Les Eglises protestantes face à la sécularisation

Intervention de Marcel Manoel, Président du Conseil Synodal de l'Eglise réformée de France
Paris le 22 octobre 2005
Colloque des Fédérations protestantes européennes

Trois brèves remarques préalables pour situer mon exposé et en dire les limites :

Première remarque : Je pars du principe que la mission propre de l'Eglise est de témoigner de l'Evangile. Bien sûr, l'Eglise est aussi un corps social, et sa mission de témoignage peut passer par des paroles et des actes à caractère politique, social, éthique, voire économique, mais son but premier n'est ni la pertinence politique, ni la reconnaissance sociale, ni l'influence éthique, ni - on en conviendra plus aisément ! - la réussite économique.
Il faudrait certainement discuter de ces affirmations - et ce pourrait être le sujet de longs débats ! – mais j'ai souhaité seulement les poser en préalable, pour préciser de quelle vision de l'Eglise et de sa mission je me réclame.

Deuxième remarque : Je parle à partir de la situation française et de ses caractéristiques particulières : la rupture historique brutale et conflictuelle entre société chrétienne et société moderne, le fort niveau de sécularisation et de déchristianisation qui s'en est suivi, et la situation ultra minoritaire du protestantisme… Mais si ces caractéristiques expliquent certaines spécificités françaises, comme son régime légal de Séparation entre l'Etat et les Eglises, elles ne nous isolent certainement pas des évolutions générales de la société occidentale.

Troisième remarque préalable : Ce que je vais dire se situe assez clairement dans une perspective luthéro-réformée, mais ne se veut pas exclusif d'autres perspectives et projets avec lesquels je souhaite dialoguer, en reconnaissant que l'Eglise unique de Jésus-Christ a plusieurs visages qui ont leur vérité et leur pertinence.

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Mon propos pourrait se résumer à une question : après avoir tenté de relever les défis de la sécularisation et de la déchristianisation, nos protestantismes - je parle de protestantismes au pluriel pour bien souligner à la fois la diversité et la solidarité de ses familles - ne doivent-ils pas aujourd'hui relever essentiellement le défi de la mutation profonde en cours dans nos sociétés occidentales ?

La sécularisation est maintenant un fait acquis, en tous cas dans la société française. Même l'épiscopat catholique qui a longtemps résisté à cette évolution, a multiplié les déclarations, ces dernières années, pour indiquer que l'Eglise en France se concevait maintenant comme en mission de "Proposer la foi dans la société actuelle" , en assumant le fait de ne plus être en situation de pouvoir. Et cette année 2005 a même vu le Vatican faire l'éloge de la Loi de Séparation des Eglises et de l'Etat, qu'il avait pourtant violemment combattu il y a 100 ans !

Les Eglises protestantes, bien qu'ayant souvent une vue plus positive de la sécularisation comme condition d'émergence d'une foi adulte, ont eu aussi beaucoup de peine à évoluer pour s'inscrire réellement dans ce nouveau contexte. On a longtemps fait comme si la famille et le catéchisme suffisaient pour transmettre foi et identité religieuse, comme si l'existence dans nos villes et villages de paroisses protestantes suffisait pour diffuser le message évangélique, et comme s'il n'y avait pas à reformuler ce message lui-même, de manière à ce qu'il soit audible à d'autres que les seuls initiés. Je n'ai pas besoin d'insister sur ce constat que tout le monde connaît.

Malgré cela, on ne peut pas seulement parler de déclin des Eglises protestantes dites "historiques" car, si elles ont perdu beaucoup de leurs membres, elles en ont aussi attiré d'autres, venant d'autres Eglises comme de l'athéisme, qui ont contribué à en changer notablement la figure.
Un journaliste français a expliqué qu'elles se sont à peu près adaptées – peut-être trop ! – à ce que l'homme et la femme "modernes" attendent de la religion dans une société sécularisée, qu'on peut schématiser avec trois verbes :
- "prie" : parce que dans un monde sec et dur on a besoin d'accueil, de réconfort, d'écoute, de spiritualité…
- "aide" : parce nous vivons de grands élans de solidarités, pour la pauvreté auprès, et les catastrophes au loin, souvent de manière plus émotionnelle que raisonnable et efficace,
- mais "tais-toi", parce que l'institution ecclésiale n'est plus qualifiée pour intervenir dans les débats publics ou dans la vie privée de ses membres.
Le développement des courants évangéliques modernes, à l'exception près de son exigence particulière dans le domaine éthique, s'est par ailleurs largement inscrit dans ces attentes.

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Le défi, je crois, rebondit avec la mutation importante que nous vivons actuellement, qui se caractérise par la primauté croissante de la légitimité de l'individu sur la légitimité de la société : c'est l'individu qui devient aujourd'hui le porteur des valeurs motrices (liberté, réalisation de soi, bonheur…) et non plus la société, dont les valeurs d'égalité et de justice passent au second rang.

Ceci est sans doute le résultat de la perte de confiance dans une société qui n'a pas réalisé ce qu'elle promettait, et qui se montre au contraire de plus en plus dure, injuste, marquée par l'exclusion et la violence… Mais c'est aussi le résultat des possibilités fantastiques aujourd'hui à la portée de l'individu occidental pour la gestion de sa vie et de sa santé (thérapies génétiques, peut-être bientôt clonage), sa communication (Internet…), la productivité de son travail, la construction de sa personne avec la richesse de la diversité culturelle qui est à sa disposition, etc.

Cette mutation se manifeste en particulier dans le domaine éthique : Il n'y a plus de "modèle social" prédominant, mais l'individu peut et doit se construire lui-même. Cela se traduit dans un bouleversement non seulement dans les formes de vie (sexualité, famille …) mais du principe éthique lui-même : ce ne sont plus seulement les injonctions éthiques des Eglises qui sont délégitimées, mais aussi celle des institutions séculières (Etat, Justice, Médecine…). Le Droit perd de plus en plus sa fonction de stabilisation des modèles sociaux et des normes éthiques, et se voit assigner comme fonction essentielle la promotion et la garantie de l'autonomie individuelle.

De la même manière, cette mutation affecte le domaine politique où les institutions qui régulaient la vie de la société voient leur légitimité de plus en plus contestée… Une contestation qui touche aussi le mode de gouvernement des Eglises protestantes, où la vie institutionnelle, sur un mode démocratique représentatif, a perdu de l'importance par rapport à la vie de groupes et aux parcours personnels.

Dans le domaine économique enfin, cette primauté reconnue à l'individu est à la base de la transformation du libéralisme classique (le capitalisme démocratique dont les liens avec le protestantisme ont souvent été soulignés) vers l'ultralibéralisme et sa primauté absolue donnée à l'individu et à son profit personnel comme moteur économique.

Nous ne mesurons pas encore sans doute tous les enjeux de cette mutation, mais les sociologues soulignent qu'elle est sans doute d'importance comparable à celle qui nous a fait passer de la société religieuse hiérarchique, basée sur des valeurs qui lui étaient transcendantes, à la société républicaine démocratique moderne, elle-même la source de ses propres valeurs dans laquelle nous avons vécu ces derniers siècles. Je laisserai les spécialistes débattre pour savoir s'il s'agit du plein accomplissement de cette modernité démocratique, ou d'ultra ou encore de post-modernité !

Par rapport à cette mutation, le protestantisme est dans une situation difficile, pour plusieurs raisons :

D'abord, parce que, sans vouloir revendiquer pour lui seul la paternité de cette mutation, il y a indéniablement participé. Au sein de la famille chrétienne, il est sans doute celui qui, au nom de la singularité du croyant devant Dieu, a le plus combattu pour la primauté de la personne par rapport à toute institution, fut-elle l'Eglise. Il lui est aujourd'hui difficile de refuser cette paternité, même si le bébé lui apparaît parfois dégénéré !

De plus, le protestantisme se trouve en quelque sorte "coincé" entre deux grands projets qu'il regarde à la fois une certaine envie et une évidente méfiance :

D'une part, il y a les projets de "reconquête d'un leadership chrétien" dont le projet catholique romain de "nouvelle évangélisation de l'Europe" est un bon exemple, mais pas le seul. Il s'agit de retrouver dans la société actuelle une position permettant d'exercer une influence, de promouvoir des idées, de poser des garde-fous, ou de jouer un rôle catalyseur. On s'appuie sur l'impact médiatique de certains personnages et la puissance symbolique du rite pour fédérer et transmettre du sens. Il y a là, me semble-t-il, une proposition pour une sorte de nouvelle "chrétienté", adaptée aux conditions de la vie moderne, qui rencontre un indéniable succès.

De l'autre côté, il y a la proposition de "l'intégrisme moderne" qui a souvent su combiner sa position traditionnelle de refuge de valeurs sûres, à la fois éprouvées, efficaces et rassurantes, et la prise en compte des revendications individualistes actuelles, avec une prédication qui s'adresse à des personnes plutôt qu'à la société ou à des paroisses, un message qui parle de bonheur, de réussite et de croissance personnelle et familiale avant de se soucier de justice sociale ou de salut du monde, et des communautés qui se forment autour du lien personnel plutôt que sur la règle disciplinaire. Les télévangélistes américains réussissent même, grâce à la télévision et à Internet, le paradoxe de s'adresser personnellement à des masses ! Mais la position du "retour intégriste" n'est pas le monopole de l'aile droite du mouvement évangélique.

Sommes-nous condamnés à osciller entre ces deux projets de la reconquête d'un leadership et du retour intégriste ? Ou bien y a-t-il un positionnement et un témoignage spécifiquement protestant par rapport à cette mutation ? Je crois que nous avons à le construire, non pas pour le seul plaisir de se distinguer, mais par fidélité à la manière dont nous recevons l'Evangile.

Il faut bien reconnaître que le choc de cette mutation, après l'usure de la période précédente, conduit bien souvent nos Eglises à une attitude de méfiance et de refus. Dans les trois domaines que je viens d'évoquer, les dégâts de tous ordres, humains, sociaux, écologiques et économiques, peuvent en effet paraître énormes et appeler une condamnation sans appel.

Pourtant, je crois que nous sommes appelés à une autre attitude, celle de l'engagement à la fois positif et vigilant, au nom même de notre compréhension de l'Evangile comme message de libération. Un Evangile à proclamer dans la mutation que vit la société européenne, et non pas contre, ce qui, encore une fois, n'exclue pas la contestation ferme de certains de ses aspects.

Il me semble même que notre engagement peut et doit se situer au cœur même de cette mutation, dans cette revendication des individus à pouvoir mieux s'assumer eux-mêmes, dans une société reconstruite en tenant compte de ce principe.

Car nous pouvons tout d'abord apporter une participation positive à la construction de la personne. Non seulement il n'y a rien là qui puisse nous choquer, mais nous avons dans notre théologie, notre tradition et nos pratiques de quoi répondre à cette attente. Nous savons en particulier que cette construction ne peut se faire que dans la reconnaissance de l'autre, quel qu'il soit. Le philosophe protestant Paul Ricoeur le soulignait en analysant dans son "Parcours de la reconnaissance" la revendication moderne de responsabilité individuelle : "… l'idée de responsabilité tire une de ses significations de ce passage de l'humiliation, ressentie comme lésion du respect de soi, en passant par l'indignation comme riposte morale à cette atteinte, à la volonté de participation au processus d'élargissement de la sphère des droits subjectifs. La responsabilité peut être tenue à cet égard pour la capacité, reconnue à la fois par la société et par soi-même, de se prononcer d'une manière rationnelle et autonome sur les questions morales ( ) ; la responsabilité en tant que capacité à répondre de soi-même est inséparable de la responsabilité en tant que capacité à participer à une discussion raisonnable concernant l'élargissement de la sphère des droits, qu'ils soient civils, politiques ou sociaux. Le terme responsabilité couvre alors l'assertion de soi et la reconnaissance du droit égal d'autrui à contribuer aux avancées du droit et des droits" . N'y a-t-il pas là une manière de réentendre, dans les problématiques actuelles, la Règle d'Or évangélique : "Aime ton prochain comme toi-même" ?

Enfin, et peut être surtout, la mission de l'Eglise dans la société qui se profile est toujours celle de la prédication de l'Evangile libérateur, un évangile qui est appelé aujourd'hui, je crois, à dévoiler et dénoncer l'idolâtrie individualiste, cette adoration de soi-même et sacralisation de son propre désir, avec ce que cela signifie de fermeture sur soi, de rétrécissement du temps à l'échelle de l'individu et non plus à celle de l'histoire ou de l'espérance, de peur de l'avenir et d'impuissance pour l'action politique, et de nécessité finalement mortifère de se justifier incessamment soi-même bien souvent contre les autres. C'est bien là le message de la justification par la foi, ce message qui est au cœur de notre identité protestante, que nous sommes à nouveau appelés à prêcher et à mettre en œuvre, d'une façon nouvelle.