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Marche œcuménique des jeunes professionnels
à Vézelay, 2-3 octobre 2004

Un nouveau souffle œcuménique ?

La marche œcuménique des Jeunes Professionnels, les 2 et 3 octobre derniers, a rassemblé près de cinq cents participants, jeunes, entre 25 et 35 ans. Ce nombre peut étonner, et réjouir, surtout si l’on songe que très peu de ces jeunes adultes avaient déjà fait une expérience oecuménique auparavant. D’où est venue cette initiative et selon quel esprit ?

 

L’initiative est née l’an dernier, au sein de la Coordination des Jeunes Professionnels (CoJP). Fondée en 1997, parrainée par la Conférence des évêques, cette association de jeunes adultes catholiques, dont je suis membre, a pour objectif de promouvoir l’essor de groupes et de projets faits pour et par les JP dans l’Eglise. Nous y avons toujours été saisis et stimulés par la diversité des sensibilités et des parcours des jeunes chrétiens, même parmi les seuls catholiques. Nos propositions, comme les universités d’été ou les week-ends, spirituels ou de détente, mettent en présence des chrétiens parfois très différents : d’anciens scouts, de toutes obédiences, y côtoient d’anciens de la Mission étudiante, ou qui viennent de communautés charismatiques, ou du Réseau Jeunesse Ignacien, ou encore de l’Action catholique, et beaucoup d’autres « chapelles », dans lesquelles chacun a reçu la foi. Certains sont très engagés, d’autres plus hésitants ; certains savants, d’autres pas du tout. C’est là une des chances et des qualités de la CoJP : nul ne vient pour faire sonner ses attaches ou le bien-fondé de sa tradition personnelle, mais pour se mettre à l’écoute des autres, s’en nourrir, et découvrir, dans une Eglise rassemblée sous le seul nom du Christ, que Dieu est plus grand encore que ce qu’en montre sa tradition. Nous avons expérimenté combien la foi de chacun y gagne en force, en légèreté, et en liberté.

 

C’est forts de cet esprit d’ouverture, et d’une expérience acquise en la matière depuis près de huit ans, qu’il nous a semblé, en 2004, que le souci de découvrir et s’enrichir des différentes expériences chrétiennes ne pouvait respecter entièrement notre foi au Christ s’il était limité à la seule expression de la foi catholique et romaine, si diverse soit-elle dans ses sensibilités.

 

Le premier désir de l’expérience oecuménique est donc né d’un souci pastoral à l’intérieur de notre Eglise catholique. Il ne nous semblait ni honnête, ni chrétien de vouloir offrir ce qu’il y a de mieux, en n’offrant que la perception catholique de notre foi. Notre volonté, à nous organisateurs, n’a pas été de « découvrir le protestantisme », ou « découvrir l’orthodoxie », mais de profiter de ces traditions, pour enrichir notre foi. Nous avions besoin de vous. La suite s’est faite « toute seule », au gré des rencontres fortuites et des amitiés tissées avec des réformés, des orthodoxes ou des maronites.

Nous avions aussi la claire conscience que l’œcuménisme n’apparaissait, pour la plupart des jeunes catholiques, que comme une entreprise louable et lointaine, et pas comme une réalité susceptible de répondre à l’unique question qui les fait venir à Vézelay : comment devenir, être, rester chrétien ?

 

L’œcuménisme n’est donc profitable pour nous que s’il permet une réponse à cette question personnelle. C’est pour faire grandir la foi des participants, leur faire mieux sentir, mieux comprendre, mieux aimer Dieu en qui ils ont mis leur espérance, que nous avons cru l’ouverture aux autres confessions chrétiennes bénéfique, et même nécessaire. Nous ne prétendons pas – qui sommes-nous pour le faire ? – changer le visage de la chrétienté, et rapprocher les confessions chrétiennes séparées. Nous n’œuvrons pas pour l’œcuménisme. Nous ne nous plaçons pas sur le plan du dialogue théologique, mais sur l’approfondissement en commun d’une même foi, celle du symbole des Apôtres. Les participants ont été heureux de parler avec des frères chrétiens qui ne pratiquaient pas tous de la même manière, et dont ils pouvaient tirer certaines vérités. Le thème choisi, comme toujours à Vézelay, était un thème qui touche aux fondements même du christianisme : après le pardon, l’amour- roi, la grâce, c’est l’Evangile qui nous a rassemblés en 2004, sous l’intitulé « Tous dépositaires de l’Evangile »

 

Dès lors que l’essentiel est pour nous d’approfondir certaines grandes vérités de l’Eglise universelle, le rapprochement liturgique n’est plus un objectif premier : que chacun garde sa façon de célébrer Dieu, qu’il puisse exprimer dans son langage habituel sa proximité avec Dieu, c’est souvent là qu’il est le plus éloquent. Sortir chacun de son terreau pour faire un pot commun est une opération risquée, et fait perdre force et couleur à certaines très belles expressions de la foi.

 

Cet « œcuménisme de partage », où tous sont là, mais chacun restant lui-même, tantôt participant et tantôt spectateur des diverses célébrations, a un autre avantage : il nous a permis, à nous catholiques, d’amener beaucoup de jeunes catholiques à un culte, ou à une divine liturgie orthodoxe, alors qu’ils n’y seraient jamais allés par eux-mêmes. Vézelay avait déjà une tradition et un public, qui n’étaient pas ceux de l’œcuménisme. Soyons clair : moins d’un dixième de nos participants étaient déjà allés à un rassemblement œcuménique, ou même simplement à une célébration autre que catholique, n’ayant pas d’ami protestant ou orthodoxe (c’est beaucoup plus courant que l’inverse), et ne sachant trop pourquoi s’y rendre, tout seul, comme cela, un matin... En octobre dernier, ils avaient à la fois l’occasion de s’y rendre et la confiance pour y aller. C’est en approfondissant leur foi catholique qu’ils ont fait de l’œcuménisme, et non par hésitation, culpabilité ou confusion vis-à-vis de leur Eglise propre (ce que fait souvent craindre, surtout quand on est jeune, une démarche individuelle dont on n’arrive pas à rendre compte).

 

Cela a ainsi été l’occasion de dépoussiérer nos esprits de préjugés, plus rémanents que tenaces : il est courant chez les jeunes, même les jeunes de trente ans, et sans qu’ils soient particulièrement fermés, de n’être tout simplement pas au courant des rapprochements et des reconnaissances de ces vingt dernières années. Beaucoup des participants catholiques ignorent la réhabilitation de Luther par leur propre Eglise, et Jean Calvin souffre d’une image plus caricaturale encore. C’était un beau moment que cette veillée, où de jeunes réformés présentaient la figure de Calvin avec le respect et l’affection que l’on a pour un père dans la foi : parole et surtout ton jamais entendus dans nos paroisses ! Il suffit de peu de chose pour se remettre à l’endroit. Ce n’est pas un argumentaire qui convainc, c’est une réalité qui convertit. Nous sommes touchés par la douceur de Dieu sensible dans la parole de l’autre, à son insu presque, dans son intimité avec Jésus-Christ, son grand Dieu, son sauveur. J’ose espérer que nos frères orthodoxes et protestants auront de leur côté découvert une église catholique vivante, sans pape ni cardinaux (faites excuse : nous en avions invité un, pour la messe.), sans interdictions ni dogmes abscons, mais simple, mais vraie, comme un palais dont on découvre qu’il est d’abord maison, telle qu’elle nous convertit et nous fait vivre enfin, puisque c’est en son sein que nous avons trouvé la vie de Dieu.

 

Voilà l’œcuménisme tel qu’il a été vécu à Vézelay. En un sens, nous en avons bien conscience, c’est une expérience « pauvre », qui n’offre pas de perspectives très constructives au rapprochement des chrétiens ; mais c’est aussi une expérience de confiance, où la foi de l’autre est mieux que découverte, « palpée » : elle est reçue, partagée, « consommée » ai-je envie de dire. En ce sens, c’est un œcuménisme nécessaire, et bienfaisant, qui change secrètement les cœurs et nous unit de façon invisible, certes, mais puissante.