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Dialogues orthodoxes-protestants, 1990-1996 TOME II
16 ème rencontre Orthodoxes-Protestants
à Versailles, les 30 septembre et 1 octobre 1996
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« Paroles et témoignages de l’Eglise dans l’espace public»
Exposé du pasteur Michel Bertrand
Exposé du Professeur Olivier Clément
Placé devant ce titre je voudrais faire 4 remarques introductives :
Je vous propose 3 parties à cette conférence.
Dans la première j’aborderai ce qui rend aujourd’hui notre témoignage et notre parole problématiques.
Dans la deuxième partie j’énoncerai les conditions d’un témoignage renouvelé pour notre Eglise.
Enfin dans la troisième partie j’en soulignerai les modalités par nos paroles et par nos actes.
* * *
1. Un témoignage et une parole problématiques
Une enquête de l’IFOP auprès des grands médias nationaux soulignait, une fois encore, il y a quelques années, la discrétion des protestants : « Les protestants, on les aime bien, mais existent-ils ? Lorsqu’on y prend garde, ce qu’ils disent et font est souvent intéressant mais se distingue mal, d’autant qu’ils ne savent pas communiquer et semblent parfois ne pas le vouloir. On les dit intelligents, rigoureux et plutôt honnêtes, mais froids et secrets, et tellement divers et dispersés. Ils sont presque invisibles. »31 Je voudrais aborder les raisons de cette discrétion en les classant en trois sous-rubriques :
31 Paul KELLER, Exister publiquement in Etudes Théologiques et Religieuses, 1990/4, p.519.
1.1 Je commence par les handicaps de notre Eglise, et du protestantisme en général, qui sont plutôt liés à son histoire et à sa situation aujourd’hui dans la société.
1.1.1. Et d’abord la réalité d’une Eglise minoritaire et disséminée.
Nous sommes en effet une petite Eglise, très minoritaire, qui manque de moyens, pauvre en ressources humaines et financières. Une Eglise qui vit depuis toujours en situation de dissémination. Mais peut-être faudrait-il aujourd’hui trouver un autre nom pour cette réalité multiforme qui n’est pas que géographique et qui ne touche plus seulement les zones rurales. On entend ainsi parler de dissémination urbaine, mais aussi de dissémination sociale, culturelle. Cette dispersion est d’abord perçue comme une perte qui met en question notre identité protestante, mais elle rend aussi problématique la visibilité et la consistance du témoignage dans l’espace public. Elle rend difficile une réponse un peu organisée et structurée à la quête multiforme de spiritualité qui se fait jour dans notre société sécularisée, société elle-même pluralisée qui a perdu sa cohérence, son unité, sa mémoire.
1.1.2. Cela m’amène au 2e handicap, en apparence paradoxal, à notre témoignage de protestants français, c’est notre intégration réussie dans la société française.
C’est la thèse soutenue, entre autres, par Jean Baubérot.32 Le protestantisme a tellement bien réussi son assimilation dans la société française, et plus largement il a tellement bien épousé la cause de la modernité qu’il ne ferait plus entendre sa différence, perdant du coup la spécificité qui le visibilisait. Par la laïcité le protestant français est devenu un citoyen à part entière, par l’œcuménisme, il est considéré comme un chrétien à part entière.
Il faudrait ici reprendre les analyses de Moscovici sur les minorités actives, non pour que la sociologie nous tienne lieu de théologie, mais pour essayer de mesurer les enjeux de ses analyses en terme de communication dans l’espace public. Ce chercheur souligne que les processus d’influence sont directement liés à la production et à la résorption de conflit. Ils réclament donc des convictions fortes, exprimées de manière consistante, en décalage par rapport aux références dominantes.33 Or les prises de position du protestantisme sont généralement en phase avec la société française contemporaine. Il n’est pas porté à produire du conflit dans lequel Moscovici voit une source d’influence, il porte au contraire le souci de tenir compte de la position de l’autre. Surtout si on le compare à certains groupes religieux qui ne craignent pas d’afficher, parfois avec arrogance, des convictions contradictoires avec l’opinion dominante. Aussi quelqu’un comme J.P. Willaime souhaite-t-il que le protestantisme, minoritaire, adopte pour se faire entendre, une manière d’être et de penser plus protestataire et moins attestataire par rapport à la société.34
32 Jean BAUBEROT, Le protestantisme doit-il mourir ? Le Seuil, 1988.
33 Serge MOSCOVICI, Psychologie des minorités actives. Paris, 1982.
34 Jean-Paul WILLAIME, Protestantisme, théologie et société. Social Compass, 32, 1985/2-3, pp.176-201.
1.1.3. Enfin il faut bien reconnaître qu’il est difficile d’être une Eglise de la Parole dans une civilisation de l’image. Cela a été bien souligné par Régis Debray, un penseur extérieur aux Eglises. « Est-ce que le protestantisme ne souffre pas de ce que l’on peut appeler la contre-réforme catholique, c’est-à-dire la prééminence donnée à l’image, au visuel, à l’affectif, avec tout ce qu’à de monarchique et d’autoritaire la transmission des images ? (…) La carence de visibilité n’est-elle pas aujourd’hui un problème pour une religion qui a baigné dans le signe écrit ? »35.
Eglise de la Parole, nous n’avons rien à faire voir. Du moins le croyons-nous et peut-être nous dispensons-nous un peu vite d’une réflexion théologique sérieuse en la matière.36 Et je voudrais insister ici sur un aspect à l’égard duquel les Eglises de la Parole sont en général assez hermétiques, c’est le rapport au geste, au symbolique et pour tout dire au rite, terme que nous avons même parfois du mal à prononcer. Pourtant, là encore, par rapport à la demande de ceux qui sont en quête de repères symboliques, de signes visibles d’appartenance, de moments forts religieux pour structurer et orienter leur vie, nous ne pouvons nous satisfaire de dérobades qui s’abriteraient derrière des principes dogmatiques rigides ou frileux.
Certes il faut toujours maintenir le caractère polémique de la Parole par rapport au rite. Mais peut-être faut-il aussi réfléchir à ce que Pierre Bühler appelle « un usage évangélique du rite. »37 Le rite implique en effet le voir, la gestualité, il traduit le lien de la parole et du corps, c’est une parole mise en œuvre. L’évaluation négative du rite dans la perception protestante, notamment réformée, tiendrait-elle à une méconnaissance du corps, du lien entre la Parole et le corps ? Ce qui serait grave dans la perspective de l’incarnation et nous handicape sur le plan de la communication.
35 Régis DEBRAY, Incarnations, méditation, transmission in Autres Temps n°32, PP.44-45.
36 Jérôme COTTIN, Le regard et la parole. Une théologie protestante de l’image. Labor et Fides, Genève, 1994.
37 Pierre BÜHLER, Pour un usage évangélique du rite. Etudes théologiques et religieuses, 1986/2, pp. 237ss.
1.2 En second lieu, je veux évoquer les bonnes raisons, car il y en a, à nos réticences, voire à notre refus de toute forme d’influence, d’hégémonie ou de puissance.
1.2.1. Et d’abord les textes bibliques ne manquent pas qui nous exhortent à ne pas mesurer la fidélité du témoignage de l’Eglise selon les critères du monde, les critères humains de la puissance et de la visibilité. Toute réflexion sur le témoignage de l’Eglise doit intégrer la notion de faiblesse et de finitude. Disciples d’un Seigneur/serviteur et d’un Maître crucifié, nos critères ne devraient jamais être ceux du nombre, de la richesse, du pouvoir, de l’influence.
La situation même de dissémination, dont nous venons de dire qu’elle constitue un handicap, est souvent présentée dans la Bible comme la norme pour le chrétien. Que l’on pense à l’errance du petit peuple d’Israël, au verset de l’épître aux Hébreux (11/13) rappelant aux croyants qu’ils « sont étrangers et voyageurs sur la terre », ou encore à la parole de Jésus : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom je suis au milieu d’eux » (Mt.18-20).
De multiples images bibliques nous rappellent que la puissance de Dieu, le travail du Royaume se manifestent dans la discrétion, le secret, l’enfouissement au cœur de l’histoire plus que dans les manifestations spectaculaires et imposantes. Que l’on pense à la semence, au sel, au levain. Dans leur livre, « l’Eglise disséminée », Gérard Delteil et Paul Keller parlent de la « dissémination comme vocation »38.
38 Gérard DELTEIL et Paul KELLER, L’Eglise disséminée. Le Cerf, Labor et Fides. 1995, pp.77-78ss.
1.2.2. Reprenant ces données bibliques et les systématisant les Réformateurs ont toujours mis l’accent sur la foi personnelle, l’engagement individuel, forcément discret, par rapport à celui d’une institution ecclésiale, visible socialement. Ce qui fonde en effet notre foi, ce n’est pas notre relation à une communauté corps social, c’est notre relation personnelle au Christ et à Dieu sans intermédiaires. La véritable Eglise est donc invisible et par conséquent personne ne peut légitimement au nom de ce peuple dont le recensement appartient à Dieu seul, personne ne peut s’arroger le droit d’affirmer « L’Eglise pense que… » ou « L’Eglise dit que… ». Le magistère n’est pas concentré sur une personne ou sur un conseil, il est disséminé dans tout le peuple de croyants édifiés par la Parole de Dieu, se nourrissant des Ecritures. Il existe du coup dans les Eglises de la Réforme ce qu’Alain Duhamel appelle un « déficit magistériel ».
D’autant que notre organisation ecclésiale n’est pas forcément adaptée à une communication rapide vers l’extérieur. Elle est basée sur la concertation, le travail communautaire en vue de l’élaboration d’un consensus de foi, nuancé, dynamique, provisoire reposant sur la pratique du débat et de la délibération. Or ce qu’attendent les grands médias modernes, ce sont des messages simples, pour ne pas dire simplistes, clairs exprimés par une autorité sinon personnalisée, en tout cas repérable. Toute chose que le protestantisme ne peut leur offrir, attaché tel qu’il est à un fonctionnement de type démocratique, à la collégialité et aux points de vue pluriels et nuancés qui respectent les différences. Incapables de percevoir les nuances les médias ne comprennent et ne répercutent souvent notre parole, quand ils la répercutent, qu’en termes univoques et réducteurs, d’opposition ou d’alignement.
Mais cette difficulté de communication vers l’extérieur doit aussi nous amener à nous interroger, de manière plus fondamentale, sur le déficit symbolique et emblématique qui, du coup, affecte le protestantisme et qui est peut-être un fruit pervers de son souci de collégialité et de ses fonctionnements par délégation du pouvoir. Henry Mottu le notait récemment de manière un peu provocatrice. Le protestantisme disait-il n’est souvent pas entendu car personne n’a autorité pour parler en son nom. Je le cite : « Le catholicisme a une tête, mais qui méprise son corps et ne le consulte pas ; le protestantisme est un corps, qui discute tant et plus, mais sans tête habilitée à prendre enfin une décisions, et une décision valable pour tous. »39
39 Henry MOTTU, Force et faiblesse de l’ecclésiologie réformée aujourd’hui. Bulletin du Centre protestant d’études. Genève, Octobre 1994, 46e année, n°6, pp. 33-34 : « Les protestants restent très attachés à la délégation que la « base » cherche toujours à contrôler, et très méfiants à l’égard de la représentation qui implique une action vers « le haut » dépassant les limites de la communauté locale. Nous souffrons d’un idéal pervers d’égalitarisme… Si le catholicisme n’aime pas son corps, le protestantisme n’aime pas ses autorités. Et il le paie au prix fort : naguère nationalisme, aujourd’hui provincialisme, le protestantisme n’arrive pas à prendre une décision qui l’engage en tant que corps universel… Nos autorités peuvent-elles être véritablement nos porte-parole, et, corrélativement, sont-elles habilitées à imposer les décisions communes ? »
1.2.3. Troisième bonne raison : Notre attachement à la laïcité.
Un attachement qui a à la fois des raisons historiques qui s’enracinent dans le contexte polémique de la fin du XIXe siècle, mais aussi des motifs théologiques. La Bible en effet témoigne d’une « laïcisation » de l’univers. Seul Dieu est saint et il se révèle à nous dans sa seule Parole. Chacun est appelé à répondre, mais les réponses données dans la foi ne sauraient s’imposer à tous. Renonçant à toute morale naturelle l’Eglise n’a aucune compétence particulière, de l’ordre d’un savoir, dans le domaine social, culturel, scientifique, politique. Le monde échappe à l’emprise de la religion. Aucune n’est « experte en humanité », aucune ne peut se poser en autorité morale ultime, aucune n’a les clés de la culture ou de la civilisation.
Les protestants sont donc vigilants à l’égard de toute forme d’hégémonie d’une religion ou d’une Eglise sur la société. Et en ce moment il y a beaucoup à faire, les religions et les Eglises apparaissant souvent, trop souvent, comme un facteur d’intolérance et d’exclusion.40 Donc nous sommes à juste titre réticent à l’égard de toute visibilité envahissante et dominatrice.
Pour autant la laïcité ne va pas sans poser de problème au croyant. Car s’il ne prétend pas imposer à tous ce qu’il reçoit dans la foi, celle-ci concerne néanmoins sa vie tout entière. L’identité reçue de Dieu ne saurait être découpée en tranches, ni réduite à une partie de son existence, notamment à la seule sphère privée et individuelle. La Parole de Dieu parle aux croyants, dans leur vie sociale et politique. Et donc notre attachement à la laïcité ne devrait pas condamner nos Eglises au silence ou à une sorte d’exil intérieur, hors de l’histoire.
Nous sentons bien qu’il nous faut résister à une double tentation : celle de gouverner le monde et celle de le fuir.41 Il nous faut tenir cette position, qu’entre religion et société il n’y a ni confusion, ni séparation. Chaque croyant est appelé à répondre aux défis du monde séculier en étant à la fois citoyen à part entière et témoin de Dieu sur terre. Et cette tension qui nous structure nous déchire aussi souvent.
40 Les exemples ne manquent pas de souffrances et de violences infligées au nom de la religion , notamment aux femmes, aux penseurs, aux intellectuels, aux artistes, à tous ceux qui rêvent d’un monde plus juste et plus fraternel et qui travaillent à le construire. On peut évoquer les pressions et les menaces exercées sur la Conférence du Caire, la Conférence des femmes à Pékin, et encore la situation en Algérie, en Bosnie, en Irlande, au Proche-Orient où les facteurs religieux sont loin d’être négligeables, le Rwanda où les Eglises au lieu d’atténuer la violence l’ont cautionnée et entretenue.
41 Et sur ce plan notre Eglise est traversée de courants ou d’accents différents qu’il ne faut pas opposer surtout quand ils prennent une allure trop systématique mais dont on peut proposer une typologie :
- d’un côté ceux qui s’efforcent, dans la ligne de Calvin, de déduire de la Bible une éthique personnelle, sociale et politique. Cette position nous rappelle l’exigence dont l’Evangile est porteur, l’indispensable obéissance du croyant qui le conduit au cœur de l’histoire vers la sanctification. Mais le risque qu’elle contient en germe c’est que les Eglises, s’ingérant abusivement dans les affaires du monde, prétendent le gouverner chrétiennement.
-
Une autre position, par Luther, redécouvert, nous rappelle de manière salutaire, la nécessaire séparation entre le règne du monde et le règne du Christ. Séparation qui ruine toute prétention des Eglises à régenter moralement la société. La dérive elle existe aussi. C’est la réduction de la foi au domaine intime et personnel. C’est le repli des chrétiens et des Eglises en marge de l’histoire et dans un silence qui ne dérange personne et certainement pas les puissances et les pouvoirs de ce monde.
N’y a-t-il pas une démarche qui tiendrait en tension ces deux approches et qui permettrait d’articuler sans les confondre la promesse de Dieu et les œuvres des hommes ?
1.3. Des dérives à éviter.
Je veux en pointer trois, très liées les unes aux autres.
1.3.1. Et la première de ces raisons c’est la pudeur protestante, cette extrême intériorisation du tête à tête avec Dieu, fondateur de la foi. Nous nous dispensons, à tort, d’en rendre compte, par crainte de l’imposer aux autres, ayant toujours dans notre inconscient collectif le douloureux souvenir de l’intolérance qui brime les consciences. On peut en arriver ainsi à ce que Jacques Ellul a appelé « l’auto-révocation » des protestants. Il y a un discours protestant sur la discrétion, l’implicite, l’effacement voire la faiblesse dont il nous faut faire résolument la critique. Il s’appuie en général, en les poussant à l’extrême, sur les références bibliques que j’ai indiquées plus haut et sur une théologie de l’abaissement mal comprise. On en vient à justifier théologiquement la petitesse de nos communautés. Et l’invisibilité de l’Eglise formulée par les Réformateurs devient l’alibi de notre insignifiance.42 Or si l’Eglise n’est pas appelée à reconquérir ses privilèges perdus, elle doit retrouver son assurance, sa liberté confiante, son autorité face aux Pouvoirs. Vous connaissez l’interprétation que certains protestants font de la parole de Jésus : « là où deux ou trois sont assemblés en mon nom je suis au milieu d’eux » ? Cela veut dire qu’au-dessus de ce nombre je n’y suis plus !
42 Or comme l’écrit Henry MOTTU, il s’agit moins « de nous rabaisser sans cesse que de faire en sorte qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse. (…) L’idéalisme ne donnera jamais une ecclésiologie saine, car en christianisme il s’agit de se donner les moyens pour que la faiblesse finisse par mettre à genoux la puissance. (…) Nous ne sommes pas là pour échouer mais pour réussir. » L’autorité dans l’Eglise réformée in Bulletin du C.P.E., février 1984, pp.7ss.
1.3.2. La deuxième c’est notre individualisme quand il devient excessif, quand il nous fait vivre la liberté chrétienne de manière plus solitaire que solidaire. Il accroît le sentiment d’émiettement d’un protestantisme déjà bien disséminé et rend problématique son témoignage.
En soulignant la dimension individuelle de la foi, relation personnelle au Christ sans intermédiaire, les Réformateurs ont fait de l’Eglise une réalité seconde. Pourtant aucune des ecclésiologies du Nouveau Testament ne fait l’économie de la dimension communautaire de la vie chrétienne. Et les Réformateurs eux-mêmes l’ont toujours souligné. Ce ne sont pas seulement des individus isolés qui reçoivent vocation à témoigner du Royaume, c’est un peuple au milieu des « nations », une communauté rassemblée par la Parole.
1.3.3. Il faut enfin reconnaître que certaines insistances du discours protestant sur l’invisibilité de l’Eglise sont lourdes d’ambiguïtés et confinent parfois au discours-alibi. On en vient à relativiser tellement l’Eglise visible que sa signification et sa crédibilité ne sont plus reconnues. Ou bien on la considère comme si secondaire qu’on se demande si elle n’est pas superflue. Ou encore certains discours ou attitudes trahissent une telle démobilisation sur le plan de la visibilité, que l’Eglise en perd toute consistance, toute confiance, toute possibilité de communiquer, d’affirmer son identité, de dire ce qu’elle est et ce dont elle vit, mais aussi du coup toute capacité, le cas échéant, de vigilance et de résistance. On se souvient de l’interpellation de Dietrich Bonhoeffer quand déjà s’annonçait la tourmente : « L’invisibilité nous ruine… Cette manière absurde d’être sans cesse renvoyé au Dieu invisible lui-même, voilà ce que personne ne peut plus supporter » et sans cesse il rappellera, jusqu’au bout devant les exigences idéologiques du pouvoir nazi et dans des formules parfois extrêmes, que l’Eglise c’est « le Christ existant en forme de communauté »43, seul moyen pour ses membres, d’assumer jusqu’au bout le témoignage que Dieu et le monde sont en droit d’attendre deux.
43 Dietrich BONHOEFFER, Gesammelte Schriften. Volume I : Oikumene. Briefe. Aufsätze. Dokumente. Kaiser, 1958, p.61.
Alors, bien sûr, nous ne pouvons en rester à ce constat de discrétion quelles qu’en soient les raisons.44 Et nous savons bien qu’une Eglise qui n’est pas missionnaire est démissionnaire.45
D’autant que notre parole est aujourd’hui attendue, je l’ai dit en introduction, et plus que nous le pensons parfois. Beaucoup de gens cherchent à quoi s’ancrer durablement dans ce monde où les références communes sont devenues floues ? Cette incertitude génère chez beaucoup désarroi et inquiétude. Et il nous faut faire grand cas de cette peur et de cette angoisse. Si aujourd’hui nous ne savons pas partager et proposer clairement des convictions consistantes et ouvertes à la fois, c’est-à-dire des paroles qui consolent, qui guérissent, qui orientent, qui guident les gens à vivre, ceux-ci se tourneront vers les réponses toutes faites des gourous et des chefs, vers les revendications identitaires et les discours sécuritaires, vers le légalisme moral des religieux ou les formes anciennes et nouvelles de la superstition et de l’idolâtrie. Mais pour cela nous devons être nous-mêmes suffisamment au clair sur les références qui nous font vivre. Il n’y a pas de témoignage possible et pertinent que si nous sommes assurés de notre identité personnelle et de notre identité ecclésiale.46
Cela implique pour nos Eglises, un approfondissement spirituel, une réflexion théologique et catéchétique solide afin d’offrir des balises et des repères pour structurer nos vies et nos engagements.
44 En effet toute la Bible nous annonce que Dieu est entré dans l’histoire. Il s’est incarné en Jésus de Nazareth. Et il nous appelle à vivre notre vocation de baptisés, non pas hors du monde mais au cœur de celui-ci.
45 Daniel MARGUERAT, Le Dieu des premiers chrétiens. Labor et Fides, 1990, pp.204-205 : « l’Eglise créée à Pentecôte est missionnaire, non par vocation, mais par définition. L’Eglise n’est pas créée comme un groupe qui recevrait, après coup, une vocation missionnaire, mais elle est créée en tant que communauté missionnaire. L’Eglise est missionnaire de naissance. »
46 Pascal BRUCKNER, Faut-il être cosmopolite ? in Esprit, décembre 1992, p.94 : « Aller vers les autres implique une patrie, une mémoire qu’il faut cultiver (…) je n’accorde l’hospitalité à l’étranger qu’à partir d’un sol où je peux l’accueillir. Qui prétend ne venir de nulle part, sauter par-dessus les nuages et les appartenances se contente le plus souvent d’en reproduire les pires aspects, d’en être le jouet. »
* * *
2. Les conditions d’un témoignage renouvelé
2.1 J’intitule la première : approfondir l’essentiel
En effet pour communiquer il faut avoir quelque chose à communiquer. Trop souvent nous nous polarisons sur le comment transmettre au lieu de nous recentrer sur le quoi transmettre. La pédagogie cherchant à masquer l’insuffisance de la théologie ou du travail sur la communication nous dispensant de celui sur la confession de foi. Or réfléchir à notre témoignage, c’est nous approcher de la vérité ultime qui le fonde. Pour que les autres perçoivent notre message, nous devons désigner clairement l’essentiel. Pour être convaincants il faut être convaincus. (Cf Moscovici)
Or nous ne serons sûrs de notre identité et forts dans nos convictions que si elles sont le fruit d’un travail théologique et notamment d’un approfondissement personnel et communautaire de l’Ecriture. C’est dans le travail biblique régulier, approfondi, porté par la prière, que l’Ecriture devient Parole de Dieu, et c’est là que s’élabore pas à pas la confession de foi de toute l’Eglise. Lecture pieuse et lecture savante, il nous faut être, redevenir, un peuple de lecteurs de la Bible. Elle seule peut faire de tous des théologiens et des témoins, nourrir nos convictions et former ce pôle confessant et militant sans lequel notre Eglise deviendrait incapable de répondre à sa mission et de dire une parole dans l’espace publique.
Cela m’amène à la 2e condition pour exercer notre témoignage.
2.2 Fortifier le témoignage de chaque fidèle. En effet nous ne pourrons faire face à toutes ces tâches du témoignage dans la société, sans redécouvrir et fortifier ce que les Réformateurs ont appelé le sacerdoce universel. C’est en effet le peuple de Dieu en son ensemble et en son sein chaque fidèle qui à l’image du Christ rend Dieu présent au cœur du monde par ses paroles et ses actes.
C’est dans le tissu de ses relations familiales, culturelles, sociales, politiques que chaque croyant est porteur de la vie nouvelle reçue en Christ. C’est dans la profanité d’un monde laïc que nous sommes appelés à vivre la réalité de notre baptême. Il est, disait Luther, notre « vêtement quotidien ».47
Et cette importance donnée aux engagements des membres de l’Eglise est une indication précieuse pour notre témoignage dans la société. Si notre témoignage s’exprime par la parole de nos instances ecclésiales, celle des synodes notamment, par la parole et la prédication de nos ministres, il se manifeste aussi et d’abord par les paroles et les actes individuels des fidèles dans leur vie de tous les jours. Le témoignage de notre Eglise est d’abord porté par des fidèles convaincus, capables de faire émerger les vraies questions à la conscience commune. Seuls les croyants formés à une compréhension lucide, inventive, créatrice de leurs engagements exerceront ce fameux sacerdoce universel redécouvert par les Réformateurs. C’est par eux que l’Eglise est dans le monde et que le monde est dans l’Eglise. Ils sont les premiers vecteurs de notre communication et de la transmission de l’Evangile dans l’espace public. Il y a là tout un réseau souterrain d’engagements, de réflexions, qui irrigue en retour la vie de toute l’Eglise. S’il existe, comme l’a écrit André Bieler, une « force cachée des protestants »48, c’est dans ces cheminements discrets d’Evangile au quotidien qu’elle réside. Non pas des valeurs ou une morale protestantes qu’il nous faudrait redécouvrir et défendre, mais l’Evangile puissance de vie en nous, pour le salut du monde. Il est le fondement, la force et la finalité du témoignage de toute l’Eglise.
47 Martin LUTHER, Le Grand Catéchisme. Œuvres Tome VII, Labor et Fides, Genève, p.134
48 André BIELER, La force cachée des protestants. Labor et Fides, Genève, 1995
2.3 Débattre et se former
Mais cette importance donnée à l‘engagement de chaque fidèle ne signifie pas un repli individualiste. Le sacerdoce universel tel que nous le comprenons, nous relie aux autres dans l’Eglise et ouvre un nécessaire espace pour la rencontre, pour le souci fraternel, pour le débat et la confrontation. Nous avons besoin des frères et des sœurs dans l’Eglise pour opérer le permanent décapage de notre fidélité. Celle-ci ne résulte pas dans l’addition de convictions individuelles, mais elle est le fruit d’un discernement communautaire de la volonté de Dieu. D’où l’importance de la parole de chacun mais aussi de l’écoute de chacun à l’égard des autres, car seule la diversité des points de vue peut faire surgir le plein relief du Christ.
Et donc notre témoignage ne sera solide que si nous faisons vivre le débat entre nous et acceptons la confrontation constructive comme l’expression normale de ce qui nous lie. La pluralité qui existe dans notre Eglise n’est pas un oreiller de paresse, ni la juxtaposition d’opinions diverses et également acceptables, mais une réalité exigeante qui appelle entre nous discussion et travail d’approfondissement. Faute de quoi les convictions des unes et des autres risquent de s’affadir. Et lorsque la vitalité du débat théologique s’affaiblit dans l’Eglise, c’est son vivre ensemble qui est menacé et son témoignage est rendu inconsistant.
Et ce débat implique forcément une démarche de formation. Cette intelligence de la foi, a toujours caractérisé le protestantisme. Elle se manifeste par un dialogue ouvert et exigeant avec la culture, la science, la pensée contemporaine et toutes les formes de la modernité. Elle appelle un travail théologique et biblique pour rendre compte de notre foi.
Elle nous permet de résister aux bouffées d’émotionnel et d’irrationnel qui caractérisent aujourd’hui le retour du religieux 49, y compris parfois dans notre Eglise où certains sont plus en quête d’expériences chaleureuses dans des groupes fusionnels et introvertis que d’écoute d’une Parole qui nous envoie dans le monde pour témoigner et servir.
En soulignant cela je ne plaide pas pour un protestantisme élitiste et intellectuel, mais simplement pour un retour à l’appel constant de la Réforme à la réflexion, à la formation et à l’éducation. C’est un préalable à toute forme de témoignage dans la société.
J’en viens aux modalités de notre témoignage aujourd’hui.
49 C’est ce qu’exprime avec véhémence le théologien suisse Daniel Marguerat réagissant aux épisodes dramatiques liés à l’Ordre du temple solaire dans son pays : « Pour avoir banni la religion de la culture, pour l’avoir ravalée au rang des superstitions archaïques, nos sociétés occidentales paient aujourd’hui un prix fort ; c’est le prix de leur succès. Elles ont réussi du moins en partie, à faire divorcer la foi et la raison… A faire de la croyance l’ennemie de la raison, on en précipite la fixation dans les couches émotionnelles de la personne. Il faudra du temps pour déloger la religion, s’il est possible, de son isolement dans ces replis funestes où l’individu se prête à toutes les régressions. » Daniel MARGUERAT, La croyance est-elle devenue une activité à haut risque social ? in : Le Nouveau Quotidien, 23 décembre 1994, p. 16
* * *
3. Les modalités
Je veux en souligner deux aspects en précisant que bien sûr les protestants n’en ont pas le monopole :
3.1 Réhabiliter la parole
Le grand penseur protestant français Jacques Ellul, avait écrit en 1981 un livre qui s’intitulait « La parole humiliée ».50 Il y montrait que notre époque, pour communiquer et pour convaincre, compte plus sur les gestes ou sur les images que sur les mots. Il y analysait déjà tout ce que le monde l’image a d’idolâtre et de superficiel. La puissance affective, la charge émotionnelle des images, leur caractère fugace aussi, constituent des risques d’asservissement. Et même quand le discours existe, ajoutait-il, nous savons bien qu’il peut servir à tromper et à manipuler, comme on le constate souvent dans les médias, dans la publicité et en politique. Et il y voyait dans ce constat un véritable défi pour les Eglises protestantes qui se veulent Eglise de la Parole.
50 Jacques ELLUL, La parole humiliée, Le Seuil 1981
3.1.1 Et cette parole c’est d’abord celle de la parole cultuelle de l’Eglise.
Et notamment, pour nous la prédication. Cette annonce publique de la Parole de Dieu constitue l’une des richesses que le protestantisme peut offrir dans le domaine de la spiritualité. C’est notre manière à nous de répondre à la quête de sens et d’espérance dans une société sécularisée qui a perdu tous ses repères et où les hommes et les femmes sont à la recherche d’une Parole qui désigne la vérité sans la confisquer, qui offre des repères dans chercher à contraindre, qui énonce une promesse certaine sans prétendre l’imposer, qui rend Dieu présent au cœur du monde sans l’enfermer.
Et nous ne devons jamais perdre de vue qu’au-delà de la prédication c’est tout le culte de la communauté, la liturgie qui sont aussi service public, parole de témoignage dans la société.
En effet, si l’Eglise croit et confesse que Jésus-Christ est le Seigneur elle n’acceptera jamais de se plier devant les idoles de mort, devant les pouvoirs et puissances de destruction. Et ceux-ci le savent bien qui entendent cette Parole comme un défi, une provocation, une menace. On peut penser à la Déclaration de Barmen qui était d’abord une résistance spirituelle et théologique. Plus près de nous je pense à cette phrase de Mgr Desmond TUTU résistant à l’apartheid en Afrique du sud et qui souligne cette dimension « politique » de la confession de foi : « Monsieur le Ministre, nous sommes obligés de vous rappeler que vous n’êtes pas Dieu. Vous n’êtes qu’un homme. Et un jour, votre nom ne sera plus qu’une inscription à peine lisible sur les pages de l’histoire, alors que le nom de Jésus-Christ, le Seigneur de l’Eglise vivra à jamais. »
3.1.2 Mais cette parole des Eglises ne saurait se limiter à la parole interne de l’Eglise. C’est aussi sa parole dans l’espace public. Les modalités d’expression de cette parole sont bien sûr diverses 51 mais le témoignage de l’Eglise ne peut rester dans le registre de l’implicite.
D’autant que nos Eglises sont sollicitées pour faire entendre leur voix, leur point de vue dans les grands débats de société. On ne nous demande pas d’intervenir à tout bout de champ, ni de nous constituer en groupe de pression, mais de partager ce que nous croyons, de manière ni magistrale, ni marginale, en rappelant sans cesse la question des finalités et du sens.
Et cette démarche, cette parole publique doit être nourrie, préparée comme je le disais plus haut, chaque fois que cela est possible, par une réflexion préalable et un débat de fond au sein de l’Eglise elle-même (cf le travail synodal 1997-1998 « Etranger, étrangers »). Nos Eglises ont ainsi une contribution à apporter à cette pratique de la parole et de la délibération, qui est aussi accueil et respect de la parole de l’autre. Cela requiert de notre part une attitude de modestie, pour partager des convictions dans nous croire en possession de toutes les réponses.
51 Elle passe par toutes les formes de l’évangélisation, par des conférences et des débats publics, la diffusion de textes qui y contribuent, des interventions lors de tables-rondes, la participation à des consultations et des comités mis en place par les pouvoirs publics, des prises de position personnelles, des déclarations de conseils, de commissions ou de synodes.
3.1.3 J’en viens à un 3e aspect qui concerne notre relation aux médias. Puisque c’est une réalité incontournable pour communiquer, il faut travailler à bien les utiliser.
Pour autant faire entendre notre voix, être présent dans les médias ne signifie pas obéir à leur logique. La fidélité de l’Eglise ne se mesurant pas à l’audimat, nous n’avons pas à « vendre notre âme » pour répondre à leurs exigences. Or il y a une sorte de fascination pour les micros et les caméras, avec les dérapages que l’on sait. Notre communication peut aussi rester originale et être, en elle-même, une indication de ce que nous sommes. Ainsi pourquoi nous obliger à dire tous la même chose et réduire notre diversité dans un message unique, faussement matériel ? La richesse et l’originalité du protestantisme, c’est de pouvoir dire ensemble des choses confrontées entre nous et participer au débat public. 52 Ou alors, j’y ai plusieurs fois insisté, que ce soit la parole engagée, risquée, provisoire du témoin. La parole du protestantisme passe aussi, sinon d’abord, par le témoignage des protestants. Les paroles et les actes de chacun sont ici attendus.
52 Paul KELLER : « Pour le protestantisme, la question n’est pas de chercher à dire tous la même chose (bien que cela puisse arriver), mais d’apprendre à dire et à monter ensemble, des choses éventuellement différentes. Cela suppose que nous nous efforcions de mieux vivre les uns devant les autres, en gérant la confrontation comme une expression normale de ce qui nous lie ». Ibid. p. 531
On le voit cet exercice de la parole est une tâche nécessaire, difficile, risquée comme l’est toute prédication. Mais l’Eglise ne saurait se condamner au silence par prudence, timidité ou un faux souci de son unité, surtout une Eglise de la Parole ! On pense aux mots de Bonhoeffer « Il nous faut même risquer de dire des choses contestables pourvu que les questions vitales soient soulevées. »53 Cette liberté de parole, formidable possibilité de résistance, le Nouveau Testament la désigne d’un mot particulier emprunté à la langue de la démocratie grecque : c’est littéralement la liberté de tout dire ce qu’on pense dans l’assemblée publique de la cité, au-delà des censures et des contraintes, quelles qu’elles soient.54 Pour le chrétien c’est l’audacieuse liberté, le courage, l’assurance, la hardiesse que l’Esprit octroie au fidèle. Ayant reçu cette liberté de parole qui est un fruit de l’Esprit, nos paroles peuvent être à leur tour, en toute occasion, modestement mais clairement, paroles de liberté engendrant la liberté.
Toutefois les paroles et la réflexion ne suffisent pas, il faut que les actes parlent aussi. C’est ce que je vous propose de voir dans le 2e point de cette 3e partie.
53 Dietrich BONHOEFFER, Résistance et Soumission, Labor et Fides 1967, p.177. Lettre du 3 juillet 1944
54 Parrhèsie du préfixe pan (tout) et de la racine rhes/rhet (dire). La parrhèsie est la faculté de tout dire. Michel BOUTTIER, Mots de passe. Le Cerf, 1993, pp. 25 et 33 : « La liberté de parole qui caractérise le témoin de l’Evangile, quel qu’il soit, illustre ou obscure ne tient à aucune conquête démocratique ; le témoin est ministre plénipotentiaire, revêtu de l’autorité que lui confère la mission confiée par son Maître ». Cette liberté est de tout dire « repose sur le Seigneur, la puissance de son nom, sa main, sa présence, l’action de son souffle… ».
3.2 La justification en actes
Il faut en effet risquer des actes. Et on peut d’autant plus se risquer que nous savons que notre salut n’est pas au bout de nos actions humaines mais qu’il est le fruit de la justification par la foi.
Ce grand principe de la Réforme demeure plus que jamais actuel. Il bat en brèche les mensonges et les illusions qui voudraient faire croire à l’homme qu’il pourrait trouver son identité en lui-même, se réaliser par ses propres actes, maîtriser sa vie et maîtriser l’histoire.
Mais il ne s’agit pas non plus de faire de cette justification par la foi à laquelle les protestants sont attachés, un alibi à notre inaction et à notre désengagement. La cohérence entre nos paroles et nos actes constitue pour beaucoup, en particulier les jeunes, un lieu hautement significatif. Vous connaissez le reproche tant de fois entendu : « ils disent et ne font pas ». Le monde se méfie toujours des impostures de la religion. La justification par la foi n’est pas justification par les œuvres qu’on ne fait pas ! Elle ne nous rend pas indifférent aux exigences et aux urgences de la société, mais elle nous libère pour un traitement réaliste des problèmes, un engagement sans illusion ni découragement, car nous savons que là ne se joue pas notre salut.
Et cet engagement peut prendre deux formes :
3.2.1 La forme diaconale
55 Sous la direction de Pierre BOURDIEU, La misère du monde, Le Seuil, 1993
56 Jacques MOURIQUAND, Les hommes du renouveau. Ed. Jean-Claude Lattès.
Cela m’amène à la 2e forme de notre témoignage en actes.
3.2.2 La forme politique
C’est, en effet, la vocation du politique de construire durablement le vivre ensemble social. C’est pourquoi nous ne saurions prendre notre parti du discrédit et de la dérision qui aujourd’hui l’accablent, de l’absence de débat politique véritable, encore moins y contribuer, car ils constituent une menace grave pour la démocratie. Cela fait partie de notre tradition théologique que de redire l’importance et la noblesse de la chose publique et d’accompagner de façon constructive et vigilante ceux qui en ont la charge, notamment les membres de nos Eglises. Certes, nous n’avons pas de leçons à donner aux responsables politiques, ni de programmes à leur offrir, mais nous pouvons les encourager dans leur mission, la leur rappeler le cas échéant, prier pour eux et travailler comme citoyen et comme chrétien à construire un vivre ensemble renouvelé, où chacun à des droits et des devoirs. Ce type d’engagement au cœur de la profanité du monde, au service de la communauté humaine a toujours caractérisé le protestantisme. Il passe par une reconstruction des réseaux associatifs, un travail d’éducation, de formation, à commencer dans nos propres réseaux. Comme l’écrivait récemment Olivier Mongin, seul ce travail de longue haleine peut permettre la construction d’un vivre ensemble généreux et solidaire, en nous faisant « passer de la peur de l’autre à la peur pour l’autre ».57
* * *
57 Olivier MONGIN, La peur du vide. Essai sur les passions démocratiques. Le Seuil 1991 p.268
Conclusion
En conclusion je veux souligner trois aspects de mon propos.
58 Paul RICOEUR, cité par Jean DANIEL in Dieu est-il fanatique ? Essai sur une religieuse incapacité de croire. Arléa, 1996, P.9
La parole de l’Eglise dans l’espace public est aux yeux du pasteur Michel Bertrand une question tout à fait d’actualité pour le monde protestant dans la société française : les Eglises protestantes en France n’ont pas à caresser le rêve de devenir une Eglise puissante et savent prendre en compte le fait de leur nombre et de leur intégration dans la société. De plus, leur témoignage passe souvent par une action concertée entre toutes les Eglises.
S’interroger sur ce que d’aucune appellent le déficit magistériel du protestantisme est bien mettre le doigt sur cette réticence protestante à toute visibilité hégémonique, mais une double tentation est à éviter : celle de vouloir gouverner comme celle de fuir le monde. « L’invisibilité voilà ce qui nous ruine » disait Bonhoeffer , car la parole de l’Eglise, hier comme aujourd’hui est attendue face à toute la montée des peurs et des angoisses.
Tenter d’y répondre, c’est s’interroger sur les conditions du bien transmettre aujourd’hui et sur les modalités du témoignage.
Discussion suite à l’exposé de Michel Bertrand
Le pasteur Jacques Maury en instant sur la notion de peuple de témoins relève que notre débat porte sur la nécessité d’une parole d’Eglise dans la société qui va au-delà du témoignage personnel. Le père Michel Evdokimov se demande si dans l’optique protestante ne se reflète pas toujours l’ombre de l’Eglise catholique. Il s’agit pour les protestants de se situer à la différence de l’Eglise catholique. Mais qu’en est-il en passant du pluriel au singulier, pas seulement des protestants, mais de l’Eglise protestante ? Le pasteur Alain Blancy fait remarquer que cette interrogation devrait se faire aussi en regard d’une parole juive et non pas simplement dans ce regard protestant-catholique. Les juifs ont un exercice de l’autorité souterraine et non pas souveraine. Cela n’est pas sans importance dans notre débat sur la parole des Eglises contre tous les totalitarismes.
Monseigneur Paul rappelle la compréhension orthodoxe de l’Eglise comme icône de la Trinité et comme reflet de la Vérité issue de la volonté des trois personnes divines. Dieu agissant dans son Eglise fait de celle-ci beaucoup plus qu’une simple réunion de personnes et cela colore forcément la parole de l’Eglise.
Un débat s’installe sur Eglise et les institutions. D’aucuns font remarquer qu’aujourd’hui nos contemporains n’attendent plus une parole d’Eglise, des réponses d’appareil mais bien plutôt des paroles de témoins et d’experts en humanité. D’autres n’oublient pas que ces paroles individuelles sont aussi bien souvent portées par l’autorité des synodes et de leurs déclarations qui permettent le débat et le positionnement de chacun. De plus, dans le vécu des Eglises orthodoxes notamment pendant la période du communisme, la liturgie a été comprise comme une parole publique de l’Eglise.
La difficulté d’une parole d’Eglise tient aussi au fait qu’elle n’est pas médiatique : si le message de la Croix veut être bonne nouvelle pour tous et pour le monde, il y a dans ce scandale même de la croix une certaine irrecevabilité du salut. Pourtant, c’est bien ce message qu’il faut dire, redire à temps et contre-temps (Jacques Maury). Les Eglises perdent beaucoup de temps à s’interroger sur le « comment du message » (de bonnes structures de communication) alors que l’important reste le contenu même du message. Qu’est-ce que l’on dit par exemple aujourd’hui oecuméniquement et à partir du message chrétien face au discours raciste de l’extrême-droite et cela sans être paralysé par le « comment le dire » ?
Michel Bertrand sur ce point insiste sur les risques de toute incarnation dans l’histoire : toute parole d’Eglise se veut reflet du message évangélique mais en même temps doit se risquer dans un contexte précis et des formes appropriées. Et il est toujours imprudent de porter à ce propos des jugements sur des situations qui ne sont pas les nôtres.
Le débat se conclut par une information réciproque sur la place de la liturgie en chacune de nos traditions comme forme d’expression publique du témoignage de nos Eglises. Sur ce terrain on mesure combien dans nos compréhensions nous sommes et les uns et les autres façonnés par notre patrimoine oriental ou occidental.
La parole publique des Eglises doit être regardée d’abord en fonction de la réalité actuelle de la culture séculière : celle-ci aujourd’hui a de multiples facettes et on ne peut pas dire qu’il y ait une religion à pouvoir marquer de son empreinte la totalité du savoir. Pourtant la libération du champ séculier est aussi un héritage judéo-chrétien et le christianisme ne doit pas avoir peur de la sécularisation.
Si la sécularisation a quelques effets redoutables tels que la destruction des références symboliques au profit d’une domination de la raison, on assiste toutefois aujourd’hui à un retour du religieux et parfois sous des formes aberrantes.
Dans ce contexte, les Eglises ont à promouvoir le sens du gratuit, du mystère et de l’inassimilable. Elles peuvent aussi apporter le témoignage de la beauté et surtout continuer à dire une parole qui fasse réfléchir sur la finalité de l’homme sur terre. Il s’agit de rappeler à la société sa tradition éthique et de déceler, même en temps de crises, les vraies questions qui fondent le paradigme de la vie en société à savoir toutes les interrogations sur la vie, le bonheur, la place de l’homme dans la société, etc… C’est le témoignage de l’ « ailleurs » qui déchire la finitude : le témoignage de la foi est une bénédiction constante de la vie.
Une société sécularisée ayant éliminé la chape du cléricalisme peut être une nouvelle chance pour les Eglises, pour leur mission éducative interpellante dans toute la culture. Mais pour cela il leur faut inventer de nouvelles formes de pré-compréhension et de présentation du message.
Le pasteur Alain Blancy constate que dans la société la dérive protestante aboutit à la secte. Qu’en est-il dans la vie des Eglises orthodoxes ? Est-ce que les critères de résistance sont seulement placés dans la culture et la mémoire de la tradition ? Y a-t-il aussi dans cette tradition une exigence et en même temps une retenue ?
Le pasteur Michel Bertrand relève que, si aujourd’hui on parle beaucoup de Dieu et que Dieu retrouve un nouvel espace dans la compréhension de sociétés, de quel Dieu s’agit-il ? De plus qu’appelle-t-on pré-compréhension de Dieu et dans le compagnonnage avec nos contemporains à quels compromis… sans compromission… sommes-nous prêts quant aux « comment » et aux formes de notre message sans avoir à renoncer à l’essentiel de nos convictions.
La discussion porte essentiellement autour de cette interrogation et certains suggèrent que lors d’une des prochaines rencontres, nous puissions entreprendre un travail biblique et théologique sur la question du kérygme dans une société sécularisée et sur le comment nous pouvons être témoins de la Bonne Nouvelle aujourd’hui.