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SIBIU. 7 Septembre.
Forum : Europe

 

 

 

Perspectives pour un dialogue accru entre politiques et religions.

 

 

 

 

Jean-Arnold de Clermont
Président de la Conférence des Eglises Européennes
Septembre 2007.

 

 

C’est des perspectives d’un dialogue accru entre politiques et religions qu’il m’est demandé de parler ici. Ce qui présuppose que ce dialogue a lieu ! et qu’il peut se développer. J’aimerais d’emblée sur ces deux points préciser comment je vois et comprends la situation présente. Et tout d’abord la réalité du dialogue.

 

Bien sûr, il existe. La présence de Monsieur Barroso, président de la Commission Européenne, celle du Commissaire Jan Figel, qui est particulièrement en charge du dossier des dialogue interculturels et attend beaucoup de notre participation ; mais la présence aussi du Commissaire Léonard Orban, et du Président de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, Monsieur Réné Van der Linden,  en sont des preuves éclatantes. Prenez l’exemple de la Convention pour l’Europe qui a préparé le texte du Traité Constitutionnel Européen, notre Commission Eglise et Société de la KEK, la COMECE pour les Episcopats catholiques européens, ont tout au long de ce son travail proposé des commentaires et des amendements au texte projeté ; lisez la chronique des événements bruxellois ou strasbourgeois, et vous y trouverez les échos de visites de responsables religieux de tous niveaux aux Présidents de la Commission ou du Parlement ou du Conseil de l’Europe.

 

Mais précisément de quel dialogue s’agit-il ici ? Y a t’il véritablement dialogue parce qu’il y a rencontres et même échanges de vues ? De cela je doute parfois ! Ainsi, voici trois années successives où, au mois de mai, le Président en exercice de l’union européenne et le Président de la Commission – cette dernière année s’était joint fort heureusement le Président du Parlement – ont invité des représentants des religions en Europe – entendez : juifs, chrétiens et musulmans – pour une rencontre d’une journée à Bruxelles. Je n’ai pu participer à la première ayant été invité quinze jours plus tôt et ne pouvant remettre un engagement antérieur. L’an dernier il nous a fallu, trois d’entre nous quitter le Comité central de la KEK pour satisfaire aux exigences de dates fixées unilatéralement ! Cette année, instruits par l’expérience, nous avons réussi à savoir suffisamment tôt quand cette rencontre devenue « traditionnelle » aurait lieu. Le processus s’est amélioré dans le temps, permettant d’éviter la succession de monologues ; permettant la participation effective de Commissaires européens qui ont pu s’exprimer, indépendemment des discours préliminaires des trois présidents ! Mais s’agit-il d’un dialogue, quand le Président de la Commission fixe le sujet, établi la liste des invités, et répond en final aux questions des journalistes pour dire l’importance du dialogue avec les religions… J’ai le sentiment souvent que nous y allons pour le symbole, pour la photo !

 

Depuis deux ans je ne cesse de dire que ce n’est pas ainsi que nous comprenos la mise en place d’un véritable dialogue. Nous souhaitons que cette journée permette de faire un vaste tour d’horizon des attentes réciproques des Institutions européennes à l’égard des religions et réciproquement ; qu’ensemble nous puissions établir l’ordre du jour d’une telle rencontre et la liste des participants, pour adjoindre aux représentants qualifiés des Eglises et en fonction des sujets des représentants d’organisations spécialisées. Ce d’autant plus qu’une telle journée de travail à forte valeur symbolique doit pouvoir s’inscrire dans le prolongement et en introduction à un travail continu pour lequel nous demandons tant à Bruxelles qu’à Strasbourg, tant à l’égard de la Commission, du Parlement ou du Conseil de l’Europe de trouver des vis à vis autorisés qui systématiquement créent les passerelles de travail commun entre politiques et religions. Ainsi se développera un dialogue construit sur les perspectives de la construction et de l’intégration européennes, sur le développement des relations culturelles, sur la place des religions dans l’espace public…

 

C’est bien ce qu’a envisagé le texte du Traité Constitutionnel européen dans son article 51 en parlant de « maintenir un dialogue ouvert, transparent et régulier » avec « les Eglises et les associations ou communautés religieuses » en « reconnaissant leur identité et leurs contributions spécifiques ». Cet article est remarquable à plus d’un titre, par son parallélisme avec l’article 47§2 concernant les associations représentatives et la société civile, par la place qu’il reconnaît donc aux Eglises, associations ou communautés religieuses, et par le fait qu’il souligne leurs contributions spécifiques. En fait, il trace la route et nous, à Sibiu, avons à en affirmer l’importance. Nous avons à dire tant à l’Union Européenne, sa Commission et son Parlement, qu’au Conseil de l’Europe, que nous souhaitons contribuer avec notre spécificité à la construction et l’intégration européennes, et à la mission qui est celle de l’Europe dans le monde.

 

* * *

 

Mais, direz-vous, pourquoi une telle prétention ?

 

Les religions, les Eglises pour ce qui nous concerne, ont-elles une contribution qui serait autre – je ne dis pas meilleure – mais spécifique, telle que l’Europe dans ses institutions serait en tort de s’en priver ? Je le crois et vous invite avec moi à l’affirmer fortement depuis cette rencontre de Sibiu.

 

Ce n’est, bien sûr, un secret pour personne que les pères fondateurs de l’Europe étaient chrétiens, catholiques, convaincus ; les Robert Schumann, Alcide de Gasperri, Konrad Adénauer, Charles de Gaulle…mettaient leur foi en action. L’Union Européenne, c’est d’abord un projet de réconciliation et de paix, portés par des chrétiens. Pour ses fondateurs, il fallait créer un espace de paix, où les relations économiques et politiques seraient tellement fortes qu’aucun conflit ne pourraient plus venir y semer la mort comme au XIXè et XXè siècles. Seule la réconciliation franco-allemande l’a rendu possible, et l’instrument d’une telle réconciliation a été la communauté économique du charbon et de l’acier puis la communauté économique européenne, etc. Mais ne nous y trompons pas, c’est le projet économique qui était l’instrument d’un projet spirituel, l’instauration de la paix.

 

Et cela doit porter aujourd’hui encore le témoignage des Eglises en Europe, notamment lorsque celle-ci est tentée d’oublier le projet que j’appelle « spirituel » au bénéfice du grand marché.

 

Une autre dimension de ce projet européen est exprimée en termes quasiment œcuméniques, du moins familiers aux adeptes de la démarche œcuménique : « l’unité dans la diversité » C’est une vision de l’Europe qui respecte la diversité culturelle – comme par exemple la multiplicité des langues ! – et qui n’en affirme pas moins la volonté d’un continent uni.

 

Cette consonance entre les objectifs fondateurs de l’Union Européenne et ce que j’appellerais des valeurs profondément spirituelles, sinon chrétiennes, méritent toute l’attention des chrétiens eux-mêmes. Ils sont plus que de simples citoyens de cette Europe ; ils sont en quelque sorte responsables de l’héritage de leurs pères dans la foi ; ce qu’ils reçoivent de l’Evangile comme message de pardon, de réconciliation et de paix, comme appel à l’unité dans le respect de chaque personne humaine dont la dignité tient à l’amour de Dieu pour elle, les chrétiens ont à le vivre dans le contexte géopolitique qui est le leur, sans confusion ni compromission. Ils ne sont pas, dans leurs institutions, par leurs Eglises, associations ou communautés religieuses, porteurs de la responsabilité politique ; mais ils ont, à l’égard des institutions politiques, un devoir de parole et d’action qui sans cesse indique aux politiques le chemin de la fidélité au message évangélique.

 

Prenons un seul exemple : Faut-il que la Turquie entre dans l’Union Européenne ? La question est lourde d’arrières pensées : Intégrer la Turquie c’est intégrer un pays plus peuplé que tous les autres grands pays européens ! C’est intégrer un pays majoritairement musulman ! C’est donc poser un double problème, institutionnel par le poids qu’auraient ses représentants, et culturel… Mais, disent les partisans d’un tel projet c’est ouvrir un marché considérable, et c’est assurer une aire de paix aux frontières asiatiques de l’Europe…

 

Pouvons-nous, chrétiens, entrer dans ce débat avec des arguments spécifiques ? Nous n’avons guère de compétence particulière pour choisir entre pleine intégration et partenariat privilégié. Mais nous avons, par contre, des partenaires privilégiés, avec lesquels nous réfléchissons à la question et dont nous devons être les porte-parole. Il s’agit du Patriarcat Œcuménique, des Eglises catholique, arménienne et évangéliques, aussi minoritaires soient-elles. Or que disent-ils ? Ils souhaitent un fort arrimage de la Turquie à l’Union Européenne pour deux raisons majeures qui tiennent à certains des présupposés de l’UE : le respect des droits de l’homme, le respect des minorités religieuses…Seule l’UE, l’Europe politique, peut imposer une telle évolution si nécessaire pour la Turquie. S’il est une responsabilité des Eglises en Europe, c’est bien de rappeler cela avec force. Mais nous savons qu’une telle intégration, quelque forme qu’elle prenne, ne se fera pas sans un travail approfondi, long et persévérant, de réconciliation, notamment avec les victimes de l’Empire Ottoman ou des Jeunes Turcs.

 

Là encore, non seulement les Eglises doivent le rappeler avec force aux responsables politiques mais encore offrir leurs capacités de rencontre, de dialogue, et faire fructifier leurs « talents ».

 

Le dialogue interreligieux en est un dont l’Europe a grand besoin. Il n’est donc pas indifférent aux Eglises de voir l’Union Européenne accorder de plus en plus d’intérêt à ce qu’elle appelle le dialogue des cultures, les dimensions culturelles de l’intégration européenne, pour les quelles la participation des Eglises est acquise.

 

Redisons le encore une fois, pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté : Ce ne sont pas les compétences économiques, sociales ou politiques des chrétiens dont il est ici question, même si cela ne les empêche pas d’en avoir ! Mais il s’agit de leur apport que je qualifie de spirituel ; de ce qui leur vient de la Tradition de l’Eglise universelle, de leur lecture attentive sans cesse renouvelée des Ecritures Saintes, de leur écoute attentive de l’Esprit Saint… Ils aspirent à partager le regard de Dieu sur l’humanité souffrante et ce regard ils ont à l’offrir à ceux et celles qui sont en situation de responsabilités politiques.

 

* * *

 

Aussi pour rassembler en quelques instants ce que j’entends par la spécificité de l’apport des Eglises dans la construction et l’intégration européennes, j’aimerais formuler ici quatre exigences, en forme de slogans.

 

D’abord un rappel : l’Europe c’est plus vaste que l’Union Européenne ! Notre Conférence des Eglises Européennes, par exemple, inclut la Russie, l’Arménie, la Turquie…comme le Conseil de l’Europe. Cela pose bien sûr des questions géographiques et culturelles ! La Russie va jusqu’en Sibérie… Istanbul est à cheval sur le Bosphore avec une rive dite européenne et l’autre asiatique…L’Arménie est évidemment asiatique et pourtant culturellement européenne…  Quels critères retient-on pour définir l’Europe ?

 

La KEK s’est construite autour des années cinquante sur l’idée de conserver le lien entre l’est et l’ouest de l’Europe malgré le rideau de fer. Elle inclut le Patriarcat Œcuménique dont le siège est à Istanbul, le Patriarcat de Moscou et le Catholicosat Apostolique Arménien dont le siège est à Echmiadzine ;  mais toutes ces considérations sont de natures culturelles ou confessionnelles, et dépassent la géographie. Il en est de même pour l’Europe politique, celle fondée sur les Droits de l’Homme, ou celle fondée sur la réconciliation et la paix, et le grand marché économique. Le projet politique dépasse les frontières géographiques. A plus fortes raisons ses dimensions culturelles et spirituelles !

 

L’Europe que nous voulons est une Europe humaine. Sous cette appellation somme toute fort commune, je veux signaler quelques dimensions souvent rappelées par les Eglises aux politiques : écouter la voix des gens ordinaires, de ceux qui disaient notamment lors des débats autour du Traité constitutionnel qu’on insistait trop sur les objectifs militaires aux dépends des objectifs sociaux ;  donner à l’Europe la capacité d’une prise de décisions plus efficace et plus transparente, sur la base d’un accord politique plus contraignant fondé sur la vision d’une Europe juste, durable et participative ; mais plus encore, placer au cœur du projet politique la lutte contre la pauvreté, la justice sociale, l’avenir écologique… en d’autres termes l’être humain dans la plénitude de ses relations avec ses semblables.

 

L’Europe ne se fera pas sans les religions. Sans les chrétiens, certes ! Je n’ai cessé de rappeler leur rôle. Mais plus largement dans le dialogue interreligieux nous avons à affirmer la dimension spirituelle de l’être humain et de tout projet le concernant. Ce dialogue est trop souvent vécu comme un rapport de forces. Il faut qu’il devienne toujours plus un levier vers une plus grande attention aux êtres humains.

 

L’Europe, enfin… mais cet enfin signale simplement que je suis quasiment au terme de mon exposé et le débat qui doit suivre montrera aisément que j’aurais du être plus long et plus complet, l’Europe doit se sentir responsable à l’égard du reste du monde, pour y porter son message de réconciliation et de paix, et pour y vivre l’unité dans la diversité. En ce sens l’ouverture vers le monde méditerranéen, berceau de la diversité des religions monothéistes, la solidarité avec le continent africain qui lui est si proche, le respect des migrants et l’attention aux demandeurs d’asile , appartiennent pour moi au cœur du projet européen.

 

De Sibiu, j’attends que cela soit dit en termes aussi concrets que possible comme un message de renouveau et d’unité pour notre continent.