Enjeux du dialogue avec les juifs et les musulmans : éléments de réflexion proposés aux membres de la Fédération Protestante de France

Auteur(s) : FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;FPF;COMMISSION EGLISE-PEUPLE D'ISRAEL;COMMISSION EGLISE-ISLAM

(Adopté par le Conseil de la Fédération Protestante de France du 8 janvier 1996)

Préambule:

Les Commissions Eglise-Peuple d'Israël et Eglise-Islam de la Fédération Protestante de France poursuivent depuis de nombreuses années une expérience de dialogue avec des croyants juifs ou musulmans et elles ne cessent d'examiner les questions que leur présence à nos côtés, dans notre pays et dans le monde entier, pose à notre foi chrétienne. Parmi celles-ci figure notamment celle d'un témoignage et d'un service fidèles à l'Evangile.

Dans ces rencontres, nous nous sentons profondément interpellés par des hommes et des femmes qui, comme nous, se réclament d'une tradition de foi: la tradition abrahamique. Cette tradition se réfère à la révélation d'un Dieu unique qui ne cesse à travers les âges de se susciter des témoins et des prophètes, porteurs d'une Parole vivante, exigeante et aimante, laquelle appelle l'humanité entière à se tourner vers Lui, à L'adorer et à Le servir Lui seul.

La prise en compte de cette tradition de foi commune incite aujourd'hui des représentants ou des fidèles appartenant à ces trois communautés à se rencontrer de plus en plus à un plan local, régional, national ou international. Ces rencontres souvent dénommées "rencontres de dialogue ou d'amitié" se proposent de mieux connaître la foi et les pratiques de l'autre partenaire, mais aussi d'apporter ensemble un témoignage de paix, de justice et d'amour à un monde divisé et dominé par des puissances de haine et de mensonge.

C'est à partir de ce contexte nouveau de rapprochement et d'estime entre nos trois traditions de foi que nos deux Commissions Eglise-Peuple d'Israël et Eglise Islam ont jugé utile de transmettre aux Eglises membres de la F.P.F. les éléments de réflexion qui suivent.

Ce document est le résultat d'un long cheminement et travail de nos deux Commissions. Certaines approches, perspectives ou affirmations, pourront surprendre ou étonner le lecteur qui n'a pas eu l'occasion, comme nous, de réfléchir pendant plus de trente ans aux questions impliquées par la rencontre avec des croyants juifs ou musulmans. Dans un souci de meilleure communication et compréhension, nous nous sommes efforcés de reprendre certains points de réflexion qui nous tiennent particulièrement à coeur sous forme de questions. Nous souhaitons que ces questions fassent l'objet d'un large débat dans nos Eglises, mais aussi d'une écoute attentive des uns et des autres. Car des expériences différentes dans la rencontre avec des juifs ou des musulmans peuvent nous amener à prendre des positions parfois diamétralement opposées et il vaut la peine de mieux prendre conscience des facteurs qui ont pu nous amener à nous déterminer à prendre telle ou telle position.

Ce document n'a pas d'autre but que de permettre à nos communautés et aux membres de ces communautés d'avancer dans ce domaine si délicat et complexe de la rencontre avec d'autres croyants qui se réclament du même Dieu que le nôtre et qui ont pourtant une compréhension tellement différente de sa révélation et de la vocation de l'homme dans ce monde-ci.

1. Nous libérer d'un passé douloureux et traumatisant

Pendant des siècles, juifs, chrétiens, puis musulmans, se sont trouvés enfermés dans des contextes d'exclusion, d'ignorance et de haines réciproques, qui ont modelé nos mémoires collectives. De sorte que nous ne sommes pas capables aujourd'hui encore de nous rencontrer sans avoir d'abord à vaincre au plus profond de nous-mêmes des réactions de méfiance et de peur à l'égard les uns des autres.

Il n'est pas inutile de rappeler quelques-uns de ces éléments marquants qui ont laissé de profondes traces dans nos mémoires. Mentionnons l'exclusion des chrétiens de la Synagogue juive après la destruction du second Temple; le développement chez les chrétiens d'une polémique à l'encontre du judaïsme et ses traces jusque dans les écrits du Nouveau Testament, ce qui a alimenté bien des persécutions contre les juifs en Europe depuis l'Antiquité tardive; l'avènement de l'islam qui contraint juifs et chrétiens vivant dans les territoires conquis par celui-ci à accepter un statut de subordonnés; croisades des Occidentaux pour "libérer" les lieux saints, puis reconquête de l'Espagne qui aboutit à la disparition totale des communautés juives et musulmanes dans ce pays; les musulmans par deux fois aux portes de Vienne (1529 et 1683); au XVIIIème siècle, installation des Britanniques aux Indes, puis en 1798, débarquement de Bonaparte en Egypte qui marquent le début de la colonisation des terres musulmanes; l'extermination des juifs décidée et mise en oeuvre par l'Allemagne nazie; 1948, la création de l'Etat d'Israël et le début du conflit israëlo-arabe; enfin tout proche de nous, l'intensification de la violence et de la lutte armée de la part de certains groupes islamistes.

Toutefois, dans ce contexte d'affrontements sans cesse renouvelés entre nos communautés religieuses et pour mieux juguler ces conflits, nos états modernes ont promu un nouveau type de société laïque, plus tolérante, pluriethnique, pluriculturelle et plurireligieuse.

Si nous voulons éviter des conflits et des affrontements toujours plus meurtriers entre communautés humaines et religieuses (Palestine, Irlande, Bosnie, Algérie, etc...) nous ne pouvons que chercher un "vivre ensemble" qui repose sur le respect de la diversité ethnique, culturelle, religieuse.

En tant que chrétiens qui plaçons notre foi en un Dieu unique qui veut rassembler ultimement tous les peuples de la terre en une seule humanité nouvelle, il nous est difficile de nous dérober à cet appel à un vivre ensemble et au dialogue. Mais alors cet appel ne nous oblige-t-il pas à regarder avec des yeux nouveaux celui ou celle qui est différent de nous, et même à comprendre le dessein de salut de Dieu pour l'humanité en termes différents de ceux auxquels nos traditions religieuses nous ont habitués ?

2. Ce que nous avons en commun: la foi en un Dieu unique

Nous devons nous demander d'abord si le contexte d'affrontements, d'exclusions et d'ignorances réciproques dans lequel nos sociétés ont vécu dans le passé ne nous a pas masqué un fait très surprenant: les communautés juives, chrétiennes et musulmanes se réfèrent volontiers à un Dieu vivant qui a fait alliance avec Abraham, Isaac et Jacob, qui se proclame à travers eux et leur descendance comme le seul et unique Dieu de toute la terre, et qui appelle tous les hommes à se tourner vers Lui.

C'est ce dont témoignent aussi nos Ecritures respectives:

Exode 3/15-16: "Dieu dit encore à Moise: Tu parleras ainsi aux fils d'Israël: le Seigneur, Dieu de vos pères, Dieu d'Abraham, Dieu d'lsaac, Dieu de Jacob, m'a envoyé vers vous. C'est là mon nom à jamais, c'est ainsi qu'on m'invoquera d'âge en âge".

Matthieu 22/31: "Et pour ce qui est de la résurrection des morts, n'avez-vous pas lu la parole que Dieu vous a dite: Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob ? Il n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants".

Le Coran, Sourate 29/27: "A Abraham, nous avons donné Isaac et Jacob, puis nous avons établi dans sa descendance la prophétie et le Livre".

Sourate 2/136: "Dites: Nous croyons en Dieu, à ce qui nous a été révélé, à ce qui a été révélé à Abraham, à Ismaël à Jacob et aux tribus, à ce qui a été donné à Moise et à Jésus à ce qui a été donné aux prophètes de la part de leur Seigneur, nous n'avons de préférence pour aucun d'entre eux: nous sommes soumis à Dieu".

Nos trois religions attestent ainsi que Dieu s'est fait connaître d'abord de manière privilégiée par une Parole prophétique adressée à Abraham et à sa descendance. Et dans nos trois religions, ce Dieu est reconnu comme un Dieu unique, créateur du monde, miséricordieux, maître souverain de l'histoire, juge de tous les hommes.

Simultanément, Bible et Coran affirment qu'une certaine connaissance de Dieu a été accordée à tous les humains dans son oeuvre de création, ses interventions libératrices dans l'histoire, les prescriptions et les valeurs morales inscrites dans le tréfonds de la conscience. Toutefois, cette connaissance générale ou naturelle de Dieu ne suffit pas à libérer l'homme de son incrédulité ou ingratitude congénitale, ni à le préserver de l'idolâtrie (cf. en particulier Psaumes 8, 19, Proverbes 8, Sagesse 1 et 6. Actes 17/22-34, Romains 1 à 3, Sourates 10 et 16). Juifs, chrétiens et musulmans sont convaincus que seule la Parole de Dieu prononcée et retransmise à chaque génération par ses prophètes ou messagers peut réellement transformer le coeur de l'homme et le sauver. Elle ne cesse d'interpeller l'humanité tout entière en la contestant dans ses comportements et ses institutions.

Face à tant d'affirmations convergentes concernant la révélation ou Parole de Dieu et ses rapports avec l'humanité, nous avons donc à nous demander avec le plus grand sérieux si cette foi commune à nos trois religions en un Dieu vivant et unique, ne doit pas nous amener à reconnaître que le Dieu auquel croient juifs, chrétiens et musulmans est un seul et même Dieu.

Plus elles avancent dans le dialogue avec les juifs et les musulmans, plus nos deux Commissions en sont profondément persuadées.

3. Ce qui nous différencie les uns des autres: des compréhensions différentes de la révélation

Pourtant nous devons aussi le constater, alors même que notre foi comme juifs, chrétiens, musulmans, se réclame d'un seul et même Dieu, nous sommes différents, irréductiblement différents dans notre compréhension de la révélation de ce Dieu unique.

Et cela, de trois façons. D'abord en ce qui concerne nos écritures et nos traditions de foi, nous ne recevons pas les mêmes documents comme donnant accès à cette révélation et constituant la norme de la foi. - Le juif privilégiera la Torah de Moïse et les commentaires qui en sont donnés dans le Talmud et les Midrashim. - Le musulman mettra en avant la valeur insurpassable du Coran qui est la Parole de Dieu révélée de façon absolument pure et non déformée à Mohammed par l'intermédiaire de l'ange Gabriel. Il accordera aussi une grande valeur aux dires et aux gestes du prophète (les Hadiths), fondements de la Sunna ou consensus de la tradition léguée par les grands juristes et théologiens du passé. - Pour le chrétien, c'est tout d'abord la personne même de Jésus-Christ, son enseignement, sa vie, sa mort et sa résurrection, tels qu'ils sont attestés dans les Ecritures (Ancien et Nouveau Testament) qui sont l'expression achevée de la révélation divine.

En second lieu, nous sommes différents les uns des autres par le fait que non seulement chaque communauté de foi, mais aussi chaque croyant, au sein de chaque communauté, a sa propre manière de croire et d'obéir à cette révélation. Ces variations individuelles sont à l'origine de l'éclosion de nombreuses sectes ou courants au sein de chaque tradition religieuse. Les débats portent tant sur la manière même d'interpréter les écritures ou traditions qui sont considérées comme normatives que sur la question même de savoir qui a l'autorité, voire le pouvoir, de donner l'interprétation juste. Pendant des siècles des orthodoxies dominantes, au sein tant du judaïsme, du christianisme que de l'islam, ont tenté d'imposer la vraie et droite manière d'interpréter la Parole de Dieu et de la mettre en pratique. Nous sommes pourtant aujourd'hui plus que jamais confrontés à des formes diverses de judaïsme, de christianisme et d'islam.

Cette constatation nous amène à un troisième point. Il n'existe qu'un seul et même Dieu et ce Dieu est Vérité. Mais en raison même de notre finitude humaine, de l'extrême diversité de nos contextes culturels, de nos histoires et sensibilités personnelles, nous appréhendons cette Vérité de manière multiple et fragmentaire. Aucune religion, aucun être humain ou institution humaine ne saurait prétendre épuiser ni traduire de façon absolument fidèle et juste le mystère du Dieu unique. La Vérité du Dieu unique dépasse tous nos modes de pensées et de compréhension humaines ainsi que nos désirs les plus profonds de nous conformer à Sa volonté.

4. Difficultés et promesses du dialogue

Cette reconnaissance de la pluralité et de la diversité de nos perceptions de Dieu et de son dessein à notre égard, comme des modalités de nos engagements et de notre obéissance, devrait nous libérer de toute tentation et illusion de croire que nous puissions trouver dans nos rencontres interreligieuses un terrain facile d'entente et de compréhension, voire d'union entre nos différentes communautés de foi. Cette reconnaissance devrait nous amener aussi à être humbles, tolérants et accueillants à l'égard les uns des autres, nous enlever tout sentiment de supériorité et nous inciter à rechercher plus ardemment la volonté et la gloire de Dieu pour toute sa création.

Un regard attentif sur l'histoire de nos religions respectives aurait déjà dû nous en convaincre. En effet, le judaïsme s'est ouvert très tôt à sa mission de rendre témoignage au Dieu unique parmi les nations, mais il n'a pas réussi à s'élargir au monde entier. Les chrétiens, à la suite de l'apôtre Paul, ont poursuivi cette tâche conforme à la volonté divine, mais ils ont par trop privilégié l'orientation vers le monde gréco-romain, ce qui a considérablement réduit leur capacité de témoignage en Orient. L'islam s'est à son tour lancé sur ce terrain négligé et son témoignage a connu le succès que l'on sait, mais en se laissant trop enfermer dans le monde culturel arabe et persan notamment, il a affaibli sa propre prétention à l'universalité. Bref, malgré tous leurs efforts, ni le judaïsme, ni le christianisme, ni l'islam ne peut, à vue humaine, prétendre à lui seul porter la révélation du Dieu unique jusqu'aux confins de la terre.

Mais une autre question doit être encore posée: dans le dialogue et la rencontre entre croyants, le moment n'est-il pas venu où nous devons pouvoir aussi les uns et les autres nous ouvrir à nos richesses réciproques, à nos perceptions différentes de Dieu et de sa Parole, au même élan originel de conversion, de renouvellement, de consécration à ce Dieu unique ? Et s'il n'y a qu'un seul et même Dieu, ne devons-nous pas croire que c'est aussi un seul et unique Esprit qui est à l'oeuvre dans l'humanité tout entière ? N'est-ce pas aussi mieux comprendre que Dieu puisse cheminer de manière également surprenante, inattendue, avec des incroyants ou tout au moins des personnes profondément sécularisées de notre époque ?

L'unicité de Dieu devrait pouvoir nous assurer non seulement de la convergence ultime de nos spiritualités, mais encore de la possibilité pour celles-ci de se laisser féconder et corriger l'une par l'autre. Il ne devrait plus être question entre nous de "guerres de religion" ou de prosélytisme déloyal, mais de nous laisser entraîner ensemble à une compréhension toujours plus profonde de la Parole de Dieu et à une obéissance toujours plus fidèle à celle-ci.

5. Notre témoignage de foi dans et par le dialogue

Dans ces conditions nouvelles où nous sommes devenus sensibles à la foi de personnes et de peuples qui croient différemment de nous, comment rendre compte du rôle central que le Nouveau Testament et à sa suite toute la tradition de foi chrétienne assignent à Jésus-Christ comme médiateur unique de la révélation et du salut de Dieu ? (cf.Jn3/16,Ac4/12,ITim2/4-5,IJn4//1-3).

Et comment entendre l'appel de tout le Nouveau Testament (cf. Mt 9/35-10/42 et parallèles, 28/18-20 et par., Ac. 1/8, I Co 9/16, etc... ) et témoigner de notre foi en Christ auprès des juifs et des musulmans sans que ceux-ci se sentent immédiatement blessés ou agressés par notre conviction que c'est à travers et par la personne de Jésus-Christ que Dieu veut opérer le salut du monde entier, vaincre toutes les puissances du mal, de haine et d'injustice qui s'opposent encore à son Règne ? (cf. Ro 9-11, Col 2, Eph 2 et 3).

Nous pensons qu'éluder des questions aussi fondamentales à l'occasion de nos rencontres interreligieuses actuelles reviendrait à renier ce qui constitue le coeur même de notre identité chrétienne. Mais nous croyons aussi que nous devons avoir le courage de chercher des réponses nouvelles et plus appropriées à la dynamique de l'Esprit qui est à l'oeuvre aujourd'hui jusque dans le mouvement de rapprochement des hommes, des cultures et des religions.

Il est courant de nos jours de distinguer trois manières d'aborder cette question de l'annonce de l'Evangile aux hommes et femmes de notre temps:

a) une première approche entend continuer à affirmer qu'il n'existe aucune autre manière de trouver la vie, le salut et une vraie connaissance de Dieu en dehors d'une foi explicite et personnelle en Jésus-Christ, Sauveur et Seigneur du monde. Mais cette approche n'exclut nullement - comme certains le prétendent - le dialogue et le total respect des convictions d'autrui, des valeurs positives, conformes au message de l'Evangile, que sa tradition religieuse ou culturelle peut porter. Dans cette perspective, on peut dire que le judaïsme ou l'islam sont regardés comme des "pierres d'attente" ou un terrain préparatoire à l'annonce de l'Evangile. Un jugement négatif n'est donc pas nécessairement porté à l'encontre du croyant juif ou musulman. On n'aura cependant pas peur, dans cette approche, d'affirmer la supériorité du message évangélique sur le message du judaïsme ou de l'islam, et de dénoncer les points qui dans le judaïsme ou l'islam ne sont pas compatibles avec le message ou la vie de Jésus.

b) une seconde attitude consiste à voir le Christ comme mystérieusement ou implicitement présent dans la foi de l'autre, dans l'attente messianique juive, son espérance indéfectible dans la venue du Règne de Dieu, ou encore dans la manière même dont le Coran et beaucoup de musulmans à sa suite considèrent Jésus comme véritable Parole de Dieu, revêtu d'un Esprit émanant de Dieu, vrai prophète à qui Dieu a confié un Evangile de paix, de justice et d'amour. A partir de cette attitude, certains vont jusqu'à envisager une interpénétration progressive de la foi juive, chrétienne et musulmane, l'ad-venir d'un Christ plus universel, pour le moment encore caché dans nos particularismes et le mystère même de son volontaire effacement avant le temps du rétablissement de toutes choses (Actes 3/21).

c) la dernière attitude se veut ouvertement pluraliste en soulignant la légitimité d'une pluralité des voies de salut et de l'accès à la connaissance de Dieu. Un juif fidèle à la Torah, un musulman à l'enseignement du Coran, un bouddhiste à celui du Bouddha, peut accéder à Dieu et au salut tout aussi bien que le chrétien attaché à la personne et au message de Jésus de Nazareth. L'Evangile n'a pas un caractère obligatoire ou normatif pour l'humanité tout entière. Toutefois les théologiens chrétiens qui se rallient à cette ligne de pensée continuent à affirmer que Jésus est une manifestation décisive de la révélation de Dieu.

On remarquera que ces réponses ne s'excluent pas nécessairement les unes les autres, encore qu'entre la première et la troisième attitude, il soit difficile de trouver de véritables points communs. Elles impliquent des conceptions très différentes de la tâche missionnaire des Eglises et des chrétiens.

Nos deux Commissions n'ont pas jugé utile de se prononcer en faveur de tel ou tel de ces modèles missiologiques et christologiques. Car à se laisser enfermer dans un modèle théorique et unilatéral, ne risque-t-on pas de porter atteinte à un partage de vie et un témoignage de foi authentiquement guidés par l'Esprit ?

Nous croyons pour notre part qu'il faut se référer à l'attitude même de Jésus. Il ne s'est jamais prêché lui-même; il s'est efforcé à travers son propre dépouillement et son amour mis au service des plus démunis, des plus pauvres, des plus rejetés, de nous faire découvrir le visage miséricordieux d'un Dieu qui renonce lui-même à sa toute-puissance par amour pour tout être humain. Notre conviction demeure que c'est en Jésus, à travers sa vie, ses paroles, sa mort sur la croix, sa résurrection et son élévation auprès de Dieu, que l'homme, tout homme, peut découvrir le vrai visage de Dieu et le sens de sa propre destinée. Cette conviction, nous nous devons de la communiquer à tous (Mt 28/18-20, Ac 1/8, I Co 9/16-23), non seulement par notre vie et nos actes, mais aussi par nos paroles. Nous ne pouvons faire autrement que partager les richesses de la vie nouvelle dans laquelle Jésus-Christ nous a introduits.

Nous croyons aussi que ce témoignage que nous sommes appelés à rendre de notre foi en Jésus-Christ est d'abord partage de vie dans et par le dialogue, un dialogue qui se noue à travers des rencontres toutes simples, au niveau de la réalité quotidienne, et des problèmes très concrets qui se posent à nous au jour le jour dans la vie de la famille, d'un quartier, d'une ville, de la société où nous vivons.

6. Questions théologiques ouvertes

Notre témoignage de foi auprès des juifs et des musulmans se heurte encore aux questions, tant débattues naguère dans notre polémique avec les juifs et les musulmans, de la divinité de Jésus et de sa place dans la tri-unité divine comme Fils de Dieu. C'est aussi celles relatives à la contestation juive de la messianité de Jésus ou à l'affirmation de l'islam que Mohammed est le "sceau des prophètes".

Les dogmes traditionnels de nos Eglises (Trinité, incarnation, double nature divine et humaine du Christ), marqués par un langage tout à la fois métaphysique et anthropomorphique, disent très mal pour un juif ou un musulman, mais aussi pour tant de nos contemporains, la présence inouïe, pour nous tout à fait exceptionnelle, de Dieu en Jésus de Nazareth.

Comment pouvoir faire comprendre aujourd'hui à un juif ou à un musulman que Jésus-Christ est pour nous non seulement la Parole décisive de Dieu donnée à l'humanité, mais encore sa Parole éternelle ?

Le lien indissoluble que la foi chrétienne établit entre la Parole divine et la personne de Jésus crucifié est difficilement saisissable et énonçable pour la raison humaine. Ce n'est que lorsque nos existences ont été transformées, profondément renouvelées par l'Evangile et que nous sommes entrés dans une relation vivante avec le Christ ressuscité que l'affirmation chrétienne "Jésus est la Parole de Dieu" prend sa véritable signification.

Notre rencontre avec des juifs et musulmans nous accule donc parfois à l'incapacité de partager pleinement notre foi avec eux. Nous nous heurtons ici à ce que le Nouveau Testament nomme lui-même "scandale" ou "pierre d'achoppement": le mystère de la croix, d'un Dieu qui accepte de se laisser crucifier avec Jésus, afin que nous acceptions de nous identifier à sa propre mort pour renaître dans la puissance de l'Esprit à une vie nouvelle.

7. Les raisons de notre espérance

La souffrance de ne pouvoir pleinement partager notre foi avec des croyants juifs ou musulmans est cependant compensée par une espérance commune: l'espérance qu'à la fin des temps le dessein et la volonté de salut de Dieu de rassembler toute sa création dans l'unité de son Règne nous seront pleinement révélés (Esaïe 19/19-25, 25/6-9, 60/1-11, Jean 4/20-24, Romains 8 à 11, I Corinthiens 15/20-28, Pilippiens 2/1-11, la Sourate 5/48 déjà citée). Selon ses promesses, Il sera alors vraiment le Seigneur de toute Sa création, le Dieu tout en tous.

C'est le fait aussi que malgré nos différences irréductibles, il est d'ores et déjà possible, comme nous l'avons déjà souligné, de nous ouvrir à nos richesses réciproques, de nous laisser interpeller et féconder mutuellement par celles-ci.

C'est le fait encore que nous pouvons déjà non seulement nous rencontrer et dialoguer ensemble, mais aussi chercher à être ensemble pour agir et prier pour la défense de l'humanité créée à l'image de Dieu et la venue de son Règne au coeur de notre monde.

8. Vers une action commune

Une des questions majeures posées aujourd'hui à nos traditions de foi respectives est celle que pose une culture occidentale qui s'est mondialisée et laissée dominer, subjuguer par des impératifs économiques qui sont en train de réduire l'être humain à l'état de pur objet, de pervertir toutes nos relations humaines, au mépris du respect absolu dû à la personne humaine et à la vie sur notre planète.

Cette situation nous amène à un discernement critique, ce que le Nouveau Testament nomme un "discernement des esprits" (Romains 12/2, I Timothée 5/21, I Jean 4/1-6). Que ce soit au plan de la réflexion ou de l'engagement, nous ne pouvons pas accepter des idées ou des pratiques que nous jugeons contraires à la révélation divine, à la volonté de justice et d'amour inconditionnel de Dieu comme aux droits humains les plus fondamentaux.

Dans cet esprit, il nous parait essentiel d'oeuvrer ensemble, en France et en Europe, pour une société plus juste et où chacun est pleinement reconnu dans son identité. Cette reconnaissance implique un accord sur les conditions du vivre-ensemble dans le cadre commun défini par la loi dans nos sociétés démocratiques. Elle doit aussi nous rendre vigilants quant à l'exercice, effectif et égal pour tous, des droits dans tous les domaines de la vie sociale.

Nous entendons ainsi rendre notre témoignage dans un total respect de l'autre et de ses convictions, assurés que le critère dernier de la vérité et du salut appartient à Dieu seul.

BREVE BIBLIOGRAPHIE SUR LE DIALOGUE INTERRELIGIEUX (en général)

- Chemins de Dialogue, revue bisannuelle, Institut de sciences et théologie des religions, ISTR, Marseille (depuis 1993).

- Conseil Oecuménique des Eglises, La foi de mon voisin et la mienne, la richesse théologique du dialogue interreligieux, Genève 1988.

- Conseil Oecuménique des Eglises, Lignes directrices sur le dialogue avec les religions, 4éme édition révisée, Genève 1990.

- Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux, Dialogue et annonce, Rome 1991, publié dans la revue Mission de l'Eglise, n° 96-97, 1992 (5 rue Monsieur, 75007 Paris).

- Religions pour la paix, Lettre de la section française de la Conférence mondiale des religions pour la paix, Paris.

- Arnaldez R., Trois messagers pour un seul Dieu, Paris, Albin Michel 1983.

- Levrat J., Du Dialogue, Casablanca, Horizons méditerranéen 1993.

- Masson D., Les trois voies de l'Unique, Paris, Desclée de Brouwer, 1983.

- Sibony D., Les trois monothéismes, juif, chrétien, musulman, entre leurs sources et leurs destins, Paris, Seuil 1992.

BREVE BIBLIOGRAPHIE JUIVE-CHRETIENNE

Dans les revues

- Cahiers d'Etudes juives, intégrés à la revue Foi et Vie.
- Rencontre, chrétiens et juifs, Paris dès 1967.
- Sens, Juifs et chrétiens dans le monde d'aujourd'hui. Amitié judéo-chrétienne de France, Paris dès 1949.
- SIDIC Service International de Documentation Judéo-chétienne, Rome dès 1968.
- "Chrétiens et juifs" Concilium 98, 1974.
- "Penser Auschwitz", Pardès 9/10, 1989.
- "Judaïsme, la question chrétienne" Lumière et Vie 196, 1990.

Premières introductions

- "Ce que chacun doit savoir du judaïsme", série de fiches publiées par la commission Eglise et peuple d'Israël de la FPF.
- A l'écoute du judaïsme, Paris, Chalet.
- Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Paris, Cerf 1993 (1770 p.).
- Gugenheim E.: Le judaïsme dans la vie quotidienne, Paris, Albin Michel.
- Heschel A.: Dieu en quête de l'homme, Paris, Seuil 1968.
- Le Déaut/Jaubert A./Hruby K.: Le judaïsme, Paris, Beauchesne 1975.
- Neher A.: Clefs pour le judaïsme, Paris, Seghers 1977.
- Poliakov L.: Histoire de l'antisémitisme, Paris, Calmann-Lévy 1981, 2 vol.

Relations entre juifs et chrétiens

- Juifs et chrétiens: un vis-à-vis permanent, Bruxelles, Faculté Saint-Louis, 1988.
- Ben-Chorins S.: Mon frère Jésus, perspectives juives sur le Nazaréen, Paris, Seuil 1983.
- Buber M.: types de foi: foi juive et foi chrétienne, Paris, Cerf 1991.
- Chouraqui A.: Lettre à un ami chrétien, Paris 1971, nouvelle édition 1994.
- Dupuis B./Eisenberg J.: L'étoile de Jacob, Paris, Cerf 1989.
- Isaac J.: L'antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ? Paris, Fasquelle.
- Hoch M.T./Dupuis B. (ed): Les Eglises devant le judaïsme. Documents officiels 1948-1978, Paris, Cerf 1980.
- Lapide P.: Fils de Joseph ? Jésus dans le judaïsme d'aujourd'hui et d'hier, Paris,Cerf 1983.
- Lapide P./ Kung H.: Jésus en débat. Dialogue entre un juif et un chrétien, Paris,Beauchesne 1979.
- Lovsky F.: L'antisémitisme chrétien, Paris, Cerf 1970 et Pauvrette Eglise, Paris,Mame 1992.
- Nahmanide: La dispute de Barcelone, Lagrasse, Verdier 1987.
- Mussner F.: Traité sur les Juifs, Paris, Cerf 1981.
- Rosenzweig F.: L'étoile de la Rédemption, Paris, Seuil 1982.
- Simon M.: Verus Israël. Etudes sur les relations entre chrétiens et juifs dans l'empire romain (135-425), Paris, De Boccard, 1964.

BREVE BIBLIOGRAPHIE ISLAMO-CHRETIENNE

Dans les revues

- Islamochristiana, Rome, PISAI, annuel dès 1975.
- Se comprendre, Paris, mensuel dès 1956.
- El-Kalima, Bruxelles, trimestriel dès 1989.
- "Foi islamique et foi chrétienne", Lumière et Vie 163, 1983.
- "Islam et christianisme", Résurrection 23-24, 1989.
- "Violence et non-violence en Islam", Alternatives non violentes 83, 1992.
- "Musulmans en terre d'Europe", Projet 231, 1993.
- "L'islam, un défi pour le christianisme", Concilium 253, 1994.

Premières introductions

- "Connaître l'islam", série de fiches publiées par la commission Eglise-Islam de la FPF.
- Chrétiens et musulmans: un dialogue possible, Paris, FPF, 1991.
- Couples islamo-chrétiens. Promesse ou impasse ? Lausanne, Soc 1991.
- Quand nos voisins sont musulmans. Perspectives protestantes. Lausanne, Soc 1993
- Arkoun M.: Ouvertures sur l'islam, Paris, Grancher 1989.
- Arnaldez R.: Jésus, fils de Marie, prophète de l'islam, Paris, Desclée, 1980.
- Idem, Jésus dans la pensée musulmane, Paris, Desclée 1988.
- Boz P.: L'Islam. Découverte et rencontre, Paris, DDB 1993.
- Caspar R.: Pour un regard chrétien sur l'islam, Paris, Centurion 1990.
- Gardet L.: Regards chrétiens sur l'islam, Paris, Desclée de Brouwer 1986.
- Jomier J.: Pour connaître l'islam, Paris, Cerf 1988.
- idem "Un chrétien lit le Coran", Cahiers Evangile 48.
- idem "Le Coran, textes choisis en rapport avec la Bible", Suppl. Cahiers Evangile 48
- GRIP: Clés pour l'islam. Du religieux au politique; des origines aux enjeux d'aujourd'hui, Bruxelles, GRIP 1993.
- Molla C.: L'islam, c'est quoi ? Genève, LF 1989.
- Moucarry G. C. Un arabe chrétien face à l'islam, Paris, Bergers et Mages 1991.

A propos du dialogue islamo-chrétien

- Pistes de réponses aux questions qu'on nous pose, par un groupe de chrétiens vivant en Tunisie, Rome, PISAI 1990.
- CRISLAM: La foi en marche. Les problèmes de fond du dialogue islamo-chrétien, Rome, PISAI 1990.
- Gabus J-P./Merad A./Moubarac Y.: Islam et christianisme en dialogue, Paris, Cerf 1982.
- GRIC: Ces Ecritures qui nous questionnent. La Bible et le Coran, Paris, Centurion 1987.
- idem: Foi et justice. Un défi pour le christianisme et pour l'islam, Paris, Centurion 1993.
- Talbi M./Clément O.: Un respect têtu, Paris, Nouvelle Cité 1989.
- Conseil Oecuménique des Eglises, Rencontre dans la foi, vingt ans de conversations islamo-chétiennes, Genève 1989.
- Conseil Oecuménique des Eglises, Bureau pour les Relations interreligieuses, Questions posées dans les relations islamo-chrétiennes, Genève 1993.

Source(s) : FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;FPF
Date de parution : 8 janvier 1996

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