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Dialogues orthodoxes-protestants, 1990-1996 TOME II

 

13 ème rencontre Orthodoxes-Protestants

à Chatenay-Malabry, les 4 et 5 Octobre 1993

 

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« La prière, parole et silence
dans la tradition orthodoxe et la piété protestante »

 

puce Exposé du pasteur Louis Schweitzer - La prière, parole et silence dans la tradition protestante

puce Exposé d’Olivier Clément - La prière, parole et silence dans la tradition orthodoxe

(Le texte écrit ne nous est malheureusement pas parvenu.)

puce Débat à partir des deux exposés

 

 

Exposé du pasteur Louis Schweitzer

La prière, parole et silence dans la tradition protestante

          

Les Eglises issues de la Réforme sont connues pour être les Eglises de la Parole et il leur arrive aussi d’être des Eglises de la Parole et de paroles. Il y a pourtant place pour le silence dans une spiritualité protestante. Une place qui est prise réellement tant par la recherche du silence dans le recueillement personnel que par la place grandissante qu’il tient dans le culte. Et je voudrais montrer qu’il s’agit aussi d’une place théologique fidèle à l’essentiel du message de la Réforme, à la compréhension protestante de la vie évangélique.

 

1. Regard sur l’histoire

 

Il faut tout d’abord reconnaître que l’essentiel de la Réforme était avant tout une redécouverte de la Parole, une redécouverte du Dieu qui nous parle, qui se donne à connaître et à aimer directement, même si c’est dans et avec l’Eglise. Ainsi le culte protestant donne-t-il avant tout la priorité à la lecture de l’Ecriture, à la prédication, à une liturgie qui se veut pédagogique et didactique. Même l’Eucharistie, la Sainte-Cène, est commentée, expliquée. N’oublions pas qu’il s’agit de rendre l’Evangile au peuple, donc de clarifier, de rendre accessible, de mettre, si j’ose dire, en français courant une liturgie perçue à l’époque comme un écran qui gênait la communication.

 

Quant à la prière personnelle, elle se nourrit du texte biblique et tout particulièrement des psaumes. Elle trouve jusque dans le vocabulaire biblique les mots pour s’exprimer, ce qui suscite ce « patois de Canaan » qui n’a pas bonne presse, certes, mais qui est aussi le signe d’une imprégnation profonde par le texte sacré.

 

Et puis les protestants sont bien connus pour être les « tutoyeurs » de Dieu. Tutoiement qui n’est pas insolence mais liberté intime et affectueuse du Fils devant son Père. En tout cela, peu de silence encore. Si ce n’est celui de la lecture et de la méditation biblique ; si ce n’est celui du temps, peut-être, de ce temps faut-il dire heureux, où la télévision et la radio, où le walkman n’existaient pas ?

 

L’essentiel de cela demeurera vrai à travers les orthodoxies, les réveils ou les libéralismes.

 

Au 17ème siècle cependant, apparaissent les quakers, chercheurs de Dieu, aux marges du protestantisme anglais. Guidés par Georges Fox, ils retrouvent la force et l’inspiration du Saint-Esprit. Certes ils aiment la Parole de Dieu mais veulent retrouver Celui qui parle en elle, Celui de qui elle parle. Et dans ce 17ème siècle théologique bavard, ces hommes et ces femmes vont se taire pour laisser parler l’Esprit. Redécouvrant l’esprit de prophétie, ils iront sans armes annoncer l’Evangile, lutter contre la misère, l’esclavage et la guerre. Le culte quaker est aujourd’hui encore une heure de silence interrompue ça et là selon ce que les participants se sentent poussés à exprimer.

 

De là émerge une sensibilité qui va influencer les Eglises protestantes discrètement mais sûrement. Au début de ce siècle, des pasteurs comme Wilfred Monod présenteront des textes quakers ou la vie de George Fox, et de grands éditeurs protestants publieront des livres de la Société des amis.

 

Au 20ème siècle, trois mouvements vont un peu plus ouvrir nos Eglises au besoin du silence :

 

- les groupes d’Oxford (devenus plus tard « réarmement moral ») remettent en valeur l’écoute silencieuse. Des hommes influents comme le théologien suisse Emil Brunner ou le docteur Tournier, dans ses livres, répandront leur pratique dans bien des milieux.

 

- l’œcuménisme ouvrira la spiritualité protestante encore plus largement à cette dimension. Déjà les œuvres de Frère Laurent de la Résurrection ou de Mme Guyon circulaient dès le début du 18ème siècle. Les Veilleurs publient dans les années vingt « La pratique de la présence de Dieu » de Frère Laurent et W. Monod, leur fondateur, s’ouvre largement à la contemplation dans sa tradition catholique. L’apport du monachisme est à nouveau accepté (Taizé, Granchamp, Pomeyrol). Enfin, les « récits du pèlerin russe », dès leur publication en Europe de l’Ouest, feront entrer beaucoup de protestants de toute dénomination dans une connaissance et souvent une pratique de la prière de Jésus et de la tradition hésychaste.

 

- enfin le mouvement charismatique, parfois combiné avec l’œcuménisme, ouvre aussi à une prise en compte plus profonde du Saint-Esprit et rend nos Eglises parfois plus attentives au silence.

 

Il faut aujourd’hui reconnaître que de plus en plus de protestants réclament le silence dans le culte 30, sont à la recherche d’une vie de prière profonde et apprennent le silence dans des fraternités comme celle des Veilleurs ou l’Union de prière de Charmes ou dans la mouvance de communautés comme Reuilly, Pomeyrol, etc. Pour donner simplement quelques exemples, la règle des Veilleurs précise : « En toute chose, le Veilleur s’exercera à maintenir le silence intérieur pour entendre avec son maître, la voix du Père au milieu des bruits du monde. Car il se souvient qu’il est le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en lui… » De même, la règle de Pomeyrol, bien connue aussi de beaucoup d’orthodoxes, associe de manière très protestante la Parole et le silence : « Que dans ta journée, labeur et repos soient vivifiés par la Parole de Dieu ; maintiens en tout le silence intérieur afin de demeurer en Christ ». Enfin, la règle de Reuilly contient cette très belle page, intitulée « silence » : « Deviens en toi-même une maison de paix, un point tranquille tourné vers Dieu. Mets-toi à l’école du silence profond et vrai qui n’est pas mutisme mais passerelle vers l’écoute et la communion. N’emplis pas tes jours de mots inutiles et d’agitation. Laisse le monde et approche-toi du Christ comme Marie à Béthanie. Respecte les lieux et les temps convenus pour le silence commun. Nos villes surchargées de bruit tuent dans l’homme ce qu’il a d’essentiel. Ouvrons-lui une porte au cœur purifié de notre amitié. »

 

Reconnaissons aussi l’influence des mouvements spirituels orientaux non-chrétiens, qui ont rendu beaucoup attentifs au besoin de recueillement. La question que nous pourrions nous poser est celle-ci : le silence est-il compatible avec une spiritualité protestante ou est-il une pièce rapportée, importée et ultimement dangereuse ?

 

30. Cf. Laurent Gagnebin, Le culte à chœur ouvert.

 

2. Parole et silence

 

Dans le culte protestant sous sa forme la plus classique, le silence prend place généralement après la lecture de la Parole ou après son commentaire. C’est que l’accent mis sur l’écoute de la Parole et sa réception personnelle suppose le silence.

 

« Nous nous taisons avant d’écouter parce que nos pensées sont déjà dirigées vers le message, comme un enfant se tait au moment d’entrer dans la chambre de son père. Nous nous taisons après avoir entendu la Parole de Dieu, parce qu’elle résonne, vit et veut faire sa demeure en nous (…). Se taire ne signifie finalement rien d’autre qu’attendre la parole, pour pouvoir s’en aller avec sa bénédiction ». (D. Bonhoeffer – De la vie communautaire, p.78).

 

Ainsi le silence premier est, pour le protestant, celui de l’attente, de l’écoute, de la réception, de la méditation de la parole biblique entendue ou lue. Simplement parce que toute parole ne vaut que par le silence dont elle sort et dans lequel elle pénètre. C’est parce qu’elle sort du silence qu’une parole est dense et non plus bavardage et ce n’est que dans le silence qu’elle peut devenir nourriture plus profondément que pour l’intellect seulement.

 

Ce qu’il y a, me semble-t-il, de protestant dans cette écoute personnellement méditée de la Parole et dans le silence liturgique qui en est le signe et le moyen, c’est la place accordée consciemment et sereinement à la subjectivité. Il ne faut pas comprendre ce mot dans le sens de cette fausse liberté de l’individu qui fait dire à la parole ce qui lui chante et qui donc, ultimement, n’écoute que lui-même. Cette subjectivité, c’est celle de l’implication vitale, profonde, existentielle du sujet dans l’écoute et la réception de la Parole de Vie.

N’oublions pas que la Réforme naît de cette appropriation subjective et libératrice de l’Evangile par Luther et qu’elle ne vit en profondeur que dans cette appropriation personnelle de l’annonce de la grâce de Dieu en Christ que l’Esprit suscite dans le cœur de chaque membre de l’Eglise.

 

Le silence trouve sa place ici, au cœur même de la spiritualité protestante.

 

3. Logos et silence

 

Mais nous savons bien que si Dieu nous parle par ces paroles de l’Ecriture, il se révèle d’abord et fondamentalement dans la Parole, le Verbe, le Logos qui a été fait chair en Jésus, le Christ. Et dans la vie de l’Esprit, c’est cette Parole-là qu’il nous faut accueillir, toujours mieux et plus si nous voulons pouvoir progresser dans cette perspective qui fait dire à l’apôtre Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi » (Gal. 2,20).

 

Le livre de D. Bonhoeffer sur la christologie commence ainsi : « Tout enseignement concernant le Christ commence par le silence ». « Fais silence, car c’est l’absolu » (Kierkegaard). Cette attitude n’a aucun rapport avec le silence mystagogique (celui qui enveloppe l’initiation dans les religions à mystère) qui malgré son mutisme, constitue un bavardage intime de l’âme avec elle-même. Le silence de l’Eglise est silence devant la Parole. En annonçant la Parole, l’Eglise se prosterne en vérité devant l’inexprimable : « prosterne-toi en silence devant l’ineffable » (Cyrille d’Alexandrie). La Parole dite est indicible, cet « arrèton » est la Parole. « Elle doit être proférée car elle est le grand cri de guerre » (Luther). Clamée dans le monde par l’Eglise, la Parole n’en reste pas moins l’indicible. Parler du Christ signifie se taire ; se taire à propos du Christ signifie parler. « La juste parole de l’Eglise née de son juste silence, voilà la proclamation du Christ » (D. Bonhoeffer, Qui est et qui était Jésus-Christ ?, p. 19 et 20).

 

Je voudrais rapprocher ces propos du jeune Bonhoeffer de cette célèbre parole de St Jean de la Croix : « Le Père a dit une Parole qui est son Fils et il la dit toujours dans un éternel silence et c’est dans le silence que l’âme l’entend » (Oeuvres complètes, p.280, Le Cerf).

 

Cela veut dire que si le silence est écoute de la parole prêchée, il est aussi accueil du Verbe au plus profond de l’être, dans ce cœur biblique qui est le centre même de la personne. Ce qui illustre et signifie cela, ce pourrait être, dans le culte, le silence dans la liturgie eucharistique : « Que toute créature fasse silence devant Dieu ! ».

 

Car vécue plus longuement dans la prière personnelle, cette attitude est toujours « devant Dieu ». Elle demeure écoute, accueil, attention amoureuse (pour reprendre cette belle formule de Jean de la Croix). La règle de Reuilly le dit aussi très bien : « Orienter le cœur là où est son trésor : telle est la discipline ordinaire, l’art familier de l’amour ». Et cette formule d’Antoinette Butte : « se tenir présent à Dieu présent ».

 

A ce point de la prière personnelle, lorsque le libre dialogue familier se tait, lorsque la confession, l’intercession sont dépassées, lorsque l’adoration et la louange n’ont plus de mots, on se trouve au point le plus proche de la méditation de l’Orient bouddhiste, du Zen par exemple. Immobilité extérieure, silence profond intérieur. Reconnaissons même que nous chrétiens du 20ème siècle avons beaucoup reçu de ces chercheurs de Dieu et de l’absolu, qui nous ont parfois rappelé des sources chrétiennes oubliées… Mais une différence demeure, fondamentale.  Ce qui est cherché, ce n’est pas le vide, pas même l’abîme insondable de l’être, c’est toujours l’amour du Père, la proximité du Christ, le souffle de l’Esprit. Là où les uns plongent dans les profondeurs du silence pour atteindre l’illumination, les autres, disciples du Christ, veulent faire silence pour s’ouvrir à l’Esprit afin que l’image du Christ puisse croître en eux. La perspective de l’apôtre Paul : « Ce n’est plus moi qui vit, c’est Christ qui vit en moi » demeure l’horizon de leur marche. Le Dieu de leur recherche reste toujours celui de l’incarnation. C’est le sens du petit mot qui dans le « nuage d’inconnaissance » habite et oriente le silence (Père, Jésus…). C’est la visée de l’attention amoureuse. Car tout ici demeure dans l’ordre de la rencontre, de la recherche et de l’approfondissement de la communion. Dieu se donne en Christ mais il nous faut le recevoir et nous laisser reconstruire et éclairer dans nos ténèbres intérieures.

 

4. Esprit et silence

 

Si la Parole, le révélation de Dieu en Christ, est au cœur même du souci protestant, une saine pneumatologie nous ouvre encore d’autres horizons. Cette attention à l’Esprit qui anime tous les grands mouvements spirituels du protestantisme (piétisme, méthodisme, réveils, mouvement charismatique, etc.) trouve aujourd’hui une place plus grande dans la théologie et la spiritualité. Si l’oeuvre de l’Esprit est bien de « sanctifier » le croyant, de le reconstruire petit à petit à l’image du Christ, c’est-à-dire de le transformer en lui-même tel qu’il devrait être selon la vérité de Dieu sans la déformation du péché, si l’œuvre de l’Esprit est aussi de guider dans toute la vérité, s’il est vrai qu’il vient faire sa demeure en nous et qu’ainsi c’est Dieu même qui habite le croyant, alors il nous faut lui laisser la place et lui être attentifs. Les quakers rejetant parfois la Parole au nom du Saint-Esprit ont été excessifs dans leur réaction à l’excès inverse de l’époque. Nous réapprenons aujourd’hui que la Parole et l’Esprit sont indissociables. « La Parole structure le Cosmos ; l’Esprit le dynamise. L’un ne va pas sans l’autre » (Jean-Paul Gabus : Dans le vent de l’Esprit, p.165). Tout ce que nous avons dit de la Parole est également vrai de l’Esprit.

 

Il y a là sans doute une des grandes vérités du mouvement charismatique : Faire silence pour se rendre disponible au souffle de l’Esprit.

 

5. Parole, Silence et Trinité

 

Pour conclure, je voudrais ainsi souligner que Parole et Silence sont liés. C’est parce qu’avant tout attentives à la Parole, les Eglises protestantes doivent laisser sa place au silence. C’est parce qu’attentives à l’engagement dans le monde, elles doivent être dociles au souffle de l’Esprit, pour que leur action soit fidélité engagée et non agitation sourde. Ce n’est pas pour rien qu’en Luc 10, la visite de Jésus chez Marthe et Marie suit immédiatement le récit du bon Samaritain. Ainsi ce n’est pas « malgré » nos spécificités protestantes mais « à cause d’elles » qu’il nous faut apprendre à nous taire et à pénétrer dans cette expérience d’approfondissement, de dépouillement et de rencontre à laquelle chaque disciple de Jésus, né de l’Esprit, est appelé.

 

Enfin, ne peut-on pas dire que toute la réalité de la vie trinitaire peut rester très facilement une formule vide si elle n’est pas reçue et vécue dans cette ouverture accueillante qu’est le silence attentif : rencontre et écoute du Verbe incarné, écoute et réception de l’Esprit qui nous fait dire Père au Dieu incompréhensible, ineffable, mais qui se donne à rencontrer et à aimer… dans le silence.

 

« Pour toi, ô Dieu, le silence est louange » Ps 65


 

Exposé d’Olivier Clément

La prière, parole et silence dans la tradition orthodoxe

(Le texte écrit ne nous est malheureusement pas parvenu.)

 

 

Débat à partir des deux exposés

Mgr Jérémie fait part de son expérience personnelle quant à l’indispensable liaison entre parole et silence, et le pasteur Stewart insiste pour que nous décrivions, chacun à notre manière, la façon dont nous vivons et remplissons le silence.

 

Le père Argenti veut tout d’abord préciser un élément important dans la pensée orthodoxe : si le pasteur Schweitzer dit de l’Eglise orthodoxe qu’elle est plutôt l’Eglise du Saint-Esprit, il faudrait préciser aussitôt que l’orthodoxie est l’indispensable maintien de l’équilibre entre la place du Fils et la place du Saint-Esprit (les deux mains du Père, selon Saint Irénée). Tenir ensemble ces deux mains est bien la spiritualité orthodoxe et, du coup, l’appropriation personnelle de la Parole est tout aussi orthodoxe que protestante. Toute l’hymnographie orthodoxe est dans la Parole de Dieu accueillie. Recevoir du Saint-Esprit la Parole est un acte personnel et ecclésial.

 

Après les explications du pasteur Schweitzer à propos de l’appropriation personnelle qui, sans être spécifiquement protestante, a été dans l’Eglise d’Occident une insistance particulière des protestants, le débat porte sur la place du silence par rapport à la Parole.

 

Le père Roberti insiste pour que l’on n’oppose pas Parole et silence, même au sein de la liturgie : le silence intérieure est dépossession de la parole personnelle au profit de la Parole, et dans la liturgie elle-même il y a cette liturgie d’entrée de l’évêque suivie de son peuple pour aboutir ensuite à une expression liturgique plus mystique et plus sphérique. Le silence avant la communion, c’est bien le signe que tout s’arrête, même la Parole devant le mystère divin. Olivier Clément, quant à lui, revient sur ce problème de l’appropriation et trouve que la caractéristique protestante c’est la subjectivité comme besoin de compréhension personnelle. La réponse orthodoxe stéréotypée serait de dire que l’appropriation est plutôt dans la Tradition de l’Eglise, dans l’histoire de ses conciles et dans la communion de toute l’Eglise. Mais on a aussi besoin de subjectivité, de trans-subjectivité dans notre époque moderne et un orthodoxe quoi en reste à la prière liturgique finit par s’appauvrir et doit en arriver à la prière personnelle. Quant au silence, et notamment celui qui se vit pendant la communion des prêtres derrière l’iconostase, on peut avoir l’impression qu’il y a deux Eglises, celle des prêtres et celle du peuple. Là encore, contre toute cléricalisation excessive, on devrait, dans l’Eglise orthodoxe, cultiver un silence voulu et non pas subi par le peuple.

 

Le père Michel Evdokimov s’interroge sur la nécessité du silence dans la liturgie orthodoxe qui déjà est ordonnée autour de la contemplation du « Feu divin ». Dans notre dialogue avec les protestants, qu’est-ce que la spiritualité protestante peut apporter sur le terrain du silence ? Pourquoi ne pas avoir dans la liturgie des silences « plus pleins » que dans nos liturgies coutumières ?

 

Le professeur Olivier Clément précise que l’essentiel, dans la tradition orthodoxe, est de rendre le silence comme intérieur et non pas ressenti comme un arrêt. Les hymnes chantés préparent normalement ce silence intérieur, mais toute l’hymnographie byzantine s’est figée à la fin du 1er millénaire et il n’y a pas eu de création continue permettant d’intégrer de façon renouvelée cette préoccupation.

 

Mme Elisabeth Behr-Sigel souligne que l’orthodoxie n’est pas à caractère monolithique, mais comporte en son sein beaucoup de diversité. Ainsi, la prédication de la Parole, l’appropriation personnelle dans le silence et la prière, ont été réintroduites dans beaucoup d’Eglises. Le pasteur Jacques Galtier et Mme Evelyne Peter tiennent à relever la convergence qu’il y a entre les deux exposés et soulignent que le silence n’a dans l’Eglise pas de valeur en lui-même, mais reçoit sens à partir de la Parole reçue, méditée, appropriée.

 

Le pasteur Louis Schweitzer fait encore la remarque que chez les protestants la subjectivité est encore une notion qui doit être précisée, et signale que dans les Eglises protestantes le silence peut aussi être une gêne car bien souvent les fidèles ne sont pas éduqués au silence.

 

Toujours est-il que cet échange sur « prière et silence » a permis de nous mieux comprendre dans nos spiritualités respectives et il est évident que tout cela mériterait d’être approfondi.