Auschwitz : 60 ans après

Auteur(s) : MANOEL Marcel;

Le pasteur Marcel Manoël de retour des commémorations à Auschwitz-Birkenau témoigne.

Auschwitz, le 27 janvier 2005

Le soir tombe sur Birkenau enneigé. Le froid devient plus vif. Les flammes des bougies sur le mémorial du camp tremblotent. Les discours se sont tus… Soudain, le schofar se fait entendre, et le sonneur module dans sa corne un cri rauque, puissant et fragile à la fois. Les puissants écoutent, et la foule qui commençait à bavarder se fige. Les uns s'inclinent, d'autres prient, d'autres méditent. Après les mots qui ont tenté de dire, de protester ou d'engager pour l'avenir - ces mots indispensables après tant de silence - ce cri nous place devant l'indicible. L'horreur qui dépasse l'entendement. Les gémissements de celles et ceux qui n'ont pu crier, que l'on n'a pas entendu, où que l'on n'a pas voulu entendre… Et j'entends le cri de Dieu qui gémit, proteste et nous convoque. C'est le souvenir que je garderai de ce soixantième anniversaire de la libération des camps d'Auschwitz, auquel j'ai eu le privilège de participer comme représentant de la Fédération protestante de France au sein de la délégation française.

Le camp de Birkenau, c'est la preuve éclatante, contre tous les négationnismes, de l'extermination industrielle mise en place contre le peuple juif, mais aussi les tziganes, les homosexuels, les résistants, et tous ceux qui n'avaient pas de place ou s'opposaient à l'ordre nouveau nazi : on entrait d'un côté, dans les wagons à bestiaux, et on ressortait de l'autre, en fumée et en cendres… après avoir été dépouillé tout ce qui pouvait être utilisé, sa valise, ses vêtements, ses chaussures, sa force de travail pour ceux qui en avaient encore, ses cheveux, ses dents en or… L'architecture de Birkenau atteste du programme minutieux de l'extermination.

Mais Birkenau n'était que le maillon final d'une architecture plus vaste qui a mis en oeuvre à travers toute l'Europe les efforts de la propagande et de ses agents, l'obéissance de certains fonctionnaires plus ou moins complices, la coopération de policiers collaborateurs, le dévouement de miliciens revanchards ou aveuglés, et la passivité de témoins parfois consentants… Une architecture soutenue par un antisémitisme latent - dont l'Eglise chrétienne n'est pas innocente - et une indifférence à l'autre trop commune que souligne par contraste la réaction de celles et ceux qui ont su protester, accueillir, aider, protéger, sauver.

Plus jamais çà, avons-nous répété ! Avec, je le crois, la force de l'horreur ressentie et de notre sincérité. Et pourtant, l'antisémitisme n'est pas mort, et certains jouent avec ses ressorts, à coup d'insultes, de cimetières souillés ou d'agressions personnelles. Encore une fois, des gestes pour le mépris, pour l'exclusion... Et pourtant, quelques jours avant, à Roissy en France, un petit enfant était séparé de sa mère pour des problèmes de papiers… Le fonctionnaire faisait son devoir, la police le sien, et les lois ne sont pas sans justifications… Et pourtant, on commence là à basculer dans l'inhumain.

Auschwitz est un lancinant rappel à une lutte sans merci contre l'antisémitisme et toutes ses manifestations, pour bien signifier que c'est un crime, et non une opinion politique ou un jeu cruel… Mais c'est aussi un appel à la vigilance quotidienne, à la toute simple attention à l'autre, et à la solidarité tenace sans lesquelles le dérapage vers l'horreur est toujours à craindre, parce que toujours possible. Et à la prière, parce que nous avons besoin de pardon, de discernement et d'espérance.

Marcel Manoël* Pasteur, président du Conseil national de l'Eglise Réformée de France

* Le président de la Fédération protestante de France, Jean-Arnold de Clermont, étant en visite au patriarcat de Moscou, c'est le pasteur Marcel Manoël, membre du Conseil de la Fédération protestante de France, qui a représenté le protestantisme, tout comme il l'avait fait au Mémorial de la Shoah.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 27 janvier 2005