Les établissements protestants de santé ont-ils encore une raison d'être aujourd'hui ? colloque de la Fédération de l'Entraide protestante, Paris, les 21-22 novembre 1997

Auteur : MOLLET Robert

 A l'initiative de son groupe de réflexion sanitaire, la fédération de l'Entraide Protestante organisait un colloque sur la pertinence des oeuvres protestantes, les 21 et 22 novembre 1997 à Paris. La majorité des quatre vingt participants étaient des praticiens du secteur non lucratif protestant de santé, administrateurs d'associations ou de fondations, directeurs, responsables de soins.

Sur le "marché" de la santé, où secteur public et secteur lucratif imposent actuellement leurs logiques dominantes, la pertinence des oeuvres protestantes est mise en question. Par une introduction à caractère historique, Arnaud Baubérot resituait les contextes qui ont présidé à la création des oeuvres sanitaires protestantes au siècle dernier. A partir de son enquête "Les entreprises protestantes ont-elles une âme ?", Bertrand Vergniol a ouvert la voie de ce qui pourrait être aujourd'hui, au-delà de la contrainte économique, l'affirmation des valeurs évangéliques et du questionnement éthique dans ces oeuvres.

Pour que la réflexion puisse s'ancrer dans les pratiques et les préoccupations qui affectent ce secteur, la parole était successivement donnée à sept responsables d'associations.

La participation au service public hospitalier ne considère pas la santé comme un bien marchand, puisqu'elle a trait à la vie et au sens de la maladie et de la mort de chaque être humain. Elle est, à ce titre, l'affaire des Eglises et des oeuvres confessionnelles, même si ces dernières ne revendiquent ni exhaustivité, ni exemplarité, ni exclusivité. La présence d'oeuvres sanitaires protestantes est aussi un gage d'approche pluraliste de la santé.

La pertinence des oeuvres protestantes s'incarne dans la valeur du service et dans l'utilité sociale, laïque, de l'oeuvre. Pour la Fondation John Bost, l'offre de soins est originale ancrée dans la durée, elle s'adresse à la globalité de la personne. L'entreprise ne néglige ni son attitude conviviale, ni son aspect militant. Elle prône une éthique de témoignage et un oecuménisme de terrain.

Un intervenant a invité chacun à se poser, en permanence et en situation, la question de la pertinence entre le "mieux soigner" et le "mieux dépenser" le soin renvoie à la notion d'amour et la gestion à celle de justice. Le but étant d'assurer la meilleure responsabilité et de faire en sorte que les deux notions se renforcent l'une l'autre, il a plaidé pour une grande capacité de discernement dont le chrétien peut-être un acteur privilégié. Il a été noté que le discours protestant sur la santé est trop pudique sur le facteur économique les capitaux manipulés dans la santé sont énormes, l'activité pharmaceutique dépend d'un nombre réduit d'énormes multinationales. Quant à la justice distributive garantie par le service public, celle-ci n'est-elle pas en danger devant le développement des groupes de soins privés ?

Tout chef d'entreprise de santé, fût-il protestant, est confronté à une exigence première de compétence. Au-delà, le domaine de la santé touche à la souffrance et à la dignité et, à ce titre, c'est un champ où l'on mesure le degré d'humanité de chaque société. Pour cette raison, ce domaine représente un front de combat et de témoignage essentiels les protestants ne doivent en aucun cas déserter ce secteur.

Le protestantisme s'incarne dans une colonne vertébrale qui n'est ni une image de marque ni un facteur existentiel, mais qui génère, chez les hommes et les femmes protestants, des comportements et un témoignage spécifiques.

La survie de l'entreprise protestante de santé sera liée à sa capacité d'adaptation, tant sur le plan structurel que sur le plan de l'activité, sachant que c'est toujours par le capital qu'une restructuration est possible à partir d'un minimum quantitatif vital. Face à l'Etat qui contraint et commande, face au consumérisme des soins, les protestants devront organiser un lobbying fort pour développer et défendre leur approche responsable de la santé.

En conclusion, la synthèse suivante a été proposée aux participants pour une réflexion commune :

- Les oeuvres protestantes sont confrontées à une éthique de situation. C'est dans une relation forte et vivante avec le monde des églises que le terme identitaire de protestant peut ancrer son sens et qu'une réponse peut s'élaborer. Les églises sont-elles prêtes à entendre ce questionnement ?

- Les éléments de pertinence sont aussi liés à la pérennité de l'oeuvre, elle-même soumise à la "performance" de l'entreprise. Si cette survie peut être assurée, alors les oeuvres pourront faire entendre une parole éthique, maintenir le pluralisme de l'offre dans le champ sanitaire, et réaffirmer ce qui fait leur matrice spirituelle les valeurs évangéliques.

Dans un monde où la santé sera de plus en plus au centre des enjeux sociaux, moraux et économiques, ce serait un contre-témoignage si les oeuvres protestantes abandonnaient leur présence dans ce secteur, même si l'évangile ne peut être enfermé dans une quelconque identité confessionnelle.

Robert Mollet, Secrétaire général de la Fédération de l'Entraide protestante
le 29 décembre 1997

Source : BIP;1451
Date de parution : 7 janvier 1998