06-10-14 17:27 Il y a: 3 yrs

Une protestante baptiste au Synode à Rome - Lire son allocution - écouter Radio Vatican

Du 4 au 19 octobre 2014, l’Eglise catholique rassemble un Synode extraordinaire sur la famille à Rome. Valérie Duval Poujol, théologienne baptiste et présidente de la Commission œcuménique de la FPF y assiste en tant que déléguée fraternelle, et représente l’Alliance baptiste mondiale.



Cette interview a été réalisée la veille de son départ.

Valérie Duval-Poujol, vous êtes en train de préparer un voyage pour Rome, vous allez passer 15 jours au Vatican, au Synode extraordinaire sur la famille, pouvez-vous nous dire comment cela se fait qu’une protestante baptiste se retrouve là-bas ?

L’Eglise catholique a tenu à la présence de délégués fraternels pour ce synode et a envoyé une invitation à l’Alliance baptiste mondiale qui m’a ensuite sollicitée. Il est vrai qu’en France, les Eglises baptistes sont relativement peu connues, une dénomination minoritaire au sein de la petite minorité protestante française. Mais au niveau mondial, l’Alliance baptiste mondiale représente une vaste famille en pleine croissance avec plus que 42 millions de fidèles. Comme baptistes, nous sommes en même temps une Église historique issue de la Réforme, ainsi qu’une Église évangélique et confessante. Comme un des huit délégués fraternels d’autres Églises, c’est un grand honneur pour moi de pouvoir être présente au Synode au nom de ces chrétiens baptistes qui témoignent à Jésus Christ dans plus de 121 pays à travers le monde. L’acceptation de l’invitation adressée à l’Alliance baptiste mondiale est également un fruit du dialogue théologique entre nos deux Églises. A l’époque, lors du Concile Vatican II, l’Alliance baptiste avait refusé l’invitation  à y prendre part. Aujourd’hui, grâce au dialogue, nos relations sont marquées par bien plus de confiance.

Quel est le rôle des délégués fraternels ? Avez-vous le droit de parler ?

Je trouve très beau ce terme de “délégué fraternel”, c’est un changement depuis Vatican II, quand les invités d’autres Églises étaient des « observateurs », et le changement prend encore une autre dimension dans le cadre d’un synode sur la famille : n’oublions pas les liens de fraternité spirituelle qui nous unissent entre chrétiens... Les délégués fraternels sont bien plus que des observateurs, on nous encourage à participer à tout : aux discours, discussions et à l’élaboration dans les groupes de travail. On nous accorde aussi un temps de parole pour un court discours, le même temps que les présidents des conférences d’évêques nationales. Je trouve cela assez remarquable.

Pour vous quels sont les enjeux de ce synode pour l’Eglise catholique ?

En France et ailleurs dans les pays occidentaux il est vrai que les médias mettent en avant les discussions et décisions concernant l’accès à l’eucharistie des personnes catholiques divorcées et remariées. Quand j’ai reçu et lu le document préparatoire au Synode  Instrumentum laboris j’ai réalisé que les thèmes abordés sont bien plus larges que cette seule question : la contraception, la polygamie, les abus d’enfants, le machisme, l’homosexualité… Cela montre la nouveauté de la méthode de travail lors de ce synode il me semble. On est parti des témoignages sur le terrain pour ensuite réfléchir ensemble à l’évangile de la famille dans le contexte de l’évangélisation. C’est important de souligner que c’est cette perspective de l’évangélisation qui sert de prisme pour les travaux. Ce synode, qui en quelque sorte prépare celui « ordinaire » de l’année prochaine, est donc novateur dans la méthodologie puisqu’il affiche une plus grande envie de collégialité et de proximité avec la réalité. Le document de travail montre en même temps toute la richesse et toute l’ambiguïté d’un évangile de la famille qui essaie de trouver un chemin entre dogme et pastorale, entre ce que l’Eglise catholique dit et ce que les pasteurs et évêques rencontrent sur le terrain. Je suis impressionnée par ce grand effort de collégialité entre les plaidoyers pour un aggiornamento (une réforme), et les plaidoyers pour rester avec l’enseignement de la tradition. Je pense que le défi de ce Synode va être de formuler un évangile de la famille, une évangélisation basée sur la famille, qui puisse montrer une prise en compte des sociétés qui vivent des changements très profonds. Il va falloir aussi trouver une façon de surmonter la tension entrer  ceux qui affirment qu’il faut simplement mieux expliquer la doctrine de l’Église, et ceux qui souhaitent des changements dans le contenu et l’application de la doctrine.

Comment vous vous y préparez – cela ne va pas être très facile d’être presque la seule protestante dans une telle assemblée

C’est étonnant de me rendre compte que mon rôle est assez unique. Il y a deux autres délégués fraternels protestants, un pasteur réformé du Nigéria, et un pasteur luthérien d’Afrique du Sud, en plus d’un délégué anglican, de deux délégués orthodoxes et deux délégués orthodoxes orientaux. Mais parmi les huit invités fraternels je suis la seule femme, la seule laïque et la seule mère. Jusqu’à présent, dans ma préparation, j’ai demandé à mes amis, à mon Église, de me soutenir par la prière, de m’aider à me préparer spirituellement. Pour que je puisse non pas être spectatrice mais actrice dans ce rôle. J’ai aussi beaucoup travaillé le document de préparation, rencontré des collègues catholiques pour bien m’éclairer sur leur tradition et pour vérifier que j’ai bien compris les termes. J’étais très frappée, par exemple, que la mariologie ne semble pas jouer un très grand rôle dans le document de travail, contrairement à ce que, comme baptiste, j’aurais pu imaginer dans un document catholique. Dans ce rôle, on est en situation de traduction, on essaie de mieux comprendre l’autre Église mais on est conscient du message que l’on veut transmettre par la suite à sa propre Église. Et la lecture du Instrumentum laboris m’interpelle aussi, j’essaie de laisser interpeller ma propre tradition pendant ce temps de préparation.

Dans votre propre communauté, et lors d’un culte télévisé, vous avez prié pour le synode, comment cela a-t-il été accueilli dans votre Eglise ?

Quand j’ai proposé cela, il y a eu quelques grincements de dents. Il est difficile parfois pour des évangéliques de prier directement pour l’Église catholique ou pour le Pape. Mais en même temps les évangéliques comme les autres chrétiens ont entendu comment, dès son élection, le pape François, avec beaucoup d’humilité, a demandé aux chrétiens de prier pour lui. Alors proposer de prier pour le Synode lors d’un culte télévisé était une sorte d’aiguillon. Même si je ne suis pas catholique, je suis concernée par ce qui se passe dans les autres Églises, je suis concernée par le Synode. Et cette prière vient aussi d’une conviction biblique, "nous sommes appelés à porter les fardeaux les uns des autres", comme le dit si bien la lettre aux Galates (Galates 5).

Au niveau national, vous faites partie du Comité mixte baptiste - catholique. Pourriez-vous nous expliquer un peu les travaux théologiques de ce groupe?

Les Comités mixtes sont un lieu de travail entre les théologiens de nos différentes traditions. En 2009 ce Comité catholique - baptiste a, par exemple, publié un document sur la place de Marie dans la théologie et la spiritualité chrétienne. Nos relations en France peuvent servir d’exemple pour des relations entre baptistes et catholiques ailleurs, et une traduction en anglais du document sur Marie est en route.

Actuellement, nous sommes en train d’étudier les questions éthiques ensemble. On dit souvent que catholiques et évangéliques ont des positions assez proches sur des questions éthiques concernant des sujets comme l’avortement ou le mariage par exemple. Mais lors de nos échanges, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait aller au-delà des apparences et que, pour mieux comprendre les différences et similarités entre nos deux traditions, il fallait expliciter le fait que nos processus de discernement, et la façon dont nous arrivons à prendre une position éthique, sont très différents. Ce travail est en cours. A une époque où les questions éthiques deviennent très vites séparatrices, nous sommes convaincus que nos réflexions sur ces processus de discernement peuvent être utiles bien au-delà de nos deux confessions en France.

Au niveau international vous êtes membre d’un autre Comité mixte entre baptistes et méthodistes, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ces relations et travaux ?

C’est une première, il n’y a jamais eu de dialogue théologique au niveau international entre méthodistes et baptistes, malgré de nombreuses collaborations en de multiples pays. Ce dialogue est prévu sur cinq années avec une session annuelle : la première était aux Etats-Unis, la prochaine nous emmènera à Singapour. Nous voulons voir nos points communs et nos divergences - nous n’avons pas par exemple la même théologie de baptême dans nos deux traditions. Mais la visée principale de notre dialogue serait de voir comment nous pouvons aller plus loin ensemble dans la mission. Nos conversations portent comme titre  « La foi en action dans l’amour ». En préparation pour notre prochaine rencontre à Singapour, nous étudions comment, dans certains pays, nos deux traditions participent ensemble à des Églises unies. Dans ces pays, on réussit à dépasser certaines questions ecclésiologiques et théologiques par la volonté de servir la mission de l’évangile et de témoigner ensemble à Jésus Christ. C’est passionnant pour moi de découvrir des contextes si différents de notre contexte français où la plupart des Eglises méthodistes ont rejoint l’Eglise réformée de France en 1938 et d’en rendre compte dans mon Église.

Vous êtes théologienne et passionnée par la lecture et l’enseignement de la Bible, qu’est-ce que la lecture et l’enseignement de la Bible apportent dans les relations œcuméniques ?

La Bible n’est pas un apport mais le fondement de toute ma motivation d’entrer dans ce travail œcuménique. Elle me sert de boussole - pour ma propre marche avec Dieu, mais aussi, comme dit le Groupe des Dombes, pour la conversion de nos Églises. La Parole de Dieu permet d’être confrontée avec l’appel exigeant de Dieu pour ma vie et pour la vie de nos institutions. La Bible est en même temps mon verre d’eau, un ressourcement constant, dans les relations avec les autres chrétiens de ma propre tradition et d’autres traditions. Mais la Bible est aussi source d’un appel à ma propre aggiornamento, ma propre réforme et conversion. La Bible n’appartient pas seulement aux protestants. Depuis Vatican II, les catholiques lisent beaucoup plus la Bible, cette réalité fait tomber des stéréotypes.

En tout état de cause je me réjouis de ces 15 jours à venir, j’espère vraiment par ma présence au synode pouvoir en quelque sorte booster l’œcuménisme, notre connaissance mutuelle, et à la longue notre reconnaissance mutuelle.

Valérie Duval Poujol est théologienne, elle enseigne les sciences bibliques à l’Institut catholique de Paris. Avec son mari Samuel Duval, elle participe à l’implantation d’une communauté de la Fédération baptiste à Salinelles. Présidente de la Commission œcuménique de la Fédération protestante de France, elle est membre du Comité mixte catholique-baptiste en France et du Comité mixte international méthodiste-baptiste.

Vous pouvez retrouver la version française du Instrumentum laboris ici .

Vous pouvez lire un entretien avec Valérie Duval Poujol concernant son engagement oecuménique sur le site d'Unité des chrétiens et visionner la vidéo qu’elle a faite pour Regards Protestants.

Pour mieux comprendre ce qu’est le Synode dans l’Église catholique, le bureau de presse du Vatican a préparé une petite vidéo – attention c’est en anglais !

Interview réalisée par Jane Stranz.


Photos :
Valérie Duval Poujol
Valérie Duval Poujol avec les membres de la Commission œcuménique de la FPF

Allocution de la "Déléguée fraternelle" baptiste au III° synode extraordinaire « Les défis pastoraux de la famille dans le contexte de l’évangélisation », le 10 octobre 2014

Très Saint Père, vénérables pères synodaux, frères et sœurs en Christ.

La joie de la fraternité spirituelle, exprimée en des termes remarquables par le psalmiste, est la mienne cet après-midi : « Qu’il est agréable, qu’il est doux pour des frères et des sœurs de demeurer ensemble ! » (Psaume 133).

L’appellation même que vous avez choisie de nous donner de « délégué fraternel » est pour nous baptistes le reflet de cette fraternité spirituelle qui nous unit. C’est au nom de cette fraternité et de notre commun désir de témoignage à ce monde que l’Alliance Baptiste mondiale a accepté avec joie votre invitation et vous adresse ses plus chaleureuses salutations et vous assure de ses prières. Nous suivons avec attention et intérêt les travaux et les réflexions de ce synode.

Pour nous baptistes, trois thèmes nous questionnent dans le domaine de la pastorale du couple et de la famille.

1. La défense des plus vulnérables

Nous pensons, avec vous, à celles et ceux qui dans nos pays respectifs, souffrent : les sans voix, croyants ou non, qui ont besoin que les chrétiens soient sel de la terre, qu’ils soient les mains, les bras et la parole du Christ pour les protéger et dire la justice. Nous savons bien que cette préoccupation « du plus fragile », ou comme le dit la Bible « de la veuve et de l’orphelin » est aussi la vôtre.

Martin Luther King, pasteur baptiste, prix Nobel de la paix, déclara : « Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression, la cruauté des méchants ; c’est l’indifférence, le silence des bons. »

2. Nous sommes également sensibles à la place du couple et de la famille dans un contexte pluriel et mouvant.

C’est pourquoi nous sommes nous aussi engagés dans une réflexion qui articule aujourd’hui le message biblique sur le couple et la famille avec les défis que posent l’évolution de nos cultures. Le couple, nourri par l’amour, s’épanouit grâce à la construction du « Je » de chacun, de façon à pouvoir dire avec le philosophe juif Martin Buber : « Par la grâce du "toi", le "je" advient. »

L’affirmation de l’altérité et de l’égalité entre conjoints sont au cœur de notre travail. Comme nous le lisons dans les textes de la Genèse, l’homme et la femme ont une même origine, une même dignité, une même vocation, une même tragédie mais une même espérance. De cet amour et respect entre conjoints découle l’ensemble des relations au sein de la famille et de la société.

3. Pour finir, osons l’audace de la foi.

Nous accueillons votre sous-titre choisi pour ce synode « dans le contexte de l’évangélisation » comme un encouragement à l’audace. En effet, baptistes et catholiques partageons le désir de proclamer audacieusement à tous « EVANGELII GAUDIUM », « la joie de l’Evangile » pour reprendre la si belle expression du Pape François.

Nous prions pour que nos couples et nos familles soient des lieux où la bonne nouvelle de Jésus-Christ se partage, où l’espérance, la justice et l’amour grandissent. Ainsi, guidés par l’Esprit Saint, nous trouverons des solutions face aux défis rencontrés ensemble et nous nous remettons entre les mains de notre Père « de qui toute famille tient son nom ».

L’Alliance Baptiste mondiale souhaite un plein succès à vos débats, vos décisions et vos actions.

Dr Valérie Duval-Poujol

 

Retrouvez Valérie Duval-Poujol dans l’émission « Protestants… Parlons-en ! » diffusée sur France 2 à 10h le dimanche 2 novembre.

Synode de la famille : témoignage d’une protestante, Réforme, 22 octobre 2014

Entretien audio.

Interview de Valérie DUVAL-POUJOL sur Radio Vatican

Lire aussi :
Synode sur la famille : "l’œcuménisme a fait du chemin", aleteia, 14/10/2014