Les nouvelles technologies de l’information et le vivre ensemble

Fédération Protestante de France - Commission Église et Société

Vivre en sécurité est un objectif qui est pas condamnable en soi, c’est même une condition du vivre ensemble et de l’exercice de la démocratie. Mais les moyens technologiques, et notamment les nouvelles technologies de l’information (NTIC) et la biométrie, qui  sont mis en œuvre pour assurer la  sécurité publique et la protection des biens et des personnes ne sont-ils pas en conflit  avec l’idée du « vivre ensemble » que nous voulons défendre ? Il ne s’agit pas ici de dénoncer la technologie en tant que telle, mais de rappeler que celle-ci ne peut être qu’au service de l’homme.   

La sécurité  repose sur des moyens de collecte et d’analyse de données de plus en plus sophistiqués. Images de caméras placées dans des lieux publics ou privés, relevés anthropométriques, marqueurs biométriques et biologiques,  ou encore dispositifs de repérage GPS : tous ces moyens sont  justifiés par des objectifs de prévention de désordres ou d’identification des malfaiteurs. Mais aussi fichiers numériques de tous ordres, qui eux sont  justifiés non pour des raisons sécuritaires mais par des objectifs de facilitation de la vie quotidienne : cartes ou codes biométriques d’accès à certains locaux ou services, cartes bancaires ou de fidélisation commerciale, téléphone mobile et communications internet, carnet numérisé  de  santé des individus et de leur accès aux soins…Enfin la mise en oeuvre de bases de données numériques  peuvent aussi se justifier par l’utilité politique de mieux comprendre, suivre et prendre en compte les problèmes sociaux de certaines catégories de population. 

Nous sommes captés et analysés par des systèmes de plus en plus intrusifs, traquant l’intimité des individus, justifiés par des objectifs légitimes,  chacun d’eux étant considéré séparément. Mais la puissance des NTIC permet aujourd’hui l’interconnexion de ces bases de données et  les individus n’ont plus le contrôle des informations qui les concernent. Des dérives et des bavures, soit en raison de la défaillance possible des techniques, soit par mauvaise usage de ceux qui peuvent avoir accès à ces interconnexions, se sont déjà produites.

On assiste à des formes de surveillance en temps réel qui modifient la vision de la surveillance policière traditionnelle. La recherche des coupables cède la place à une surveillance de la totalité de la population dans l’espoir de prévenir des attentats ou des désordres.  

Des dispositifs de défense existent, comme la CNIL. La technologie peut aussi apporter des antidotes : le libre accès sur l’internet permet aussi aux citoyens qui le veulent (le peuvent) d’alerter la société sur des dérives possibles ou constatées. Mais ces moyens sont ils suffisants ? Sont-ils accessibles à tous ? En attendant l’interconnexion des fichiers s’organise dans des conditions d’opacité inquiétantes. 

Quelques questions à se poser 

1. Que signifie cette quête sécuritaire ? Quels  sont les risques qu’on veut réellement prévenir ou couvrir ? Paradoxes : la phobie des microbes s’accroît avec les exigences sanitaires, celle des moustiques avec la démoustication, celle des étrangers quand il n’y en a que peu dans la commune…En outre, les dispositifs de sécurité peuvent ils prétendre à atteindre le « risque zéro ? » et veut-on le croire ?. La sécurité absolue n'est-elle devenue pas une forme de faux dieu à qui des sacrifices à la liberté seraient nécessaires ?

2. L’histoire des techniques de surveillance montrent que celles-ci ne sont jamais indépendantes de l'intention sociale de ceux qui les conçoivent ou les commandent, les techniques et les dispositifs son liés à un projet social: quel type de délinquance veut-on chercher à neutraliser et quel territoire veut-on protéger ? On observe que certaines formes de délinquance se sont déplacées après qu'une surveillance efficace avait joué un rôle dissuasif dans certaines zones. Faut-il accepter, soit de couvrir l’ensemble des territoires de cameras vidéo, soit que quelques zones soient sacrifiées au profit d’îlots de sécurité, et au nom de quoi ? 

3.  Les techniques de surveillance, de fichage, de classement, sont en général basées sur des méthodes de traitement de données  qui amènent à définir  une moyenne de comportement, d'activité, d'aspect physique...Cette moyenne tend rapidement à être érigée en norme. Par rapport à cette moyenne on repère  alors  des écarts qui vont rapidement passer du statut de différence à celui de déviance. Comment sont décidés les  seuils de « dangerosité » dans les différences et les déviances ? Comment prendre en compte des choix d’individus, égaux en dignité et en droits, qui ne correspondent pas à cette moyenne érigée en norme, et qui risquent de voir  leur droits et leur volonté de vivre à la marge ou simplement différemment, menacée  par cette société de surveillance ? Que deviennent les « droits des immigrés » ? Tout simplement le droit au secret de la personne ? 

4. La dépendance collective du fonctionnement de notre société a l’égard  de ces technologies ne crée-t-elle pas des nouvelles formes de dépendance et d’exclusion individuels ? La traçabilité de certains groupes sociaux, organisée avec de bonnes intentions,  n’est elle pas porteuse de dangers ?   La complexité du système nécessite le recours aux experts ou à des organismes chargés de représenter les intérêts de chacun, donnant à ces derniers un pouvoir technocratique au détriment du libre arbitre et du politique.  Mais il y a aussi des exclusions liées bien sûr au fait de ne pas figurer dans les bons fichiers, avec  degré croissant  de complexité et d’opacité du système qui rend difficile de  faire valoir ses droits.  

5. Qui est finalement responsable de la sécurité dans notre société ? Dans les sociétés traditionnelles le contrôle social était assuré implicitement par la proximité et la connaissance réciproque des membres de la communauté territoriale, chacun étant sous le regard de l’autre. Aujourd'hui, l’individu revendique cette possibilité d’échapper à ce contrôle social.  Dans un espace globalisé la technique se substitue à l'humain dans cette fonction de surveillance. Faut-il se réfugier dans une nostalgie passéiste ? Sans doute  pas, mais il faut constater que la technique peut aussi déshumaniser les rapports sociaux. 

Quel regard évangélique faire porter sur ces questions ?

La recherche de la sécurité comme ciment d’un vivre ensemble paisible semble ne pas produire les résultats attendus et même provoque un regain de comportements agressifs et délinquants si bien qu’une spirale de la violence est en tarin de se mettre en place. 

Serait-ce que l’homme ne peut vivre et s’épanouir dans un modèle de société inspiré par la peur de l’Autre ? 

Dans ce contexte ne faut-il pas rappeler que conformément à l’espérance qu’ouvre l’Évangile, le fondement, le chemin et l’horizon de la vie commune ne peut être que la confiance et non la peur ? 

Vivre avec d’autres ce n’est pas les surveiller de peur qu’ils troublent l’ordre établi une fois pour toutes, vivre avec d’autres c’est les recevoir comme des frères pour construire et faire ensemble un chemin. Sortir de ce chemin c’est d’une manière ou d’une autre vouloir se mettre à la place de Dieu, d’un Dieu, d’ailleurs plus spectateur que partenaire d’alliance. ; mettre en œuvre ce regard circulaire qui lui appartient et à lui seul, c’est être tenté par le totalitarisme ; Seule la Fraternité, c’est à dire l’origine partagée nous met à l’abri de ce danger car alors nous sommes « un » parmi les autres, « un » solidaire compatissant miséricordieux, «un » membre de ce corps que personne ne contraint, ne juge, ne condamne car tous sont appelés à contribuer au bien commun, c’est à cette obéissance que nous sommes convoqués. 

Il appartient donc à l’Église : 

1)  de rappeler aux responsables de la cité que s’ils sont garants de l’ordre public et donc détenteur d’un pouvoir coercitif, ils doivent aussi veiller à l’établissement et à la préservation d’un climat de confiance relationnelle ; seule la confiance est rend possible une vie partagée harmonieuse ;

2) d’instituer des lieux de célébration, d’annonce, de communion et de service qui fonctionnent comme des signes de cette confiance reçue et donnée.  

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