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Diversité en communion |
Dialogues orthodoxes-protestants, 1990-1996 TOME II
11 ème rencontre Orthodoxes-Protestants
à Chatenay-Malabry, les 30 septembre et 1er octobre 1991
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« Où en sommes-nous de notre espérance œcuménique ? »
Intervention du professeur Nicolas Lossky
Intervention du pasteur Jacques Maury
Discussion suite aux exposés
du professeur N. Lossky et du pasteur J. Maury
Intervention du père Michel Evdokimov
Discussion suite aux exposés
du Père M. Evdokimov et du pasteur M. Freychet
Où en sommes-nous, aujourd’hui, dans notre espérance œcuménique ? Il s’agit là d’une question difficile, aujourd’hui !
1. Les obstacles (cf. « le verre à moitié vide »)
Les orthodoxes à travers le monde sont profondément blessés par de telles pratiques, d’où la nécessité pour eux de recouvrer leur responsabilité 18.
2. Points positifs (cf. « le verre à moitié plein »)
A propos de Canberra, Jean-Marie Tillard, dans la revue Irénikon, souligne le positif et le sérieux de l’Assemblée de Canberra.
Mon expérience, c’est la Table unique ! Pour cela, l’ecclésiologie est très importante. On parle de l’Eglise comme « communion » (koinwnia), et non plus d’Eglise eucharistique. Dans les versions anglaises de la Bible, on hésite pour la traduction du mot koinwnia entre communion et fellowship. Ainsi, dans la Standard Revised Bible, en 2 Co 13/13, on lit : « fellowship of the Holy Spirit », mais dans la dernière version on revient à l’ancienne traduction : « communion of the Holy Spirit ».
En juillet 1991, au Comité exécutif du COE à Genève, a eu lieu une discussion sur cette « communion ». Certains souhaitent qu’on garde le statu quo : la koinwnia est considérée comme la communion entre confessions chrétiennes telles qu’elles sont. On est ainsi en présence d’une sorte de fédéralisme. Pour d’autres (catholiques, orthodoxes), la communion découle, à tous les niveaux, de la communion eucharistique au sens plein du terme.
Ceci pose tout le problème, non résolu, de l’«ecclésialité » du Conseil Œcuménique des Eglises, ainsi que des dialogues bilatéraux… Pour moi, là où deux ou trois sont réunis en son nom, il y a déjà une dose d’ecclésialité (comme c’est le cas au COE…).
Si on prend au sérieux cette relation, il faut prendre au sérieux notre royauté. L’homme est roi de la création. Nous sommes responsables de la création et non dominateurs. Une telle responsabilité signifie service (cf. le Christ, le Serviteur). La royauté de l’homme réside dans le fait d’avoir « revêtu le Christ » (Ga 3/27).
Ce qui, en effet, se découvre de plus en plus (surtout après Canberra), c’est que l’approfondissement ne mène nullement à une vision d’uniformité. L’unité est tout autre chose. Elle est nécessairement diverse et la diversité est nécessairement une (cf. Saint Grégoire de Nazianze sur la Trinité). Car c’est bien de la Trinité qu’il s’agit : la vie divine offerte est à l’image de la Trinité. Il s’agit d’une unité absolue dans une diversité non moins absolue.
3. Perspectives
Se pose donc la grande question de Canberra à la suite de la recherche œcuménique :
En bon orthodoxe, je répondrai par une formule de type apophatique :
Jacques Maury a choisi de faire une lecture subjective de Canberra.
Les attitudes de certains chrétiens orthodoxes à l’égard du COE se retrouvent aussi chez certains protestants.
Le COE reste cependant l’instrument privilégié de cristallisation du mouvement œcuménique.
Le synode d’Orthez de l’Eglise Réformée de France au printemps de l’année 1991 a, dans sa déclaration finale, réaffirmé le rôle irremplaçable du Conseil Œcuménique des Eglises et l’engagement de l’Eglise Réformée de France.
Je suis frappé de constater dans les procès-verbaux de la Fédération Protestante de France la place que tenait, entre les deux guerres, la construction progressive du COE. Tant que l’œcuménisme était un mouvement, il y avait consensus et mobilisation. Puis, quand il s’est constitué en Conseil, les Eglises ont pris une sorte de distance et la contestation est née. Il est intéressant de noter qu’en 1937, ce sont les représentants de Life and Work et non, comme on pourrait le supposer, ceux de Foi et Constitution qui ont souhaité un Conseil d’Eglises.
A Canberra, la double dynamique originelle du COE reste présente :
- l’unité chrétienne ne peut se construire qu’autour de la personne même de Jésus-Christ. Dans les thèmes des Assemblées d’Evanston, de New-Delhi, d’Upssala, de Nairobi et de Vancouver, on note une claire concentration christologique. L’Assemblée de Canberra, par contre, est centrée sur la troisième personne de la Trinité. C’est une nouvelle accentuation.
- la recherche de l’unité chrétienne se concrétise inévitablement dans un engagement dans des contextes historiques déterminés (à Canberra, nous étions en pleine guerre du Golfe).
Nous avons pu mesurer à Canberra que le COE est devenu une communauté mondiale… peut-être en raison de la qualité spirituelle des célébrations de l’Assemblée, où s’exprima une piété à dimension mondiale.
Bien sûr, il y eut des ombres :
- la belle péroraison d’Emilio Castro, lançant un appel à la communion eucharistique plénière, a, malheureusement, provoqué quelques réactions négatives, en particulier de la délégation catholique.
- mais l’aspect le plus négatif a été le moment des élections du Comité central, épisode spirituellement honteux !
Quatre remarques :
1.Le partage de la parole : cf. la conférence de Mme Chung. Celle-ci s’est exprimée dans le contexte culturo-religieux de son peuple. Elle l’a fait peut-être quelquefois avec un manque de prudence, mais a eu des accents d’une grande force : elle a rappelé, par exemple, qu’en invoquant l’Esprit de Dieu, nous invoquons l’Esprit de Celui qui est venu prendre place aux côtés de tous les martyrisés (et non celui d’un Dieu potentat). Elle a recouru à son matériau culturel pour rappeler l’essentiel de la foi.
Mais ce n’est pas si simple de partager la parole dans une communauté mondiale. Certains ont crié au syncrétisme, mais dans la conférence, au demeurant excellente, de l’orthodoxe, on pourrait aussi déceler un certain syncrétisme, mais cette fois avec la culture grecque.
Lors d’un débat où elle fut vivement prise à partie, Mme Chung a déclaré en direction des Eglises occidentales : « Laissez-moi vous dire ceci : voilà vingt siècles que vous avez la parole. Laissez-nous la prendre un petit peu ! » Il faut partager la Parole, c’est-à-dire écouter ce qui nous paraît peut-être si loin, et qui est pourtant si près !
2. La question des « limites »
Si l’Eglise se définit, comme je le crois, par son centre (Jésus-Christ), il devient très difficile, contradictoire, et même dangereux, de parler de limites ! Il n’y a pas d’autre définition de la communauté chrétienne que la communauté qui se rassemble autour de son centre.
3. Ecclésialité du COE
La déclaration de Toronto est-elle un obstacle aujourd’hui ? Oui, sans doute. Peut-être était-elle indispensable en 1950. Mais depuis, il s’est passé beaucoup de choses. Les Eglises ont progressé dans la prière, le témoignage commun. Est-ce que cela n’est rien ? Peut-on dire que le COE n’a rien de l’Eglise ? Mon Eglise, c’est l’Eglise Réformée de France… mais aussi la Fédération Protestante de France, et aussi le COE !
4. Nos relations avec l’Eglise catholique romaine
Cette question revient constamment dans nos débats. Nos partenaires catholiques nous répètent qu’il y a une différence de nature entre le COE et l’Eglise catholique : l’un est un Conseil, l’autre une Eglise.
Il faut que le COE dise plus clairement quel est son degré d’ecclésialité. La balle est à cet égard dans le camp du COE et de ses Eglises membres, sinon on ne peut plus avancer avec l’Eglise Catholique.
NOTRE ESPERANCE OECUMENIQUE :
Dans le paquet de réponses à la question « Où en sommes-nous aujourd’hui de notre espérance œcuménique ? », parvenues au secrétaire de la partie orthodoxe de notre commission, l’une d’entre elles évoque les énormes bonds en avant accomplis par le mouvement œcuménique dans les cinquante dernières années ; la plupart constatent l’état de crise où il semble stagner aujourd’hui ; toutes émettent des opinions nuancées, mais non désespérées face à un avenir encore incertain dont on attend de grandes lumières.
Le côté irréversible du rapprochement œcuménique s’impose à tous. Il découle d’un dialogue théologique « en vérité », qui est une invite, de la part du Seigneur, à approfondir notre foi au contact de l’autre. La rencontre de nos Eglises veut être une rencontre dans la Vérité, et une reconnaissance mutuelle dans l’unique Esprit de Jésus-Christ, chemin vers le Père.
1) Le passé
La grande aventure œcuménique du XXème siècle, de Stockholm à Canberra, en passant par New Dehli (en 1962 : entrée des Eglises des pays de l’Est au COE), par Vatican II… : un parcours fertile en avancées de toutes parts. Il n’est pas, jusqu’aux grandes tragédies de notre époque, qui n’aient favorisé le rapprochement des chrétiens épris de liberté, lorsque dans telle ville de France pendant la guerre, ou, dirait Soljénitsyne, dans tel goulag, s’organisait une résistance spirituelle face au pouvoir totalitaire. Protestants et orthodoxes purent bénéficier d’une rencontre privilégiée aboutissant, en 1948, à la fondation du COE. (L’Eglise catholique, en la figure d’un père Couturier, avait eu également ses pionniers de l’œcuménisme.)
2) Aujourd’hui
Les relations entre protestants et orthodoxes ne sont alourdies par aucun contentieux particuliers et semblent même fraternelles. Les uns et les autres ont parfois des réactions communes face à une Eglise catholique majoritaire. Mais il subsiste, reconnaissons-le, une grande ignorance du protestantisme, même dans les paroisses francophones, moins repliées sur leur identité culturelle que les paroisses ethnocentriques (grecques, russes, serbes, roumaines, arabes). Parfois des clichés, arrivés par Canberra, ou telle ligne politique du COE s’imposent dans les esprits. Faut-il incriminer le clergé, peu soucieux d’étudier et de répercuter les documents du COE ? Ou, à l’inverse, reconnaître que la superstructure ecclésiastique est relativement bien documentée, mais n’obtient aucun écho à la base ?
La crise du religieux
La crise actuelle du mouvement œcuménique est liée à la crise générale des religions. L’effondrement des sociétés chrétiennes a entraîné l’émergence de « noyaux durs » (il en va de même chez les fanatiques de l’islam ou de l’hindouisme), eux-mêmes menacés par leur mise au service d’idéaux culturels ou politiques (protestants-catholiques en Irlande du Nord, catholiques-orthodoxes en Yougoslavie). Ces noyaux durs se dessinent avec netteté dans le catholicisme : raidissement de la papauté, mise en place d’un système de reconquête des pays de l’Est, grands rassemblements de jeunes, comme celui de Pologne, très positifs en soi lorsqu’ils ne prennent pas une allure idéologique militante destinée à remplacer une idéologie marxiste vaincue.
De l’assemblée du COE à Canberra, trois thèmes sont mis en relief : la rencontre avec les religions non-chrétiennes, la terre et l’environnement, la place de la femme. Toutefois l’assemblée n’a guère pris en compte l’important travail théologique accompli par le département de « Foi et constitution ». Il semble que l’appel à la conversion et à l’unité emprunte d’autres chemins, tels que le Groupe des Dombes, la commission mixte de dialogue catholique-orthodoxe, etc.
La position orthodoxe sur le « partage eucharistique » est évoquée : l’eucharistie est l’expression suprême de l’unité, et ne saurait constituer un moyen pour y accéder. Mais, s’interroge un membre de la commission, si un accord en profondeur sur l’essentiel de la foi pouvait être réalisé, est-ce qu’à la lumière de l’eucharistie les derniers obstacles ne pourraient-ils pas être surmontés… ?
Du bon usage de la tolérance
Nombreux sont ceux qui, à notre époque, se réclament de la tolérance. Mais en connaissent-ils le bon usage ? Ne sert-elle pas bien souvent d’alibi pour se replier dans une indifférence à tout ? Il en est ainsi même en politique, où l’on voit les points de vue de divers camps se rapprocher, mais les électeurs se sentent démobilisés pour aller voter. Les incidents qui jadis s’exaspéraient à l’occasion de mariages mixtes ont cessé, tout comme les anathèmes ou les polémiques violentes, mais le fidèle moyen se désintéresse du dialogue œcuménique.
Tout en se tolérant, nos Eglises semblent s’écarter les unes des autres sur le plan de la foi et de la pratique. La raison en serait la tendance à la sécularisation, et à la relativisation avec laquelle se vit l’expression dogmatique de la foi.
Contre la tendance molle à la sécularisation nous devons reconnaître que nous n’avons pas le monopole de la camaraderie, et parfois n’en donnons guère l’exemple. Mais nous devons sans cesse retourner à la source de notre espérance : la foi et l’amour fraternel. Car nous formons des communautés où se rencontrent les disciples du Ressuscité : notre espérance est dans la résurrection et le second avènement. Cette affirmation souligne la dimension eschatologique de notre espérance.
Vertu théologale, l’espérance vient de Dieu et retourne vers Lui. Elle concerne toute la terre habitée, les chrétiens divisés mais également les autres croyants et les incroyants. Cette affirmation souligne la dimension universelle de notre espérance.
3) L’avenir
Une priorité absolue devrait être donnée à la recherche de la Vérité qui rend les hommes libres, à la théologie dans le sens de la contemplation du Dieu vivant en trois personnes, à l’unité de foi dans le respect des cultures locales, non dans une acceptation molle des diversités confessionnelles.
Quelques propositions
Etudier ensemble l’Ecriture Sainte à travers l’histoire et la théologie des conciles œcuméniques et la pensée des Pères de l’Eglise (en 1987, à l’occasion de l’anniversaire du concile de Nicée II, le pasteur Jacques Maury remarquait que les protestants dans leur ensemble restaient assez étrangers à ces deux derniers thèmes mais il n’excluait pas, par exemple, que les raisons qui avaient pu pousser les réformateurs à une attitude iconoclaste pouvaient être les mêmes que celles qui, dans un contexte historique différent, avaient conduit les orthodoxes à formuler une théologie de l’icône ; il lui paraissait important de reprendre la question sur frais nouveaux). Etudier donc ensemble la tradition apostolique pour porter un témoignage commun en vue de « hâter la venue du Royaume de Dieu et non de s’attacher à un monde qui sera consumé ».
Choisir un problème qui nous divise, le travailler ensemble pendant quelques années afin d’aboutir à l’élaboration d’un texte commun, véritable apport au dialogue œcuménique. Voici quelques propositions de thèmes : Sens et implication de l’Incarnation, la chair et l’Esprit Saint, la communion des Saints, la Vierge Marie, Qu’est-ce que la Grâce ?, Quel est le but de la vie chrétienne ?, Que signifie « vivre en Christ », ou « revêtir le Christ » ?, l’Esprit Saint dans la vie de l’Eglise et de ses membres.
Il va de soi que les résultats de notre réflexion devraient recevoir la plus large diffusion possible dans nos paroisses.
Le Conseil Œcuménique des Eglises
Le projet initial de ce Conseil, l’unité des Eglises, semble être actuellement en panne : si toute différence est bonne en soi, pourquoi chercher l’unité visible des chrétiens ? Autant se plonger dans les affaires de ce monde… Le COE peut-il continuer à jouer un rôle moteur dans le mouvement œcuménique ? Reconnaissons que l’absence de l’Eglise catholique y crée un grave déséquilibre, et que la prolifération des dialogues bilatéraux lui fait une grande concurrence. Mais le Conseil reste une des rares instances où, à « Foi et constitution », toutes les Eglises peuvent réfléchir ensemble. Toutefois bon nombre d’entre elles, même en dehors de Rome, ne s’engagent pas à fond, ou s’engagent de manière bien disproportionnée : ainsi, telle jeune Eglise peut se trouver à égalité avec des patriarcats de fondation apostolique. Le Conseil serait-il lié par des statuts datant d’il y a plus de quarante ans ? Ou la majorité des Eglises protestantes seraient-elles attachées au statu quo ?
Les pays de l’Est
Les Eglises des pays de l’Est ont des problèmes urgents de vie interne à surmonter : réorganiser la vie ecclésiale, se repentir pour les fautes du passé, renouveler l’épiscopat, lancer la catéchèse. Et en plus, lutter contre les « missions » d’inspiration américaine (Une revue de chrétiens évangéliques titrait récemment : « Il faut rechristianiser la Roumanie. », comme si l’Eglise orthodoxe n’existait pas !), ou d’inspiration catholique (même son de cloche dans la revue Aide à l’Eglise en détresse, qui propose de ré-évangéliser le pays en y soutenant l’Eglise catholique). Les pays orthodoxes font figure de champs de mission à reconquérir à coups de dollars d’Amérique ou du Vatican. La reconstitution parfois violente de l’uniatisme, resté virulent en Ukraine et à un degré moindre en Roumanie, les velléités de reconquête par l’Eglise catholique, le choc de la modernité dans certains pays comme la Grèce, entraînent ici ou là une réaction anti-occidentale exacerbée.
Motifs d’espérance
Entre la fermeture des noyaux durs et le laxisme des semi-indifférents se laisse pressentir la ré-émergence de l’Eglise indivise, lorsque des chrétiens de diverses confessions constatent qu’ils partagent la foi au même Père. En voici quelques exemples :
CONCLUSION
L'espérance oecuménique est-elle en crise ? Y aurait-il une espérance déçue? Mais l'espérance est toujours là, elle seule peut animer l'histoire, à condition de s'accompagner de l'amour, et de l'amour de l'Eglise particulièrement.
Notre espérance doit prendre en compte l’espérance des hommes. Quelqu’un remarque que « les préoccupations des hommes d’aujourd’hui ne sont pas ecclésiologiques. Elles s’appellent…vie, mort, angoisse, joie, relation de l’homme et de la femme, terre et technique, terre et beauté, corps, sagesse et folie du corps, Dieu et la science, réalisation de soi, ses voies et moyens, ce qui n’est pas forcément de l’individualisme et qui devrait délivrer les chrétiens d’un lyrisme (peut-être sado-masochiste) de l’amour ».
Une citation tirée d’un livre du moine de l’Eglise d’Orient devrait faire réfléchir les orthodoxes : « La grande majorité des orthodoxes, même quand ils ont des contacts œcuméniques personnels ne pénètrent guère, grâce à une expérience vivante, dans l’émotion d’une conscience protestante : l’émotion luthérienne du salut par la foi, le sentiment calviniste de la « gloire de Dieu », l’émotion méthodiste ou baptiste de la conversion… » Ce regret paraît toujours actuel, nous avons beaucoup à faire dans le domaine d’une sympathie intelligente pour l’autre.
1. Constat positif : des acquis indiscutables
a) On se connaît mieux. Un climat de confiance s’est instauré, accompagné de reconnaissance et de respect mutuels. « L’unité dans la diversité » est acceptée par beaucoup.
b) Le travail théologique effectué est considérable, notamment par la Commission Foi et Constitution, par les dialogues bilatéraux, par le Groupe des Dombes… De nombreux points communs ont pu être affirmés ensemble. Dans notre dialogue orthodoxes-protestants, au-delà des mots, convergent les notions de synergie et de foi, de déification et de sanctification. Il s’agit là d’un constat décisif.
c) La plénitude et la liberté de la foi orthodoxe nous enrichissent, nous protestants, et nous éclairent dans nos relations avec le catholicisme.
d) Le Rassemblement européen de Bâle (1989) a été réellement œcuménique. Il a préparé l’assemblée de Canberra et l’a aussi complété. Les enjeux de JPSC concernent l’ensemble de la terre habitée, bien que l’Europe soit plus en quête de paix, et l’Afrique plus en attente de justice.
2. Constat négatif : un certain désenchantement
a) 1950-1960 : Décennies de la découverte, d’attention aux autres Eglises, de dialogues tous azimuts.
1980ss : années d’interpellations, voire de tensions.
Aujourd’hui : silence ! Le Conseils d’Eglises chrétiennes en France (CECEF), par exemple, est mal entendu. Au surplus, pourquoi, après la constitution du CECEF, y a-t-il eu si peu de déclarations communes et tant de déclarations particulières de telle Eglise membre de ce Conseil ? D’une façon plus générale, n’y a-t-il pas marginalisation des Eglises par les instances politiques et les médias ?
b) Le Conseil Œcuménique des Eglises (COE) est perçu comme de moins en moins pertinent dans l’actualité des Eglises et des peuples. Au demeurant, les dialogues bilatéraux paraissent plus productifs que le dialogue multilatéral au sein de Foi et Constitution.
c) En quoi sommes-nous une association plus fraternelle d’Eglises qu’au moment où le COE a été constitué ?
d) Raidissement aussi bien du côté de l’Eglise catholique (« Jean-Paul II, un des papes qui n’ont rien appris depuis le Concile de Trente ! »), que du côté des Eglises protestantes, peut-être de manière inconsciente (ce qui n’est pas moins grave), alors même que se manifeste une belle diversité (ou incohérence !) tant dans l’une que dans les autres.
e) Le réveil des nationalismes, souvent soutenus par des réflexes identitaires religieux.
f) Responsabilité des Eglises. Il convient de citer ici un des Pères de l’Eglise : « Si les Eglises n’ont pas le courage de leurs opinions, ce n’est pas qu’elles manquent de courage, c’est qu’elles n’ont pas d’opinion ».
a/ La repentance, la conversion font-elles partie intégrante de la foi chrétienne, de son essence ? Davantage : s’inscrivent-elles dans l’essence de la Trinité ?... Et non seulement en son économie. Ici se pose la question de l’altérité et de l’identité : qu’implique dans la Trinité le rapport personnel des trois, tournés l’un vers l’autre dans la périchorèse de leur éternelle conversation ?
Par ailleurs, quelles conséquences ecclésiologique, pastorale, éthique en découlent ? Quel message le judaïsme a-t-il ici à transmettre au christianisme ?
b/ Question du rapport entre foi et modernité, entre mystique et éthique. Le chrétien, à la différence du juif, recourt au « mystère » par crainte de l’éthique : ainsi, y a-t-il chez les protestants risque d’opposer l’Evangile à la Loi, et chez les orthodoxes risque d’avoir une liturgie qui englobe la diaconie au lieu de concevoir celle-ci comme la liturgie après la liturgie.
En guise de conclusion
Il s’agit de persévérer, de continuer sur le terrain coûte que coûte. Il faut creuser et approfondir pour comprendre l’autre dans son histoire, sa théologie, sa sensibilité, sa pratique.
L’important dans nos réunions et nos débats n’est pas tant le contenu de la foi que la manière dont elle est vécue et dont elle modèle les hommes que nous sommes.
Pour finir, voici une observation de Michel Leplay, suivie d’une citation de Charles Péguy : « Puisque nous sommes interrogés sur notre ‘espérance œcuménique’, je répondrais à ce propos que, si la foi œcuménique doit retrouver une dynamique, sinon une passion théologique, la CHARITĖ œcuménique aurait besoin d’une énergie sociale, sinon révolutionnaire. Devant le silence et le calme, il nous reste en effet l’espérance œcuménique (mais au sens total et global de ce mot : la terre habitée et toute l’humanité). Il convient alors de tendre à l’universalité de la foi chrétienne sans impérialisme religieux, à l’engagement de la charité chrétienne sans naïveté politique, et finalement à une espérance qui devient vraiment biblique : elle est contre toute espérance ! Mais nous en avons vu d’autres ! »
« Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe
Et qu’ils croient que demain ça ira mieux,
Qu’ils voient comme ça se passe aujourd’hui
Et qu’ils croient que ça ira mieux demain matin.
Ça, c’est étonnant,
Et c’est bien la plus grande merveille de notre grâce.
Et j’en suis étonné moi-même…
L’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne
Moi-même.
Ça c’est étonnant. »
(Charles Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu)
J. Galtier fait tout d’abord part de son regret du fait que le dernier texte des Dombes n’ait pas été abordé au cours de ces journées. L’entretien porte ensuite essentiellement sur deux points :
a) La nécessité de communiquer au peuple des Eglises, et pas seulement aux groupes œcuméniques, le fruit de nos dialogues, en évitant toute distorsion entre discours et actes.
b) Un éventuel échange de prédicateurs :
Au terme de cet entretien, O. Clément, revenant sur la relation Christ/Eglise, indique que l’Eglise est corps du Christ, mais aussi peuple de Dieu, épouse du Christ (la chaste prostituée). La structure de l’Eglise orthodoxe, dit-il, est épiclétique : l’Eglise ne possède pas le Christ, mais l’accueille. Elle peut s’égarer. D’où la nécessité d’une conversion. Ce qui n’empêche pas la sainteté de l’Eglise d’être inamissible.
1. Groupe des Dombes
A propos du dernier texte des Dombes Pour la conversion des Eglises (éd. Du Centurion, 1991). C. Argenti dit que, s’il a éprouvé une répulsion pour le titre, il a été par contre passionné par ce document. Chez beaucoup d’orthodoxes, qui notent un glissement de la foi orthodoxe vers le confessionnalisme, le mot « orthodoxe » doit toujours être pris au sens étymologique et non au sens confessionnel.
N. Lossky a lui aussi lu le texte des Dombes avec un intérêt soutenu. A ses yeux, c’est un « texte orthodoxe » ! Les orthodoxes, dit-il, ont besoin de se convertir à l’orthodoxie ! Les orthodoxes confessent des choses merveilleuses que malheureusement ils ne vivent pas. Le Groupe des Dombes a pris comme thème de ses prochaines rencontres : Marie et la médiation du salut. Sur un tel sujet, quelles paroles dire entre l’excès catholique et la réticence protestante ?
2. Cimade et dialogue interreligieux
J. Maury ressent dans ce lieu qu’est la Cimade l’urgente nécessité d’un dialogue interconfessionnel. Comment lire l’Evangile dans un respect mutuel ?
M. Evdokimov rappelle que ce qu’il a appris de l’œcuménisme, il l’a appris à la Cimade, d’une part dans un foyer œcuménique dirigé par son père dans la région parisienne et, d’autre part comme équipier à Berlin. Il note qu’il y a eu une évolution de la Cimade. Lors du cinquantenaire de celle-ci, la référence chrétienne avait pratiquement disparu. Aussi est-il heureux de savoir que J. Maury en est maintenant le président.
N. Lossky, qui fut lui aussi assez longtemps à la Cimade – et même comme vice-président – se souvient qu’à l’époque, tous ceux qui venaient à la Cimade acceptaient les présupposés chrétiens de celle-ci.
J. Fischer se dit heureux que J. Maury pose la question de la nécessité du dialogue interreligieux. Il faudrait qu’un jour orthodoxes et protestants abordent à nouveau cette question.
E. Behr-Sigel, qui représente actuellement les orthodoxes à la Cimade, rappelle à son tour qu’elle a beaucoup reçu des mouvements protestants, mais estime que les orthodoxes sont aujourd’hui moins ouverts au protestantisme qu’autrefois.
Pour S. Aklé, si la Cimade ne sait pas où elle va, il est important de savoir d’où elle vient. Il se félicite que la dernière assemblée ait élu beaucoup de chrétiens.
Comme aumônier des prisons, F. Diény se voit confronter à des religions non chrétiennes. De ce fait, il est en présence de la même problématique qu’à la Cimade. Depuis le 1er juillet 1991, ordre a été donné de ne plus demander la religion aux prisonniers qui entrent. A Mulhouse, sur 400 détenus, l’aumônerie protestante touche 20 à 25 personnes. Mais il y a tout un travail diffus qui se fait.
J. Stewart pense que nos aumôniers devraient s’investir davantage dans les prisons. Et pas seulement pour les protestants, mais pour tous ceux qui désirent connaître l’Evangile.
R. Sommerville s’exclame : Malheur quand il y a coupure entre service social et paroisses !… Ce à quoi E. Behr-Sigel ajoute qu’il faudrait que les paroisses s’y mettent !
Pour terminer, J. Maury souligne qu’il ne considère pas les difficultés de la Cimade comme quelque chose de négatif, mais comme une chance, un défi.
3. Enseignement religieux à l’école (dans le secondaire)
A la question posée par M. Leplay de savoir comment les orthodoxes se situent par rapport à ce problème, N. Lossky indique qu’il a été sollicité pour participer à la rédaction de manuels du secondaire et M. Evdokimov signale, de son côté, qu’il est cette année chargé d’enseigner la Bible à travers ses textes en rapport avec des textes littéraires.