Approche historique du rapport entre juifs et protestants

Texte « Eglise et Israël » par la Communion des Eglises protestantes en Europe. Texte adopté en juillet 2001.

L’Eglise catholique a commencé une réflexion depuis Vatican II, les protestants l’avaient fait depuis 1945, mais avec moins de médiatisation.

La période 1946-1980 fut marquée par un refus de l’antijudaïsme et par une attitude de demande de pardon. Dès avril 1947, Westphal préconise une attitude d’humiliation : « On peut juger de la valeur spirituelle d’un homme à la façon dont il parle de juifs. » « Père pardonne-nous ! » 1961 : vœu au COE, l’antisémitisme est un péché contre Dieu et contre l’homme.

En 1950 le synode de l’EKD a exprimé la culpabilité des Eglises allemandes sous le régime nazi. Oui l’Église est coupable d’être resté silencieuse. Le dialogue avec les juifs a pu se développer à partir de 1961 : rejet de l’antisémitisme, coresponsabilité des chrétiens dans l’holocauste, participation d’Israël au plan de salut.

Dans quel registre faut-il établir la relation entre protestants et juifs ? Dans une attitude missionaire ou dans un dialogue respectueux ? Pour la plupart de protestants la pérennité de l’alliance et de l’élection d’Israël n’a jamais été mise encause. En 1988, le COE fait le point des acquis et de la réflexion : l’antisémitisme est à rejeter, le prosélytisme forcé est incompatible avec la foi chrétienne. Le COE s’est engagé parallèlement dans le défense des droits de l’homme en Israël-Palestine et sur le statut international de Jérusalem conformément aux déclarations des Nations unies.

Texte « Eglise et Israël »:

La relation avec Israël fait partie de l’identité incontournable de l’Eglise chrétienne et de sa foi. Le texte commence par le souci de la repentance et s’achève par une demande de pardon. Trois parties principales :

-Israël et l’Eglise

-L’Église et Israël

- l’Église dans l’aujourd’hui d’Israël.

Ce texte rappelle que la théologie de la substitution est une erreur. Dieu a établi une alliance unique dont Israël et l’Eglise sont conjointement les bénéficiaires. Aucun prosélytisme vis à vis des juifs ne peut se justifier.

Ce texte n’a malheureusement eu que peu d’échos. Peu de revues allemande l’ont cité, en France, la revue Foi et Vie, la revue Sens en a proposé une lecture juive et la revue Yerushalïm en a publié un résumé.

Les orientations de ce document ne peuvent faire l’unanimité des Eglises membres de la FPF qui sont très diverses (luthéro-réformées, évangéliques, juifs messianiques, etc.).

Les milieux luthéro-réformés français ont adressé des critiques à la commission théologique qui a préparé ce texte. Aucun synode des Eglises réformées ou luthériennes n’a osé aborder ouvertement cette question.

Deux théologies (celle du peuple de Dieu et celle des droits de l’homme) s’opposent. Il nous faut sortir de l’ère du soupçon.

Texte du conférencier

In memoriam Alain Blancy

Le texte de « Eglise et Israël »

Le document « Eglise et Israël » a été produit par la Communion Ecclésiale de Leuenberg (CEL), qui s’appelle depuis le 2 novembre 2003, la Communion d’Eglises protestantes en Europe (CEPE),
Cette communion d’Eglises est née en 1972, lorsque les Eglises luthériennes, réformées, unies et méthodistes ainsi que les Eglises pré-réformatrices telles que les Eglises vaudoises et hussites se sont accordées les unes aux autres une communion de chaire et d’autel en vertu de la Concorde de Leuenberg.
Ce document a été adopté lors de l’assemblée générale de la Communion d’Eglises Protestantes en Europe (CEPE), à Belfast en juillet 2001 (1), à l’unanimité des 103 Eglises membres.

Je n’entrerai pas dans une analyse serrée de ce texte théologique des Eglises issues de la Réforme en Europe qui fait le point des réflexions menées depuis la fin de la dernière guerre mondiale et qui reste, je le souligne, un document de travail majeur pour la réflexion théologique protestante dans le dialogue inédit qui s’instaure aujourd’hui entre les Juifs et les Chrétiens.
Je ne peux qu’inviter à la lecture, à l’étude et à la réception de ce texte qui a été publié par les revues Foi et Vie et Istina (2), mais aussi renvoyer à la présentation qu’en a fait, dans le 30° Cahier d’Etudes Juives la revue Foi et Vie (3), le Professeur Elisabeth Parmentier, présidente en exercice de la CEPE qui n’a pu se joindre à nous aujourd’hui.

Dans le temps qui m’est imparti je me contenterai de rappeler brièvement :

• Les positions protestantes depuis 1945.

• L’origine et l’objet de ce texte

• Les grandes affirmations utiles pour notre réflexion et dialogue de ce jour qui est une grande première qu’il conviendra de poursuivre

• Enfin j’évoquerai la réception et la place de ce texte dans le monde protestant.

1. Les positions protestantes depuis 1945

Ce texte « Eglise et Israël » n’est pas tombé du ciel. Il s’inscrit dans les réflexions du monde protestant, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les récapitule et tente d’en tirer les conséquences pour la théologie protestante aujourd’hui. Il a le mérite d’exprimer d’une seule voix les positions des Eglises issues de la réforme en Europe.
Comme le note le professeur Elisabeth Parmentier : « L’Eglise catholique a commencé ce chemin depuis Vatican II à grandes enjambées. Mais les Eglises de la Réforme également ce depuis 1945. Ceci n’est pas tellement connu du fait qu’elles ne disposent pas d’un magistère et donc d’une visibilité reconnue. Il y a eu de nombreuses prises de position et de demandes de pardon, mais donc l’impact fut moins médiatique ! » (4)
Par ailleurs, nous ne disposons pas d’une synthèse de ces textes, tel l’ouvrage incontournable du Père Jean Dujardin, pour le monde catholique, L’Eglise catholique et le peuple juif, qui nous permettrait d’avoir une vision claire des évolutions. (5)

Il convient donc de rappeler brièvement , en citant quelques prises de position importantes, les grandes étapes de cette réflexion que le professeur Parmentier classe en deux périodes : Le refus de l’anti-judaïsme et la demande de pardon (1946-1980) et la reconnaissance du judaïsme comme chemin de salut spécifique après 1980.
En France, le pasteur Charles Westphal qui aida Jules Isaac à publier Jésus et Israël, chez Albin Michel, donnait le ton dans le 1° Cahier d’Etudes Juives de Foi et Vie. Dès 1947, il avait exprimé une demande de pardon dans la longue prière qui inaugure cette série de cahiers ininterrompus depuis :
« Nous ne devrions plus parler des Juifs, parler aux Juifs, que dans une grande angoisse d’humiliation et d’espérance … La question juive est la question des questions. A la manière dont ils parlent des Juifs, on peut juger sûrement de la valeur spirituelle d’un homme, d’une Eglise, d’un peuple, d’une civilisation. L’antisémitisme est, pour l’Eglise, la plus grave méconnaissance de la foi… Père Pardonne-nous ». (6)

Dès 1947 encore, la Fédération Protestante de France (FPF) crée un comité de témoignage auprès d’Israël qui est devenu en 1970 la commission Eglise et peuple d’Israël. Le professeur Fadié Lovsky qui dénonça dans ses œuvres l’antisémistisme chrétien et rappela que l’unité de l’Eglise ne peut se concevoir sans le peuple d’Israël, en fut le secrétaire de 1947 à 1967.
Dans cette perspective, le conseil de la FPF adressa, en mars 1961, un vœu au Conseil Œcuménique des Eglises (COE) rappelant que « l’antisémitisme est un péché contre Dieu et contre l’homme. » (7)

Parmi les jalons de la réflexion de la pensée protestante, je me bornerai à citer l’apport d’une église d’outre Rhin l’Evangelische Kirche Deutschland (EKD) et du Conseil Œcuménique des Eglises (COE). Il conviendrait d’analyser aussi les déclarations faites du côté luthérien. (8)

En 1950, le Synode de l’EKD à Berlin-Weissensee a exprimé pour la première fois la part de culpabilité dont l’Eglise protestante s’était chargée pendant la dictature national-socialiste à l’égard des Juifs. A cette occasion, elle a reconnu que l’Eglise s’était rendue coupable “ par son silence et son laisser-faire “, et elle a affirmé sa foi” que la promesse de Dieu envers le peuple d’Israël qu’il a élu est restée en vigueur même après la crucifixion de Jésus-Christ “. C’est au Kirchentag de Berlin, en 1961, que le dialogue avec les Juifs a été mis en place et s’est développé. Trois études intitulées “ Chrétiens et Juifs “, qui datent de 1975 , 1991 et 2000 rendent compte de l’état de ses dialogues. L’étude “ Chrétiens et Juifs II “ a fait état d’un “ consensus fondamental “ qui a été atteint. Ce consensus qui englobe le “ rejet de l’antisémitisme “ et la “ reconnaissance de la coresponsabilité et de la culpabilité des chrétiens dans l’Holocauste ”. L’accent est mis sur “ le lien indissociable de la foi chrétienne avec le judaïsme ” ainsi que sur “ l’élection éternelle d’Israël ”, et l’on attire l’attention sur “ l’enjeu de l’Etat d’Israël ”.(9)

Dès sa fondation en 1948, le Conseil Œcuménique des Eglises, lors de l’Assemblée d’Amsterdam rappela “ la signification spéciale du peuple Juif pour la foi chrétienne ” et dénonça “ l’antisémitisme comme absolument inconciliable avec la foi chrétienne … L’antisémitisme est un péché à la fois contre Dieu et contre l’homme “. Mais il faudra attendre l’Assemblée de New Delhi, en 1961, pour que l’on rejette l’idée que les Juifs d’aujourd’hui ont une part de responsabilité dans la mort du Christ.
Si la reconnaissance de la spécificité du peuple d’Israël est reconnue, l’on se demande encore sur quel mode établir des relations : celui de la “ mission “, ou bien celui d’un dialogue respectueux de l’identité et de la différence du peuple juif.
La réunion Foi et Constitution à Bristol (1967) ne remit pas en cause la mission chrétienne envers les Juifs. Il faudra attendre l’adoption par le Comité central des Directives pour le dialogue interreligieux ( 1979 ) et des Considérations œcuméniques sur le dialogue judéo-chrétien ( 1982 ) pour que l’attitude change et que soit développé un dialogue qui prenne en compte l’identité de l’autre.
Lors de la réunion de Foi et Constitution à Bristol, en 1967, le Conseil œcuménique a essayé de jeter les bases d’une réflexion théologique sur la nature de la relation entre les Chrétiens et les Juifs. Par l’affirmation de la pérennité de l’Alliance et de l’élection d’Israël et le rejet de toute théologie de la substitution et d’appropriation exclusive par l’Eglise de l’héritage juif. C’est dans cette perspective que le pasteur Philip A Potter, en 1975, exprimera son inquiétude face à la décision prise par l’assemblée générale de l’ONU déclarant que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale. » (10)
C’est en 1988 que le COE fera le point des acquis et des questions qui restent ouvertes dans ce dossier difficile dans la déclaration intitulée Les Eglises et le peuple juif, vers une entente nouvelle. qui rappelle que :

« L’alliance de Dieu avec le peuple juif reste valable ;
L’antisémitisme et toutes les formes d’ « enseignement du mépris » pour le Judaïsme sont à rejeter ;
La tradition vivante est un don de Dieu ;
Le prosélytisme forcé en direction des Juifs est incompatible avec la foi chrétienne ;
Les Juifs et les Chrétiens ont une responsabilité commune en tant que témoins dans le monde de la justice et de la paix de Dieu
. » (11)

Parallèlement à ce travail théologique le COE s’est engagé dans la défense des droits de l’homme. Concernant les événements au Moyen-Orient, sous l’égide du COE ont été organisées des conférences où se retrouvaient Palestiniens et Juifs. Concernant la question de Jérusalem, il a demandé que soient respectées les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Et depuis 1994, il tient compte dans ses déclarations du Mémorandum : Signification de Jérusalem pour les Chrétiens publié en novembre 1994 par les chrétiens de Terre Sainte. Cela est patent dans la Déclaration sur le statut de Jérusalem prise à l’Assemblée d’Harare en 1999.( 12)

Deux perspectives sont en débat au COE : une théologie du peuple de Dieu et une théologie des droits de l’homme.

2. L’origine et l’objet du texte « Eglise et Israël »

Le texte « Eglise et Israël » que nous évoquerons maintenant est le fruit du travail théologique que les Eglises réunies au sein de la CEPE se sont engagées à poursuivre.
En 1994, cette communion d’Eglises a adopté un texte intitulé : L’Eglise de Jésus-Christ : La contribution des Eglises issues de la Réforme au dialogue œcuménique sur l’unité de l’Eglise , dans lequel elle décrit comment elle entend mettre en route un processus œcuménique qui aboutisse un jour à l’unité de toutes les Eglises.
Dans ce document, un passage est consacré au dialogue avec le Judaïsme qui est distingué du dialogue avec les autres religions. Il y est affirmé notamment que la relation de l’Eglise à Israël « fait partie de l’ecclésiologie et constitue donc un aspect incontournable de l’identité de l’Eglise. » (1/1.2.4.)
« Lorsque les chrétiens parlent de l’élection éternelle d’Israël, cela implique la reconnaissance du peuple juif en tant que peuple de Dieu. […] le fait que l’Eglise se désigne elle-même comme ‘peuple de Dieu’ ne va pas de soi [.. et] peut apparaître comme une usurpation aux yeux des Juifs. » (1/1.3.)
« Quoi qu’il en soit, « Le rapport entre l’Eglise et Israël,[…]qui se reconnaissent chacun comme étant le ‘peuple de Dieu’, n’est pas une question marginale pour l’Eglise et la théologie chrétienne. Au contraire, […] par le fondement de sa foi, l’Eglise dépend d’Israël, et sa relation avec Israël fait donc « partie intégrante de la question du fondement de sa foi » (L’Eglise de Jésus-Christ, p. II 109). (1/1.3.) (13)

Il fallait donc approfondir les conséquences théologiques et pratiques d’une telle affirmation. C’est pourquoi, en 1996, la CEL, a constitué une commission doctrinale chargée, sur la base de la déclaration de 1994, de faire le point du dialogue, d’en préciser les enjeux théologiques et de tracer les perspectives d’un dialogue respectueux de l’autre.

2.2. Objet de ce document :

Le document « Eglise et Israël » n’est donc pas un « vade-mecum » pour le dialogue Judéo-Chrétien, mais une étude théologique qui entend faire une première approche des questions, même si elles restent encore à approfondir. Il faut encore souligner que ce texte parle d’Israël ou du peuple d’Israël en tant qu’entité religieuse, il ne fait que peu référence à l’Etat hébreu et, lorsqu’il le cite, il parle explicitement de l’Etat d’Israël.

2.3. Contenu du document :

Ce texte qui commence par le souci de la repentance s’achèvera par une demande de pardon. Entre les deux nous trouvons trois parties :

• le chapitre 1. Israël et l’Eglise, présente l’état de la question et des discussion,

• le chapitre 2. L’Eglise et Israël, tente définir, de façon théologique et dogmatique, comment l’Eglise doit concevoir son rapport avec Israël aujourd’hui.

• le chapitre 3. L’Eglise dans l’aujourd’hui d’Israël, donne des éléments pratiques pour développer ce dialogue dans le respect et la vérité. 

3. Les grandes affirmations du texte « Eglise et Israël »

Parmi les affirmations de ce texte, je n’en retiendrai que trois. Celles qui concernent les points de discussion qui seront abordés par notre colloque :

3.1. Tout d’abord le rappel de ce que la théologie de la substitution est fausse. Et la nécessité de revisiter l’ecclésiologie chrétienne et de s’interroger sur la place de l’Eglise dans une alliance unique dont Israël et l’Eglise sont les bénéficiaires.
Le texte ne conclut pas, mais invite à la recherche dans ce chantier inédit, rappelant que :

« Le titre de ‘peuple de Dieu’ place l’Eglise dans un cadre général plus vaste, relativisant sa place propre - ce qui a un effet salutaire -, et montrant la perspective de la volonté de salut de Dieu pour toute l’humanité. Mis à part le rapport instauré au fondement à partir d’une théologie de l’élection et de l’alliance, la perspective eschatologique est la caractéristique principale d’une compréhension qualifiant d’un point de vue théologique la notion de « peuple de Dieu ». Même l’Eglise en tant que ‘peuple de Dieu’ n’est pas encore le lieu de l’accomplissement, elle est bien plutôt en route vers le royaume promis de la gloire de Dieu. C’est pour cette raison que la désignation de l’Eglise comme ‘peuple de Dieu’ n’est nullement une « autodésignation » quand on considère son contenu théologique. Il s’agit au contraire d’un titre honorifique accordé à l’Eglise sola gratia, titre dont elle devrait plutôt rougir que se glorifier au vu de l’image qu’elle donne d’elle-même dans les faits. Par elle-même, l’Eglise ne peut pas prétendre être le ‘peuple de Dieu’, et dans cette mesure, elle ne peut tirer aucune conséquence de cette désignation face au monde. Elle peut seulement redécouvrir sans cesse et célébrer le fait que ce titre honorifique lui a été accordé et reconnu dans la « praxis » du Christ vivant. » ( E&I, II,259)

3.2. Il dénonce la mission envers les Juifs.

« La prédication chrétienne se déroule en public et s’adresse à tous les humains. Elle retentit dans le contexte du dialogue avec les religions mondiales et dans le dialogue avec des représentations du monde non religieuses. Il va de soi que les chrétiens témoignent de leur foi en paroles et en actes vis-à-vis de ces différents groupes.
Il en va de même dans leurs rencontres avec des Juifs. Le témoignage commun rendu au Dieu d’Israël et la confession de foi dans l’élection souveraine du Dieu unique constituent un argument de poids pour proscrire, de la part des Eglises, toute forme d’activité dirigée de façon spécifique vers les Juifs pour les convertir au christianisme
. »( E&I, II, 32)

3.4. Il rappelle la solidarité qui nous lie à Israël, même s’il autorise un regard critique sur la politique actuelle de l’Etat d’Israël :

« Pour des raisons historiques et théologiques, l’Eglise est liée par la solidarité avec Israël. Ceci demeure valable même si les Eglises prennent position de façon critique sur le conflit israélo-arabe et sur des décisions politiques actuelles du gouvernement de l’Etat d’Israël. Elles s’opposent à toutes les tendances qui cherchent à diffamer le mouvement sioniste – qui a conduit à la fondation de l’Etat d’Israël – en le qualifiant de raciste. Les Eglises soutiennent tous les efforts de l’Etat d’Israël et de ses voisins, en particulier du peuple palestinien, pour parvenir à une paix sûre, durable et juste dans le respect mutuel, et pour la sauvegarder.
La question du sens théologique de la fondation et de l’existence de l’Etat d’Israël pour les chrétiens obtient des réponses différentes selon les Eglises et demeure un défi pour celles-ci. Dans ce contexte, toute application directe à la politique des promesses bibliques relatives à la terre doit être récusée. Il faut également rejeter toutes les interprétations tendant à considérer ces promesses comme dépassées à la lumière de la foi chrétienne. La prise en compte par les chrétiens de l’élection d’Israël en tant que peuple de Dieu ne peut en aucun cas conduire à légitimer l’oppression de minorités politiques, ethniques et religieuses au nom de considérations religieuses
. » ( E&I, III, 1.1.3 ) 4 . Réception et statut du texte « Eglise et Israël » dans le monde protestant.

J’en viens maintenant au problème de la réception de ce texte dans le monde protestant.

4.1. Force est de constater que ce document qui émane des milieux luthero-réformé et méthodiste n’a eu que peu d’écho. Renseignements pris auprès du secrétariat de la CEPE à Berlin, peu de revues ont commenté ce texte dans le monde protestant et juif. Sa présentation à la mi septembre 2001 a-t-elle été occultée par les événements plus dramatiques du 11 septembre ?
En France, seules quatre revues, à ma connaissance, en ont rendu compte :

Foi et Vie qui a publié la version française et la présentation qu’en a fait le professeur Elisabeth Parmentier et une réflexion du professeur Fadié Lovsky (14)

Istina qui a publié ce texte. Dans sa préface, le père Dupuy note que ce texte doit être rapproché de la contribution catholique Le Peuple Juif et ses Saintes Ecritures et qu’il s’agit d’ « un moment et d’un lieu théologiques majeurs sur notre route ». (15)

La revue Sens, a proposé une lecture juive du document par Mme Colette Kessler qui y trouve un véritable motif d’optimisme et d’espérance pour l’avenir du dialogue entre Juifs et chrétiens, car, dit-elle, « il aborde honnêtement les questions difficiles ».(16)

La revue Yerushalaïm du comité œcuménique pour la repentance envers le peuple juifs a publié un résumé de ce texte par le pasteur Jacques Gruber.(17)

4.2. Pour la FPF, ce texte est un élément apporté par les luthero-réformés dans la réflexion générale sur ce dialogue. Mais il est clair que les orientations que propose ce document ne peuvent faire l’unanimité des Eglises membres de la FPF.
La FPF n’est pas une communion d’Eglises mais un fédération qui regroupe des Eglises, des Communautés, des Institutions, des Œuvres et des Mouvements aux orientations diverses sur le dialogue envers les Juifs.
Dans la commission Chrétiens et Juifs, se retrouvent des tendances très diverses. Nous y trouvons des luthéro-réformés qui sont en accord avec ce texte, mais aussi des Eglises plus évangéliques qui partagent des orientations proches du mouvement « evangelical » d’outre atlantique, d’autres qui souscrivent aux orientations de la déclarations Un unique Christ pour tous, qui rappelle la centralité du salut en Jésus-Christ, d’autres encore qui ont l’oreille des juifs messianiques et enfin des représentants de la Cimade plus sensibles à la réalité palestinienne. Le spectre est très donc très large….

4.3. Les milieux luthéro-réformés français, après avoir communiqué les sévères critiques de leurs commissions théologiques, ne se sont pas encore prononcés sur le texte final qui a été voté à l‘unanimité et n’en ont pas fait la publicité ;
Faut-il expliquer ce silence par le fait que l’on a du mal à traiter de l’ecclésiologie, dans les Eglises de la Réforme, ou bien par le fait que le monde luthéro-réformé français n’a pas pris conscience des enjeux de ce dialogue particulier, se contentant de participer aux rencontres internationales sur la question ?
Bien que des protestants français aient participé, après la deuxième guerre mondiale, à la rencontre de Seelisberg et aux diverses réunions internationales organisées par l’Alliance Luthérienne Mondiale, l’Alliance Réformée Mondiale et le Conseil Œcuménique des Eglises, force est de constater qu’aucune réflexion synodale sérieuse n’a abordé ces questions dans les Eglises issues de la Réforme en France. Seul un synode de l’Eglise Réformée d’Alsace-Lorraine a, en 1990, commencé ce travail et le Comité Permanent Luthéro-Réformé a proposé une formation d’initiation au judaïsme pour les pasteurs, en 1996.
Dans les débats synodaux, lorsque la question est posée, il semble que deux théologies mal identifiées s’opposent. Une « théologie du peuple d’Israël », qui engage notre relation unique au monde juif, minoritaire. Une autre, que j’appellerai une « théologie des droits de l’homme » qui recouvre le discours dominant, depuis quelques décennies.

Il conviendrait d’identifier ces lieux théologiques et de savoir d’où l‘on parle, afin d’éliminer le soupçon qui pèse sur tous ceux qui abordent ce dialogue fondamental.

5. Conclusion

Le document de Leuenberg est un jalon posé dans le dialogue qui s’ouvre aujourd’hui entre les Juifs et les Chrétiens. S’il récapitule et exprime d’une seule voix les positions des Eglises issues de la réforme en Europe, il nous invite à faire teshouva et à repérer les perspectives nouvelles de cette démarche .

En ce jour, nous n’en sommes qu’aux prolégomènes dans ce dialogue inédit. Il est vrai que les questions sont innombrables, comme le rappelait, dans un numéro de la revue Lumière et Vie, le pasteur Alain Blancy, mon maître et ami, trop tôt disparu qui aurait aimé vivre cet événement avec nous .

Certaines de ses interrogations sont sur le point d’être dépassées, d’autres restent en débat, mais il convient de l’écouter nous rappeler l’étendue du chantier qui s’ouvre devant nous aujourd’hui :

« Une nouvelle façon d’aborder la question des rapports judéo-chrétiens est de se tourner moins vers le passé que vers l’avenir et vers l’extérieur. Une commune conscience des valeurs partagées peut faire des juifs et des chrétiens ensemble des promoteurs d’idées et de pratiques originales et universelles dans des domaines tels que : la sanctification de la terre comme partie intégrante de la sanctification du Nom ; le respect de la personne et de la communauté humaine comme expression de la coopération de l’homme avec Dieu dans le cadre de l’Alliance ; l’interrelation entre les notions de paix et de justice, ainsi que l’espérance d’un avenir libéré de tout mal, qui est inscrite dans le messianisme tant juif que chrétien.

En définitive, la reconnaissance de racines communes pose le problème de la pérennité de la première alliance conclue avec l’Israël biblique. Une fois acceptée cette continuité, se pose ensuite la question de la reconnaissance des juifs comme peuple et comme peuple de Dieu, d’un Dieu qui ne revient pas sur ses promesses, et dès lors la question de l’intégration entre Israël et l’Eglise, entre peuple juif et peuple chrétien. Jusqu’où pousser l’unité et l’unicité ? à partir de quoi maintenir la différence : l’alliance, le peuple, les Ecritures, la tradition ? Quel sort réserver, ou quelle interprétation nouvelle donner aux notions d’accomplissement et de substitution ? Comment surmonter le fossé entre condamnation de la Shoah et de tout antisémitisme, et critique sévère, voire rejet, de tout sionisme lié à la pratique sinon à la constitution de l’Etat d’Israël ? Quelle révision théologique implique la reconnaissance du lien privilégié de Jésus avec le judaïsme de son temps et du lien de l’Eglise chrétienne avec le peuple juif, tant pour la christologie que pour l’ecclésiologie ? Quel changement radical de l’autodéfinition chrétienne provoquerait le passage d’un antijudaïsme traditionnel à une intégration irrécusable des racines juives de la foi et de l’existence chrétienne ? Enfin, la reconnaissance de l’importance de l’héritage commun n’enjoint-elle pas une large coopération, notamment dans les domaines qu’on résume et associe aujourd’hui largement sous la triple référence à “la justice, la paix et la sauvegarde de la création ” ? (18)

Alain Massini,

Président de la Commission « Chrétiens et Juifs » de la Fédération Protestante de France

2 mai 2004

Notes :

(1) Le texte « Eglise et Israël » a été communiqué au Grand Rabbin d’Israël dans le courant de l’été 2001. Il a été présenté à Berlin à la mi-septembre 2001.

(2)Les versions allemande et anglaise de ce document ont été publiées en 2001 à Francfort sur le Main par Verlag Otto Lembeck, dans la série Leuenberg Texte Heft 6. La version française par les revues :Foi et Vie,CI.n°1. Février 2002. et Istina. XLVII. 2002, n°2. Avril-Juin. On peut consulter aussi le site internet de la CEPE: http://www.Leuenberg.net

(3) Elisabeth PARMENTIER. Les Eglises de la Réforme et le peuple juif. ,in Foi et Vie, Vol CII, n°5, décembre 2003, 30° Cahier d’Etudes Juives, pp. 57-84

(4) Elisabeth PARMENTIER. Les Eglises de la Réforme et le peuple juif. ,in Foi et Vie, Vol CII, n°5, décembre 2003, 30° Cahier d’Etudes Juives, p.57.

(5) Jean DUJARDIN, L’Eglise catholique et le peuple juif. Un autre regard., Clamann-Lévy, 2003, Collection diaspora.

(6) Extrait cité par Patrick CABANEL dans son ouvrage Juifs et protestants en France, les affinités électives XVI°-XXI° siècle, Fayard, 2004, p.287. Cf. aussi Charles WESTPHAL, Père pardonne-nous, in Foi et Vie, XLVII, n°3, avril 1947, 1° Cahier d’Etudes Juives, pp.209-211.

(7) Affirmation du Conseil Œcuménique des Eglises lors de son assemblée constitutive d’Amsterdam en 1946, elle est due notamment à l’instigation de Karl BARTH. in Le dialogue judéo-chrétien. Textes fondamentaux -2. Réflexions protestantes. ( Textes rassemblés et présentés par Michel LEPLAY ), n° spécial de la Revue Sens, 2000, pp. 419-422.

(8) Pour l’apport Luthérien dans ce débat l’on se référera aux documents de la Fédération Luthérienne Mondiale. et spécialement : Wolfgang GREIVE and Peter.N. PROVE. A Shift in Jewish-Lutheran Relations ? FWL, Doc 48, January 2003. Voir aussi ce qu’en dit Elisabeth PARMENTIER, Les Eglises de la Réforme et le peuple juif. ,in Foi et Vie, Vol CII, n°5, décembre 2003, 30° Cahier d’Etudes Juives.

(9) Eglise et Israël, Foi et Vie,CI.n°1. Février 2002, pp.20-21, § 2.3.9.

(10) Pour les déclarations des Eglises et notamment du Conseil Œcuménique des Eglises Cf. Marie-Thérèse HOCH et Bernard DUPUY. Les Eglises devant le Judaïsme. Documents officiels documents officiels 1948-1978, Cerf, 1980.

(11) Le dialogue judéo-chrétien. Textes fondamentaux -2. Réflexions protestantes. ( Textes rassemblés et présentés par Michel LEPLAY ), n° spécial de la Revue Sens, 2000, p. 457.

(12) Ces documents peuvent être consultés dans le Dossier Jérusalem, publié par la FPF, en octobre 1999.

(13) Les textes de la Communion Ecclésiale de Leuenberg sont publiés dans André BIRMELE et Jacques TERMES, Ed. Accords et Dialogues Œcuméniques, Les Bergers et les Mages, Paris, 1995.

(14) Fadiey LOVSKY Sur une surabondance de textes. Foi et Vie, Vol C, n°5, décembre 2001, 29° Cahier d’Etudes Juives, pp.107-108.

(15)- Préface de la Revue ISTINA, XLVII.2002, n°2 Avril-Juin qui montre la convergence de la démarche protestante et de la démarche catholique.

(16) - Colette KESSLER, Une contribution fondamentale des Eglises protestantes au dialogue judéo-chrétien, Revue SENS, 11/2002, pp.565-573

(17) Jacques GRUBER, Eglise et Israël, un document de la Communion ecclésiale de Leuenberg, résumé et analyse, in Yerushalaïm, n° 32 (2003-2), mai 2003 pp. 11-16.

(18) Alain BLANCY. Le Conseil Œcuménique des Eglises et les Juifs, In Lumière et Vie, Judaïsme : la question chrétienne Tome 39, n° 196, mai1990, pp.37-38