Quelles races ?

Auteur : MAURY Jacques; CIMADE


 Le concept de "race" est toujours utilisé a posteriori, pour justifier la conquête ou le maintien du pouvoir d'oppression d'un groupe sur un autre.

Le concept de"race" est relativement récent pour désigner les groupes humains. En tout cas, on ne le trouve pas du tout dans la Bible : quand nos traductions l'utilisent, sauf quand il s'applique à Israël, c'est pour désigner "les peuples" ou "les nations", la plupart du temps de manière tout à fait globale, c'est-à-dire pour indiquer simplement "les autres" ou les "païens". En fait, le concept n'apparaît que tardivement dans l'histoire humaine. Et c'est essentiellement dans l'univers de l'homme occidental. "La question de la race, tant au niveau biologique qu'anthropologique, s'inscrit... dans le devenir historique propre à l'Occident cherchant à dominer tous les peuples de la terre" (Encyclopedia Universalis).
En examinant plus précisément comment le concept apparaît, en gros seulement aux XVII et XVIIIème siècles, on peut constater qu'il est d'abord utilisé pour désigner "la lignée", par exemple royale; c'est-à-dire qu'il s'agit essentiellement de classe sociale ou de "grandes familles".
Puis, quand la science s'en est mêlée, ou plutôt quand on y a recouru pour expliquer... et justifier des inégalités, cela a été pour opérer des classifications basées à la fois sur des apparences (la couleur de la peau, le crépu des cheveux...) et sur des facteurs purement culturels. On s'est alors mis à expliquer les différences comme provenant de décalages dans l'évolution les "races" primitives ne le seraient que parce qu'elles sont en retard dans l'évolution pour n'avoir pas bénéficié des mêmes conditions de vie que les autres... Ou bien, de manière encore plus simpliste, on les a expliquées par les conditions climatiques (Buffon). Quand la biologie s'est développée, on s'est aperçu que les quelques variations génétiques repérables portaient sur un nombre si infime de gènes qu'elles ne sauraient avoir de portée générale et qu'en conséquence "pour l'ethnologie moderne le concept biologique de race n'est pas utilisable" et que "la hiérarchie qu'on se plaisait à établir entre les diverses "races" ne pouvait avoir aucune justification scientifique toute l'humanité possède un patrimoine génétique commun" (Encyclopedia Universalis). Ce flou n'empêche pas le "racisme" de se développer de manière croissante durant les trois derniers siècles. On peut mentionner, entre autres
¨ La traite des Noirs et son aboutissement : l'esclavage de tous les Africains transportés dans les Amériques.
¨ L'antisémitisme, qui d'ailleurs ne se développe en tant que tel qu'après l'émancipation des Juifs aux XVIII et XIX ème siècles c'est-à-dire, fait symptomatique, lorsqu'ils accèdent au monde économique. Auparavant leur persécution est une affaire essentiellement religieuse. En tout cas, la Shoa reste l'apogée absolue de l'horreur du racisme.
¨ L'apartheid d'Afrique du Sud qui ajoute aux autres formes du racisme la monstruosité d'une justification biblique.
¨ Plus près de nous encore "l'épuration ethnique" en ex-Yougoslavie, selon un concept aussi artificiel que celui de "races" puisque toutes les parties en conflit sont en fait d'ethnie slave.
On peut conclure de ce rapide tour d'horizon que le concept de "race" est toujours utilisé a posteriori, pour justifier la conquête ou le maintien du pouvoir d'oppression d'un groupe sur un autre. Et d'habitude pour asseoir un pouvoir économique. On peut mesurer l'embarras croissant créé par l'évanouissement progressif des justifications pseudo-scientifiques au fait que le mot "race" n'apparaît guère aujourd'hui dans les textes que pour lutter contre le fléau du racisme. Y compris dans les textes du Conseil oecuménique des églises. Pour nous en tenir à son programme "Théologie de la vie", on peut le constater dans la formulation même de l'affirmation : "Nous affirmons la valeur égale de toutes les races et de tous les peuples" et dans le commentaire qui l'accompagne : "Nous sommes résolus à nous opposer au déni des droits fondamentaux des membres de groupes exploités et opprimés pour des raisons de race, d'ethnie, de caste ou d'appartenance à une communauté autochtone". N'y a-t-il pas presque abus de langage à mettre sur le même pied des réalités objectives, certes négatives, comme l'ethnie ou la caste. . . et un concept, celui de "race", dont on reconnaît par ailleurs qu'il est dépourvu de toute valeur scientifique ?
Il est évident que les Eglises et le COE ne font ainsi que se conformer au langage commun mais, ce faisant, ne confèrent-ils pas au concept de "race" une apparence de pertinence... Et par là, sinon une justification, du moins une explication au racisme ? Il faudrait sans doute au contraire rompre avec ce conformisme. Tout en réaffirmant avec force que Dieu ne reconnait aucune suprématie de quelque groupe humain que ce soit parce que toute existence humaine a la même valeur à ses yeux et bénéficie des mêmes promesses et des mêmes exigences, ne devrions-nous pas renoncer tout à fait à utiliser, dans quelque contexte que ce soit, le terme de "race" qui ne peut que maintenir une équivoque négative ?

Déclaration de la CIMADE

Devant les développements inquiétants du racisme dans notre société, la Cimade tient à réaffirmer solennellement sa conviction que devant Dieu il n'y a qu'une humanité dont tous les membres sont des enfants, chacune et chacun au bénéfice du même amour.
Convaincue également que le concept de "race" n'a aucun contenu scientifique défendable (seuls les théoriciens du nazisme et leurs précurseurs l'ont prétendu).
Constatant d'ailleurs que, dans son acception actuelle, le mot "race" n'est apparu dans la langue française qu'au cours des XVII et XVIIIème siècles, lorsqu'il s'agissait de justifier les entreprises de la colonisation par le recours à "l'inégalité des races". Considérant donc que l'usage du terme "race" dans les documents officiels contribue à perpétuer une idée fausse qui est devenue aujourd'hui une structure mentale profonde, et à laisser penser qu'après tout le racisme n'est pas sans fondement.
A l'aube de cette année1997, "année européenne contre le racisme", l' Assemblée de la Cimade a décidé de supprimer le mot "race", de ses statuts. Est raciste celui qui veut faire croire au concept de "races humaines", rompant ainsi les liens de la famille humaine.
L' Assemblée de la Cimade appelle les églises, les associations, les partis et les syndicats, les pouvoirs publics à engager une réflexion sur ce thème, et à faire disparaître ce terme de "race" s'appliquant à l'être humain, dans tous les textes, y compris les textes officiels.

Source : CAUSES COMMUNES;12
Date de parution : 20 janvier 1997