Prédication pour les 100 ans de la Fédération Protestante de France

Dimanche 23 octobre, à 10h 30 Temple des Batignolles – Paris 17ème

Par le professeur Elisabeth Parmentier,

présidente de la Communion des Eglises protestantes en Europe

Textes : Luc 13/18-21 et 2 Corinthiens 5/17-21

Il paraît qu’à la Fédération Protestante de France il y a de drôles d’oiseaux. Des oiseaux exotiques. Des oiseaux rares. Des oiseaux migrateurs. C’est que la Fédération est un refuge pour les espèces menacées. Mais c’est trop de diversité, déplorent les uns. Non, rétorquent les autres, car tous ces drôles d’oiseaux ont un point commun : ils ne sont pas volages. Ils sont fidèles. Et pour cause ils sont protestants ! C’est-à-dire des chrétiens qui nichent sur une branche particulière, qui veulent un regard critique sur la société et l’ouverture sur le ciel. La Fédération Protestante de France a su leur offrir tout cela : un abri, un regard critique sur la société et l’ouverture sur le ciel.

J’espère que cette présentation inhabituelle ne paraîtra pas irrévérencieuse, mais lorsqu’on souffle ses 100 bougies, et qu’on peut afficher une certaine notoriété, c’est qu’on peut supporter les comparaisons. Donc, en écho à un projet qui a bien vieilli en partant petit, j’ai choisi pour notre méditation deux paraboles qui disent le miracle divin qui fait du minuscule le grand : de la graine à l’arbre et du levain à la pâte. Et ce ne sera pas pour encenser la Fédération. Car ce n’est pas la petitesse devenue grande qui importe ici, mais l’accent des paraboles porte sur ce qu’apporte la croissance pour les autres. Si la graine pousse et que le levain gonfle, c’est pour les autres : l’arbre est important pour donner abri aux oiseaux, le levain pour transformer la pâte. C’est ici le projet de Dieu, l’avancement du Royaume qui est en vue. La question n’est donc pas tant : quelle est notre identité d’Eglises Protestantes, mais quelle est notre tâche et notre horizon commun, non seulement en France mais dans et pour l’Europe en construction ?

Il y a de quoi nous rendre perplexes. Derrière ces images bucoliques se dessine le trouble auquel aucun croyant n’échappe : comment discerner la puissance de l’Evangile si mystérieusement à l’œuvre ? Comment trouver ma place alors que le mouvement de la croissance du Royaume échappe à mon entendement et à mes efforts et ne se fait pas à vue d’œil ? L’inquiétude peut être pire encore avec la 2 ème parabole : faut-il être ce levain qui bouscule la pâte du monde mais au prix de sa propre dissolution ? Disparaître alors que nous rêvons de visibilité ?

J’ai pris les deux paraboles parce qu’elles semblent se contredire : pour la tâche d’entrer dans le mouvement du salut, les Eglises protestantes devraient-elles aspirer à la visibilité des nids qui offrent abri aux oiseaux de passage, ou à la présence invisible au coeur du quotidien ? En fait, c’est l’un et l’autre, les deux sont indissociables : la foi chrétienne se reçoit, se prie et se vit dans le secret des cœurs, la célébration des Eglises et la présence au monde sans prosélytisme. Mais elle doit aussi dire à voix haute, et parfois crier son engagement pour la justice, pour la liberté et la défense des droits de l’Homme. La Fédération Protestante de France n’est pas tombée dans le piège de l’alternative et elle a su être présente de plain pied dans le siècle.

Mais il arrive aussi aux protestants d’être tellement dans le siècle qu’ils y perdent leur intériorité. Nous sommes aujourd’hui confrontés à cet étrange paradoxe : le protestantisme est plébiscité dans la vie publique, il se fait entendre davantage que ne le laisserait supposer son petit nombre, mais il n’attire pas pour sa vie spirituelle, et encore moins à l’église ! On peut même aujourd’hui entendre : « Je suis protestant mais pas croyant », ce qui ferait se retourner nos Réformateurs dans leur tombe… Le message chrétien n’est pas médiatique et il dérange les conforts. Parce qu’il n’est pas seulement engagement éthique pour l’entraide (que d’autres font aussi bien sinon mieux), et pas seulement prière solitaire avec Dieu et la Bible en main, mais l’un et l’autre. Nous avons à dire tranquillement, sans crispation et sans activisme, mais aussi sans désespoir, que le Royaume pousse. Mais qu’il demande notre accueil véritable, avec les bouleversements que cela implique ! C’est pour cela qu’il fallait ajouter aux paraboles le contenu du message chrétien, qui est la condition de la croissance, et que j’ai pris chez l’apôtre Paul. Lorsque l’apôtre nous appelle : « Nous vous en supplions, laissez-vous réconcilier avec Dieu », il montre par ce renversement que c’est Dieu qui nous prie et qui nous offre d’abord la paix avec nous-mêmes, paix sur nos erreurs et sur nos échecs, paix qui nous rend libres comme des enfants de Dieu et non comme des employés.

Mais, première difficulté, cette réconciliation qui nous rend souverainement libres ne fait pas de nous des oiseaux sans attaches qui ne pensent qu’à voler de leurs propres ailes. Ce don que Dieu nous fait nous lie les uns aux autres, et à la réconciliation des uns avec les autres. Voilà l’une des choses qui nous met du plomb dans les ailes. C’est la seconde difficulté, qui fait peur, parce que cela nous engage. Pour aller vers l’autre, il faut que je sache dire qui je suis , ce qu’est le sens de ma vie et de mon espérance. Et je me dis : qu’est-ce que j’ai à donner ? Est-ce que je n’ai pas tout à perdre ? C’est là l’un des défis majeurs de l’Europe : reconnaître l’autre dans sa différence comme un frère, une sœur, sans craindre pour moi et mon avenir. C’est le défi de l’œcuménisme. C’est le défi des Fédérations et des Eglises issues de la Réforme dans leur coopération internationale, alors qu’elles sont tant marquées par leur spécificité et leur territorialité. Nous savons que c’est là notre tâche qui sera aussi un témoignage pour ceux qui pensent qu’être chrétien est un chemin facile. Aux mots de l’apôtre « laissez-vous réconcilier avec Dieu » il faut ajouter « et donc aussi les uns avec les autres », entre peuples et cultures. Réconcilier n’est pas juste tolérer mais entrer dans une démarche de pardon réciproque et de partage possible, donc accepter que l’autre se mêle de ma vie. L’Europe de l’Est et de l’Ouest, du Nord et du Sud ont besoin qu’une telle réconciliation, fasse fuir les spectres des idéologies et des rancoeurs passées, et les Eglises peuvent être ambassadrices de cette réconciliation pour les peuples.

Mais comment pourraient-elles l’être alors qu’elles ne sont pas même capables de la vivre entre elles ? Voilà où le découragement guette. Mais les Eglises ne sont pas des modèles, elles partagent la réalité de la condition humaine, et il est vrai que la réconciliation fait souffrir lorsqu’elle n’est pas réconciliation au rabais. Elle demande un discernement permanent : il y va de notre fidélité à l’Evangile et il y a à discerner les limites de l’acceptable, et celles au-delà desquelles nous ne pouvons aller ensemble. Mais la réconciliation n’est rien sans la démarche intérieure, la nécessité de suivre un chemin de repentance, de pardon et de remise en route. Les Eglises peuvent ainsi montrer à ceux qui les entourent qu’il n’y a pas de fatalité, qu’aucune situation n’est fixée et qu’elles-mêmes ont pu changer ! Et qu’elles le font malgré leurs propres craintes. Les 40 années de processus œcuménique n’ont pas abouti à de spectaculaires bouleversements, mais à des avancées nombreuses de par le monde, trop mal connues. La pâte monte, et connaît des retombées, surtout dans le climat d’angoisse actuel. Mais les Eglises ont reçu et reçoivent la force de l’Esprit nécessaire pour être poussées hors de leurs propres inerties.

Deux forces antagonistes se combattent et minent nos réconciliations, à la Fédération Protestante de France comme entre toutes les Eglises, en Europe et ailleurs, et même entre les individus : le souci du profil spécifique et celui de la tâche commune, la crainte pour moi-même et le désir de partager. Là où les deux se dissocient, leurs forces s’annihilent. Le management et les média nous apprennent que pour être visible et audible il faut se « profiler », par différenciation avec les autres ; notre tâche de réconciliation par contre nous incite au témoignage commun partout où cela est possible sans trahir notre fidélité au Christ. Mais ce n’est pas l’alternative entre moi ou l’autre, pas la domination ou l’absorption qui serait à choisir, mais une inclusion de l’un dans l’autre : en témoignant clairement de ce que nous sommes en tant qu’héritiers de la Réforme, nous pouvons être « catholiques » avec des guillemets, c’est-à-dire ne pas perdre de vue l’horizon large de la tâche, la perspective de l’Eglise chrétienne tout entière.

Nous aurons même, entre chrétiens de toutes les Eglises, de plus en plus besoin de revenir ensemble aux fondements de notre foi. Car les nouveaux défis à nos portes ne suivront plus les controverses confessionnelles : le dialogue avec les personnes sans religion (2 ème religion de France !), la réponse aux fondamentalismes dans tous les systèmes de pensée (pas seulement dans les religions !), la résistance à la violence tracent de nouvelles frontières et demandent aux croyants d’être non pas religieux ou confessionnels, mais confessants. Et aux Eglises d’être autonomes mais pas auto-suffisantes. On voit bien ici comment les deux mouvements de réconciliation, la vie intérieure et le témoignage extérieur, se conditionnent mutuellement : ce n’est pas ma propre force ni ma propre inclination qui m’ouvre à l’autre, c’est le don de Dieu. Et s’il m’y pousse, c’est que le projet est plus important que le souci pour ma personne ou pour la visibilité de ma propre Eglise. Pour les individus comme pour les Eglises, cela pose la question : où suis-je chemin vers Dieu, signe de l’espérance du Royaume, et où suis-je obstacle ? Jusqu’où puis-je accepter les différences des autres ? Où sont les limites de l’acceptable là dans ce que nous voulons vivre ensemble ?

L’espérance qui naît de ces paraboles, c’est que la profondeur, la largeur, la hauteur de l’œuvre de Dieu n’est pas mesurable par nos critères et que le processus et l’aboutissement ne nous sont accessibles qu’un petit peu. La Fédération protestante de France n’a donc pas besoin qu’on lui souhaite longévité et santé, car elle a déjà pris la voie qui est celle de l’avenir, et compris qu’il n’y a pas de tâche plus urgente que la réconciliation. A son âge et avec son bagage elle pourra même supporter qu’on la pousse un peu plus loin, comme aujourd’hui, hors de ses murs hexagonaux vers et avec les autres Fédérations et Communions d’Eglises en Europe, et au-delà du seul modèle fédérationnel. Je souhaite donc aux Eglises et Mouvements qui y nichent de ne pas craindre un engagement réciproque plus intense et plus réconcilié, pour un témoignage non seulement côte à côte mais commun.

A la grâce de Dieu.

Elisabeth Parmentier