Adieu à Jean Rott


 
Auteur : LIENHARD Marc

Le 11 juillet 1998, l'historien Jean Rott nous a quittés. C'était un homme bien connu des seizièmistes qui, pour la plupart, ont eu l'occasion de profiter des fruits d'une oeuvre impressionnante.

Jean Rott était né en 1911 à Avricourt en Moselle, dans une famille pastorale. Après l'école élémentaire, le collège à Sarrebourg, puis une  classe préparatoire à Strasbourg, l'étudiant doué, qui maîtrisait déjà le latin et le grec avec une rare perfection, intègre l'Ecole des Chartes. Il y réside de 1929 jusqu'en février 1933; il en sort major de sa promotion après une thèse sur le Grand Chapitre de Strasbourg aux XIVe et XVe siècles. De mars à octobre de la même année 1933, il établit un inventaire des sources de l'histoire de l'Alsace sous la Révolution française. Puis il passe deux années à l' école Française de Rome, couronnées par un mémoire sur les finances du pape Clément V, avec publication d'un registre.

Après une formation d'officier de réserve, il est nommé secrétaire du Centre de Recherches Historiques Alsaciennes, institution financée par les deux départements. Il occupa cette fonction de 1937 à 1947. Sa première préoccupation fut l'établissement d'un répertoire des institutions, des revues et dépôts d'archives utiles pour l'étude de l'histoire de l'Alsace. En même temps, jusqu'en 1938, il acheva la publication en latin et en français des Classicae Epistolae de Jean Sturm, ce qui rendit accessible une oeuvre maîtresse du célèbre humaniste strasbourgeois. D'août 1940 à avril 1945, Jean Rott oeuvra aux Archives départementales avec Karl Stenzel et Manfred Krebs. C'est à cette époque qu'il commença à rassembler des lettres de Bucer : ce fut le début de son oeuvre scientifique principale.

 Après l'obtention du diplôme de bibliothécaire, il occupe cette fonction à la BNUS de 1947 à 1963; il y est chargé tout particulièrement des nouvelles acquisitions et de la réserve. Des relations nombreuses se tissent, entre autres avec des spécialistes de Sébastien Brant, Geiler de Kaysersberg et Thomas Murner. Il poursuit son travail sur Bucer, en contact avec François Wendel et le père Pollet. En collaboration avec Manfred Krebs, il publie en 1959, après dix ans de travaux, deux volumes d'Actes anabaptistes, élargissant la documentation rassemblée par Jean Adam dans les premières décennies du XXe siècle.

Ces travaux et d'autres recherches éminemment scientifiques entraînèrent sa nomination au CNRS, où il fut chargé de recherche à partir du 1er janvier 1964, détaché pour l' édition des Correspondances de Jean Sturm et Martin Bucer. Ce travail nécessita des séjours dans divers pays ou villes d'Europe: Copenhague, Leyde, la Belgique, Rome. Venise, la Suisse, (surtout Zurich) et Paris.
Peu à peu, le corpus de la Correspondance de Bucer atteignit 2700 lettres, et celui de Sturm 1400. En 1975, Rott obtint sur dossier le Doctorat d' état ès Lettres. II fut nommé docteur honoris causa des Facultés de théologie de Munster en Westphalie (1987) et de Neuchâtel (1991); en 1977 les Amis du Vieux Strasbourg lui attribuèrent leur Grand Prix. En 1980 parut un volume de Mélanges en son honneur: Horizons européens de la Réforme en Alsace; en 1986, 63 de ses études furent rééditées dans le volume Investigationes Historicae.

Ces brèves indications biographiques montrent bien une chose: la passion pour les sources. Il serait difficile de trouver un autre spécialiste du XVI° siècle qui aurait trouvé et édité autant de sources: les deux premiers volumes d'Actes anabaptistes strasbourgeois (1522-1535) ont permis l'élaboration de plusieurs thèses dans le monde entier; s'y ajoutèrent deux autres volumes (1536-1552) établis surtout grâce à lui. De 1979 à 1995 furent publiés trois volumes de lettres de Bucer jusqu'en 1529, le quatrième volume étant en préparation. En outre, Rott a réussi à transmettre sa passion à de jeunes historiens qu'il a initiés à ce travail souvent délicat et ingrat.

Il faudrait citer, à côté de ces grandes publications de sources et des Classicae Epistolae de Sturm, une série d'autres éditions, plus petites mais non moins intéressantes: l'appel du maître des carmélites Tilman de Lyn de 1521, qui constitue le premier manifeste du mouvement évangélique à Strasbourg, ou le pamphlet de Hans von Schore de 1527. Rott a pris une part déterminante à la publication de catalogues, tel celui de l'exposition à l'occasion du Congrès mondial mennonite de Strasbourg en 1984, sur L'Anabaptisme dans la vallée du Rhin de 1525 à 1750.

Pendant de nombreuses années, Jean Rott a participé activement au séminaire de DEA d'histoire du christianisme moderne, qui se tenait à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg. Il fut par ailleurs l'un des membres les plus zélés et les plus féconds du Groupe de recherche sur les non-conformistes et l'histoire des protestantismes (GRENEP), fondé en 1975.

Jean Rott était de la race de ces grands qui ont su rester humbles, parce qu'ils savent que nos connaissances resteront toujours fragmentaires, qu'il y aura toujours de nouvelles sources à découvrir, de nouvelles connaissances à acquérir, de nouvelles conclusions à tirer, parce qu'ils savent aussi que les chercheurs sont solidaires les uns des autres. Ainsi, il n'a jamais éprouvé le besoin de jouer des coudes. II a su faire de la recherche un travail d'équipe: nous en avons tous profité et il nous a servi d'exemple. Pour cela et pour tout le reste, nous n'oublierons pas cet homme d'exception.

Source : REVUE D'HISTOIRE ET DE PHILOSOPHIE RELIGIEUSE,  4
Date de parution : octobre-décembre 1998