ, son destin et son dessein, je veux dire sa condition et sa consécration, se retrouve dans la mission, l’apostolat qui en est l’extension au monde. Cet appel au monde, du monde au Royaume, ne se fait pas davantage en mode magique, mais par kérygme et diaconie, par l’évangélisation qui proclame et signifie, qui prophétise et anticipe. La Cène et l’action de l’Esprit en elle ne s’accomplissent que si de l’anamnèse on passe à l’apostolat, de la mémoire à la mission, du souvenir à l’avenir, du rappel au renvoi : Allez, Va, lève-toi, ta foi t’a sauvée, va et ne pèche plus. Ite, missa est, ne peut vouloir dire que ceci, l’Eglise est envoyée en mission. Le mystère se fait, se vit en ministère.

 

5 - Bien entendu, cette historicité elle-même débouche sur l’eschatologie, comme la mission sur le Royaume, mais avec la solution de continuité entre le maintenant et l’alors, notre futur et cet avenir, notre persévérance et cette irruption ; c’est le sens du maranatha, qui fait que notre démarche et la venue du Seigneur sont rencontre et non poursuite, altérité et non similitude. Si bien que tout exorcisme terrestre n’est rien au regard de l’inscription dans le registre céleste, (Luc 10.20), qu’aucune mission n’est la cause de ce dont le Royaume serait l’effet. C’est la distance et la différence irréductibles entre ciel et terre pour tout humain, et que pourtant Dieu a déchirées et assumées en Christ par l’œuvre de l’Esprit. C’est donc à lui que revient la conversion qui n’est pas de l’ordre du devenir.

 

6 - Et justement parce qu’en Dieu cette disjonction n’existe pas, la communion dans l’Esprit du croyant au Christ qui n’est pas fusionnelle, n’est pas davantage seulement parallèle, dans un « de même que de même », ou historico-eschatologique dans une rencontre entre le maintenant et l’alors, notre aller et sa venue, notre « parhésia » et sa « parousie ». Elle est dans une conversion et une participation réelles, une véritable rémission des péchés, un authentique partage de la gloire du ressuscité. Il y a double communion aux souffrances et à la gloire du Seigneur, communion en mémoire et communion en espoir. Mais cette communion est au Seigneur qui demeure l’autre, en se faisant le prochain. L’expérience de la souffrance et de la gloire, de la sympathie et de l’adoration, de la compassion et de la consécration, de l’offrande et du sacrifice vivant, ne font pas passer de la relation personnelle, interpersonnelle à un rapport chosifié. La conjonction est de l’ordre de l’union conjugale, de l’unité entre tête et corps, est, comme on dit, sans séparation, mais aussi sans confusion, sans division, mais encore sans mélange. Jamais le substrat des éléments ne devient l’hypostase de la personne. En définitive, il n’y a dans l’Esprit d’autre lien d’unité que la paix de l’amour. Ni garantie, ni médiation, la Cène est à proprement parler l’agapè. Le caractère communionnel de la Cène se vérifie dans le caractère confessionnel de sa participation fidèle, de sa fréquentation eucharistique.

7 - Les anciens - l’orthodoxie réformée - allaient plus loin que bien des modernes. Ils joignaient au signe le sceau, au parallèle la relation, à l’analogie l’efficacité. Simplement celle-ci, la consécration, voire le passage du pain et du vin en corps et sang du Christ ne s’effectue pas dans l’actualité, mais dans l’origine auquel le présent se réfère précisément par l’acte de mise à part, de destination et de sanctification. D’autre part, la communion est spirituelle, non dans le sens d’une désincarnation, mais au contraire dans le sens d’une réalité plus englobante, corps et âme étant liés, et du fait que le Christ lui-même est totalité divino-humaine, auquel la communion fait participer.

 

L’Esprit enfin n’y a rien de subjectif, étant l’opérateur et le garant de la réalité et de la vérité : nihil tam vere fit quam id, quod facit spiritus sanctus sub fidei conditione. Hoc panis est non substantialiter seu essentialiter seu naturaliter, et in sese, sed mystice, seu sacramentali promissione, non simplice et nuda significatione, sed etiam licet spirituali, tamen reali, i.e. vera et non imaginativa exhibitione ipsummet illud corpus meum. Panis est koinonia corporis Christi, hoc est sigillum et efficax tessera vel instrumentum seu medium communionis corporis Christi. (Buchan 1609).

 

Du reste, la polémique s’en prend à tout caractère magique de la consécration, non à son caractère sacramentel. Il y a déplacement de l’actualité à l’origine, déplacement qui consiste à mettre à part, à consacrer ce qui, par le Christ, est déjà son corps et sang. Il n’y a pas, un « faire » eucharistique, mais un « offrir » au déjà fait christique.

 

La communion n’est pas une intériorisation du Christ par le croyant, mais une intégration du croyant au Christ, comme membre de son corps.

 

8 - Enfin, Calvin lui-même, dans le Petit Traité de la Sainte Cène de 1541, explicite ainsi : La vie régénérée est spirituelle. Elle demande à être nourrie par un aliment spirituel. Cette vie, le croyant y est déjà transféré par « la semence d’immortalité qui est sa parole, imprimée en nos cœurs par son Saint-Esprit » (104-105). « Le pain spirituel est de même nature que cette parole. Parole et pain sont instruments par lesquels Jésus-Christ et ses grâcessont dispensés » (105).

 

Parole et sacrement, Baptême et Cène, nous mènent à la communication de Jésus-Christ.

Certes, il s’agit de pallier notre infirmité par un signe visible, mais ce dernier fait plus que représenter, signifier, il scelle en nos consciences les promesses, il donne certitude et assurance, que les arrhes seront honorés en salut. (106).

 

La Cène nous rend témoignage que nous sommes faits participants de la mort et passion de Jésus-Christ, pour bénéficier de tout ce qui est utile et salutaire.

 

La Cène fonctionne alors comme un miroir dans lequel nous contemplons Jésus-Christ crucifié. Mieux, elle atteste et offre la grâce d’en recevoir les effets, elle en donne « plusample certitude et pleine jouissance » (108). La Cène a pour effet, pour efficace, de joindre l’origine à l’actualité, la personne et l’œuvre du Christ à notre personne et destinée, d’accomplir en nous ce qui est accompli par Christ pour nous. Il nous est donné dans la Cène que ce qui ne nous appartient pas, nous revienne, que les choses dites soient accomplies. La matière et la substance des sacrements, c’est le Seigneur Jésus. L’efficace sont les grâces et bénédictions que nous avons par son moyen. L’efficace de la Cène est de nous confirmer la réconciliation avec Dieu. La substance doit être conjointe au signe, à savoir Jésus-Christ, source et matière, et son œuvre de salut comme fruit et efficace. La communion à la personne est inséparable de la communication des fruits qui viennent de sa mort et résurrection, de son corps et sang.

 

Vraie communication pour avoir part et portion en toutes les grâces acquises par sa mort, « il n’est pas question que nous soyons participants seulement de son Esprit : il nous faitaussi participer de son humanité en laquelle il a rendu toute obéissance à Dieu son Pèrepour satisfaire nos dettes » (110) « Quand il se donne à nous, c’est afin que nous le possédions entièrement. Pour avoir notre vie en Christ, nos âmes doivent être repues en soncorps et sang comme de leur propre nourriture » (ibd).

 

Certes, le signe est instrument, représentatif, monstration visible de la communication que nous avons, non à l’Esprit du Christ, mais à son corps, à son humanité. Mais le signe est certitude de la présence de l’Esprit Saint, c’est un mystère spirituel que la communication du et au corps du Christ. Ce n’est pas la Cène qui effectue le changement ou qui l’est, mais elle ne l’est pas sans que lui soit conjointe la vérité et la substance dont elle est le signe et le sceau, sacrement et figure. Il ne faut donc pas distinguer ou séparer la Cène de sa vérité et substance, la personne et l’œuvre du Christ, son corps et sa passion. C’est Dieu qui accomplit ce qu’il signifie : une réception vraie en la Cène du corps et du sang de Jésus-Christ qui nous y représente son corps et son sang et nous convie à y communier.

 

Comme le pain nous est donné en la main, ainsi le corps du Christ nous est communiqué pour en être faits participants (112). En possédant le Christ nous avons accès à tous ses biens en plénitude (112-113). Représentant et dispensant le Christ aux croyants, le pain et le vin restent tels à l’incroyant…

 

Le signe n’est tel que si la vérité lui est conjointe (140). Il ne faut donc pas amoindrir l’efficace de ce saint mystère, car par la vertu secrète et miraculeuse de Dieu la jonction se fait, et c’est l’Esprit de Dieu qui est le lien de cette participation, ce pourquoi on l’appelle spirituelle (141).

 

En résumé, pour Calvin, il y a jonction entre vérité et actualité, cette jonction est faite par l’Esprit et repose sur la personne et l’œuvre rédemptrice du Christ. Cette même jonction rend participants au Christ et bénéficiaires de son salut, ceux qui y communient. Leur matérialité atteste la réalité, l’humanité du Christ et de sa passion rédemptrice. La Cène représente et scelle, non en y transportant le Christ, mais en étant en Esprit transportés dans le Christ glorieux. L’Esprit, joint au signe, en est, en donne les arrhes, la promesse y devient certitude, la parole assurance, l’objectivité et l’universalité y sont appliquées du croyant au communiant. Ce dernier, dans la foi, « l’élévation de son cœur », sait distinguer le caractère figuré, spirituel, originaire, du pain et du vin, et il sait conjoindre cette origine, vérité et fondement du salut à l’actualité du pain et du vin présentés et consommés.

 

(1) Le Pasteur Alain Blancy fait alors part d'une petite enquête statistique personnelle dont il tire les commentaires suivants.