Cette semaine nous prions pour:

Qu’est-ce que la communion ? et qu’est-ce qui fait qu’elle est « pleine » ?

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Joseph D. Small

Introduction

Le terme de « communion » et l’expression « pleine communion » sont utilisés dans les milieux œcuméniques pour dénoter des relations formelles entre différentes églises. Dans l’article ci-dessous, Joseph Small passe en revue l’utilisation néo-testamentaire du terme koinônia ; il nous met en garde contre une terminologie où « communion » risque de dégénérer en « expression générique pour qualifier une situation confortable de tolérance réciproque, qui permettrait aux églises de rester autonomes sans que leur séparation durable leur cause trop de souci. » Joseph Small dirige l’office théologique et cultuelle de l’Église Presbytérienne des États-Unis ; il est co-président du dialogue théologique international pentecôtiste-réformé. L’article suivant fut publié dans Ecclesiology 2(1), ©2005, tous droits réservés. Autorisation de publication accordée *. 

* pour Reformed World [NdT].  

La notion de « pleine communion » pose problème depuis toujours. Dans sa déclaration sur « L'unité de l'Église en tant que Koinônia : don et vocation » (Canberra 1991), le Conseil Œcuménique des Églises fait remarquer que le mouvement œcuménique a permis aux Églises de faire route ensemble de façon que « celles-ci reconnaissent maintenant qu'il existe déjà entre elles un certain degré de communion ». 1 Ce « certain degré » reste indéterminé à deux niveaux, puisque la déclaration de Canberra relève ensuite que les Églises n’ont pas tiré, dans leur vie, les conséquences du degré de communion qu’elles ont déjà expérimenté et des accords déjà acquis. Elles se sont satisfaites de la co-existence dans la division. 2 On peut se demander en quoi une communion qui n’est acquise qu’à un certain degré, et qui se traduit en pratique par une co-existence séparée, est véritablement significative. 

1 Le septième rapport du Groupe Mixte de Travail ECR/COE
Référence pour l’anglais : On the Way to Fuller Koinonia: Official Report of the Fifth World Conference on Faith and Order, (Rapport officiel de la Cinquième Conférence de Foi et constitution), Thomas F. Best & Günther Gassman (dir.), document Foi et constitution n° 166, Genève, COE, 1994, p. 269.

2 Référence pour l’anglais : ibid. 

La déclaration de Canberra identifie quatre éléments constitutifs de la communion : la confession commune d’une foi apostolique ; une vie sacramentale commune ; la reconnaissance mutuelle et la réconciliation des membres et des ministères ; une mission commune de témoignage de l’Évangile. Selon la déclaration de Canberra, la pleine communion est atteinte « lorsque chaque Église peut reconnaitre en toutes les autres l'Église une, sainte, catholique et apostolique dans toute sa plénitude. Cette pleine communion s'exprimera aux niveaux local et universel par des formes conciliaires de vie et d'action »3 Si la pleine communion implique que toutes les églises soient en communion, et si la communion qui existe à un « certain degré » se traduit en pratique par la co-existence séparée, la pertinence du terme « pleine communion » pour qualifier certaines relations formelles entre certaines églises reste problématique. 

3 La nature et le but de l'Eglise: Vers une déclaration commune (Document Foi et constitution n° 181 - novembre 1998)  

Il n’est dès lors pas étonnant que, comme O.C.Edwards nous l'apprend, 4 le groupe de travail Foi et Constitution chargé par le Conseil National des Églises aux États-Unis de mener une étude sur la pleine communion constate très rapidement qu’il ne s’agit pas d’un terme clair ayant une signification simple, dont il suffit d’observer les manifestations diverses. Il apparut au groupe de travail que certaines traditions ecclésiales utilisent sans problème la terminologie de la communion, tandis que d’autres ne s’en servent pas du tout. Parmi celles qui utilisent cette terminologie, toutes n’en ont pas la même compréhension. Il existe plusieurs façons de définir la pleine communion dans les accords formels entre églises ; d’ailleurs, une église donnée peut avoir conclu plusieurs accords bilatéraux qui ne sont pas forcément identiques. Ce flou dans la compréhension du terme mène John Reumann à qualifier la notion de koinônia de « Cendrillon de l'ecclésiologie », simultanément chérie et honnie. 5 

4 O.C.Edwards Jr, Meanings of Full Communion : the Essence of Life in the Body, manuscrit non publié, p.1 
5 « a Cinderella term in ecclesiology and beyond, both beloved and under assault. » John Reumann, Koinônia in Scripture : Survey of Biblical Texts, in Best & Gassman (dir.), op.cit., p.39  

Parmi les accords formels de pleine communion conclus aux États-Unis nous citerons les suivants :

« Formula of Agreement » entre l’Evangelical Lutheran Church in America (ELCA), la Presbyterian Church USA, la Reformed Church in America et la United Church of Christ (UCC) ;
« Called to common mission » entre l’ELCA et l’Episcopal Church of the United States of America ;
« Following our Shepherd » entre l’ELCA et la Moravian Church in the United States ;
« Ecumenical Partnership » entre l’UCC et la Christian Church (Disciples of Christ) ;
la « Kirchengemeinschaft » entre l’UCC et l’Union des Églises évangéliques d’Allemagne. 

D’autres accords sont en cours de négociation, à des stades plus ou moins avancées, y compris un projet intitulé « Churches uniting in Christ », qui réunirait neuf églises dans une relation de pleine communion. 

Il n’existe pas de définition universellement acceptable de la pleine communion qui pourrait s’appliquer à tous ces exemples disparates de relation inter-églises. La définition de la pleine communion et les accords de pleine communion varient d’une église à l’autre et d’un accord à l’autre. Certes, le chemin vers une koinônia plus complète peut passer par ce dédale de significations et de dispositions ; mais le risque existe que le terme devienne une expression générique pour qualifier une situation confortable de tolérance réciproque, qui permettrait aux églises de rester autonomes sans que leur séparation durable leur cause trop de souci. 

Le défi des églises Orthodoxe et Catholique romaine 

Les concepts de la communion dans les milieux orthodoxes ou catholiques constituent un défi salutaire face à la prolifération de déclarations de « pleine communion » entre une large gamme d’églises protestantes. Sans forcément être totalement d’accord avec la façon catholique ou orthodoxe de voir les choses, on peut néanmoins apprécier les questions qu’elle pose pour l’application un peu trop facile de termes œcuméniques à des relations de toutes sortes, mais qui en général n’aboutissent pas à une transformation radicale de l’Église. 

L’ecclésiologie orthodoxe n’accepte pas la qualification, d'ailleurs douteuse, de « pleine » communion. De deux choses l’une : soit deux églises sont en communion, soit elles ne le sont pas ; la communion implique l’unité de l’Église dans un lieu donné. Ce qui fait l’Église, c’est précisément, d'une part, la koinônia entre personnes dans une communauté locale eucharistique, et d'autre part la koinônia entre ces communautés locales. La reconnaissance réciproque, les relations fraternelles, mêmes la réconciliation aux niveaux confessionnel ou du ministère entre églises qui restent séparées l’une de l’autre dans un lieu donné : tout cela n’est pas la communion. L’ouvrage tant admiré de John Zizioulas, Being as Communion*, conclut sur cette question percutante : « Est-ce possible de considérer une église comme étant véritablement locale et véritablement Église si elle est dans un état de division confessionnelle ? » Zizioulas admet que la question est difficile ; mais la réponse est claire. Car « si l’Église n’est véritable qu’en tant qu’événement incarnant le Christ et manifestant le Royaume dans un lieu donné, nous devons accepter de remettre en question le statut ecclésial des églises confessionnelles en tant que telles, et nous devons nous mettre à travailler sur la base de la nature de l’église locale. »6 

* L’Être en tant que communion [NdT] 

6 John Zizioulas, Being as communion, Crestwood NY, St Vladimir’s Seminary Press, 1993, p. 260. [Traduction non officielle] 

Du point de vue protestante, la position orthodoxe peut paraître rigide et exclusiviste ; néanmoins, elle remet certainement en question la conviction si répandue chez les protestants selon laquelle la pleine communion peut être acquise par des changements de concepts qui n’ont que peu d’impact sur la foi, la liturgie, la gouvernance et les structures institutionnelles des églises individuelles, et qui ne contribuent pas du tout à l’unité vécue de l’Église dans chaque lieu. Si l’on prend au sérieux la conception orthodoxe, la question se pose non seulement de la pertinence du qualificatif de « pleine » dans les déclarations de « pleine communion » entre églises qui restent séparées les unes des autres et séparées des autres églises, mais aussi de la pertinence du terme même de « communion ». 

L’origine de l’utilisation du qualificatif de « pleine » dans les interprétations œcuméniques de la communion se trouve sans doute dans la conception catholique romaine de la communion. Le décret du concile Vatican II sur l’œcuménisme, Unitatis Redintegratio, applique la catégorie de « communion réelle mais encore imparfaite » aux frères, églises et communautés ecclésiales que sont séparés, n’étant pas en communion avec l’Évêque de Rome. 

En effet, ceux qui croient au Christ et qui ont reçu validement le baptême, se trouvent dans une certaine communion, bien qu'imparfaite, avec l'Église catholique. Assurément, des divergences variées entre eux et l'Église catholique sur des questions doctrinales, parfois disciplinaires, ou sur la structure de l'Église, constituent nombre d'obstacles, parfois fort graves, à la pleine communion ecclésiale. Le Mouvement œcuménique tend à les surmonter. 7 

7 Unitatis Redintegratio, N° 3 

La relation entre l’Église catholique d'une part et les frères, les communautés et les églises séparés de l'autre peut être qualifiée de communion en raison de la réalité du baptême commun, mais cette communion réelle reste imparfaite en raison de nombreuses défaillances, dont l’absence de communion avec l’Évêque de Rome n'est pas la moindre. Depuis Unitatis Redintegratio, la trajectoire de la communion « véritable mais imparfaite » s’est élargie, tandis que la base baptismale de la communion est restée cohérente. 8 Il est pertinent de remarquer que l’encyclique du Pape Jean-Paul II, Ut Unum Sint, insiste sur le fait que : « la reconnaissance de la fraternité n'est pas la conséquence d'une philanthropie libérale ou d'un vague esprit de famille. Elle s'enracine dans la reconnaissance de l'unique Baptême et dans l'exigence qui en découle que Dieu soit glorifié dans son œuvre. » Le Pape poursuit en souhaitant une reconnaissance réciproque et officielle des Baptêmes. « Cela va bien au-delà d'un geste de courtoisie œcuménique et constitue une affirmation ecclésiologique fondamentale. »9 

8 Me situant dans la tradition réformée, c'est avec un intérêt certain que j'ai découvert une approche comparable chez Jean Calvin. Certes, s’exprimant au 16ème siècle, Calvin reste polémique : « nous ne nions pas que les Papistes auiourdhuy n'ayent quelques traces qui leur sont demeurées par la grâce de Dieu, de la dissipation de l'Eglise.[...] [Il] a voulu que le Baptesme y soit demeuré pour tesmoignage d'icelle alliance; [...] Semblablement il a fait par sa providence qu'il y demeurast aussi d'autres reliques, afin que l'Eglise ne périst point du tout. » (Institution, IV.2.11)] Même au moment où le controverse de la Réforme bat son plein, des trâces de la communion baptismale ne sont pas totalement effacées.

9 Ut Unum Sint, n°42  

La Déclaration de la Commission Œcuménique du Comité Jubilé 2000 du Saint Siège résume la position de l’Église Catholique :

Cette Église, constituée et organisée en ce monde comme une communauté, subsiste dans l'Église catholique, gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques en communion avec lui. Néanmoins, elle reconnaît cependant pleinement que d’autres Chrétiens sont justifiés par la foi reçue au baptême, sont incorporés au Christ, et sont reconnus à bon droit comme des frères et sœurs dans le Seigneur (cf. LG8 ; UR3). Au surplus, certains éléments ou biens peuvent exister en dehors des limites visibles de l'Église catholique: la parole de Dieu écrite, la vie de la grâce, la foi, l'espérance et la charité, ainsi que d'autres dons intérieurs du Saint-Esprit et d'autres éléments visibles (cf. UR3 ; LG15). Jean-Paul II dans son encyclique Ut Unum Sint, insiste sur les valeurs ecclésiales trouvées chez d’autres Chrétiens. [...] Cette richesse est telle qu’il convient d’admettre qu’il existe déjà une réelle communion entre l’Église catholique et les autres églises et communautés ecclésiales. Cette communion, réelle mais imparfaite, doit aboutir à la réconciliation et à la pleine communion.10 

10 Déclaration non disponible en français ; traduit par nos soins. 

Malgré la générosité de ton et de contenu, l’Église catholique ne cache pas sa conviction que la communion se fonde seulement dans le baptême commun en la mort du Christ : « Ou bien ignorez-vous que nous tous, baptisés en Jésus Christ, c'est en sa mort que nous avons été baptisés ? Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle. » (Romains 6, 3-4). Cette base baptismale positive de la communion constitue un défi pour la tendance instrumentale de certaines expositions protestantes et conciliaires de la communion et de l’appel à l’unité. La tendance à considérer la communion en tant que bien intermédiaire au moyen duquel on aboutirait a d'autres fins est illustrée par l’appel de l’Assemblée de Canberra à progresser vers la koinônia dans la foi, la vie et le témoignage, parce que les églises sont douloureusement divisées non seulement l’une de l’autre mais aussi intérieurement. Ces divisions scandaleuses compromettraient la crédibilité de leur témoignage au monde dans l’adoration et le service.11 

11 « The Search for Communion in a Time of Change », in Best & Gassman (dir) op. cit. 

Tout en maintenant la base baptismale de la communion, l’Église catholique romaine ne met nullement en question que la reconnaissance de la présence d’« éléments, biens et valeurs ecclésiales » dans d’autres églises ne suffit pas à constituer la pleine communion, et ne mène pas l’Église catholique romaine à s’y précipiter. Les « imperfections » restent réelles, et la communion reste imparfaite. Ces imperfections exigent un processus de dialogue attentif où les différences sont explicitées de façon que l'entente n’est jamais considérée comme acquise ni revendiquée trop vite. 

Malgré la reconnaissance de la réalité de la communion baptismale, la position catholique romaine paraît excessivement exclusiviste aux protestants. Outre la question évidente de la communion avec l'Évêque de Rome, des conditions nombreuses et complexes doivent apparemment être remplies pour surmonter les imperfections de la communion. Cependant, si nous prenons au sérieux la position catholique romaine, nous devons nous demander si les déclarations de « pleine communion » entre églises que restent distinctes les unes des autres, et séparées d'autres églises, n'escamotent pas des différences durables et des distances permanentes, se satisfaisant d'une communion qui n'est pas pleine. 

La communion dans les Écritures 

La communion, la koinônia, est un terme en faveur dans les milieux œcuméniques parce que, étant en même temps très riche et très vague, il est plutôt suggestif que restrictif. Néanmoins, la koinônia n'est pas une auberge espagnole, un vocable sous lequel chaque église mettrait ce qu'il lui plaît. Dans la mesure où le terme est biblique, son usage œcuménique doit être cohérent avec celui des Écritures. Quelques extraits du Nouveau Testament pourront, en approfondissant et étoffant la compréhension du terme, contribuer à enrichir le langage œcuménique courant. Notre propos n'est pas d'engager une simple étude de mots en appliquant des découvertes étymologiques à des textes bibliques et à la théologie œcuménique; encore moins de fournir une série de citations scripturales pour étayer une hypothèse. L'énumération permet simplement d'observer les contextes de ce terme clé du Nouveau Testament, et la manière dont il est utilisé. Notre seul but est l'illustration.12 

12 Une énumération plus complète, mais structurée différemment, sera trouvée dans Reumann, op.cit.. 

Le mot koinônia et d'autres de la même famille sont assez fréquents dans le Nouveau Testament. Ils sont diversement rendus en français par : communion, fraternité, entraide, mise en commun, solidarité, avoir en commun, avoir part. La variété des traductions suggère la richesse du terme – il n'existe pas de mot en français qui recouvre tout le champs sémantique – mais le lecteur qui n'a accès au Nouveau Testament qu'à travers la traduction en français ne se rend pas compte que tous ces mots disparates correspondent à un seul en grec. Partant, le lecteur ne fait pas le lien entre des questions apparemment disparates telles que la Trinité, la solidarité financière, et la résolution des conflits. En fait, ce terme est suggestif précisément à cause de la variété de ses contextes. Il pourra être utile, au risque de contraindre ou de rendre abstrait le témoignage biblique, de noter certaines catégories générales. 

A. Le terme est utilisé pour exprimer la profonde communion entre les croyants et le Dieu trine, une communion qui révèle l'essence même du Dieu unique en trois personnes: Père, Fils et Saint Esprit.

- La grâce du Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu, et la koinônia du Saint-Esprit, soient avec vous tous (2Co 13:13)

- Je rends grâce à Dieu sans cesse à votre sujet, pour la grâce de Dieu qui vous a été donnée dans le Christ Jésus. Car vous avez été, en lui, comblés de toutes les richesses, toutes celles de la parole et toutes celles de la connaissance. C'est que le témoignage rendu au Christ s'est affermi en vous, si bien qu'il ne vous manque aucun don de la grâce, à vous qui attendez la révélation de notre Seigneur Jésus Christ. C'est lui aussi qui vous affermira jusqu'à la fin, pour que vous soyez irréprochables au Jour de notre Seigneur Jésus Christ. Il est fidèle, le Dieu qui vous a appelés à la koinônia avec son fils Jésus Christ, notre Seigneur. (1Co1:4-9)

- La coupe de bénédiction que nous bénissons n'est-elle pas une koinônia au sang du Christ? Le pain que nous rompons n'est-il pas une koinônia au corps du Christ? Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps; car tous nous participons à cet unique pain.(1Co 10:16-17)

- Ainsi donc, puisque les enfants kekoinônêken le sang et la chair, lui aussi, pareillement, partagea [metesxen]la même condition, afin de réduire à l'impuissance, par sa mort, celui qui détenait le pouvoir de la mort, c'est-à-dire le diable, et de délivrer ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d'esclaves. (Hé 2:14-15)

- C'est la raison pour laquelle Jésus, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert en dehors de la porte. Sortons donc à sa rencontre en dehors du camp, en portant son humiliation. Car nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous sommes à la recherche de la cité future. Par lui, offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange, c'est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom. N'oubliez pas la bienfaisance et koinônias, car ce sont de tels sacrifices qui plaisent à Dieu. (Hé 13:12-16)

- Or toutes ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai considérées comme une perte à cause du Christ. Mais oui, je considère que tout est perte en regard de ce bien suprême qu'est la connaissance de Jésus Christ mon Seigneur. A cause de lui j'ai tout perdu et je considère tout cela comme ordures afin de gagner Christ, et d'être trouvé en lui, non plus avec une justice à moi, qui vient de la loi, mais avec celle qui vient par la foi au Christ, la justice qui vient de Dieu et s'appuie sur la foi. Il s'agit de le connaître, lui, et la puissance de sa résurrection, et koinônia à ses souffrances, de devenir semblable à lui dans sa mort, (Ph 3:7-10)

- Mais, dans la mesure où vous koinôneite aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l'allégresse. (1P 4:13) 

Pour certains théologiens, la koinônia convient tout à fait comme description de la relation trinitaire périchorétique de Dieu, Père, Fils et Saint Esprit, et partant comme portrait par anticipation de la participation de l'Église dans la vie divine. Selon Robert Jenson, la conception patristique du theosis définit à juste titre notre but comme étant la participation [...] dans la vie qu'ont le Père, le Fils et le Saint Esprit entre eux. [...] Toute koinônia se fonde et se définit dans la koinônia qui est la vie du Dieu un et trine. 13 De la même façon, J-M. R. Tillard parle de l'Église et sa communion avec Dieu, qui est lui-même communion trinitaire. 14 Cependant, le terme de koinônia n'est pas utilisé par les auteurs du Nouveau Testament pour exprimer la Trinité en tant que telle. Ainsi, ils imaginent la koinônia des êtres humains avec Dieu plutôt que en Dieu, un et trine. Ce Dieu crée, par un acte de grâce souveraine, la communion entre lui-même et une communauté humaine. Dieu est Dieu, et la communauté de foi est humaine; l'asymétrie essentielle reste, bien que l'éloignement essentiel soit anéanti. Le Créateur, dans sa grâce, établit la koinônia avec ses créatures, une relation dont l'intimité est tellement profonde qu'elle inclut la koinônia de la chair et du sang, de la souffrance et du sacrifice, de la vie et de la mort, de la nouvelle vie dans les dons de l'Esprit. De tous les mots français employés pour traduire koinônia, seul le mot communion exprime la profondeur intime et durable de la relation dans l'Esprit qui vient de l'amour de Dieu par la grâce du Christ. 

13 Robert W. Jenson, « The Church as Communion », Pro Ecclesia, IV.1, Winter 1995, p. 69 (traduit par nos soins)

14 J-M. R. Tillard, Église d'Églises: l'ecclésiologie de communion, Éditions du Cerf, collection « Cogitatio Fidei » N° 143. (paraphrase) 

La communion est une réalité théologique avant d'être une possibilité ecclésiologique. C'est-à-dire que la communion se réfère à Dieu et ses voies dans le monde plutôt qu'à l'Église et ses voies dans le monde. Peut-être la conception œcuménique de la communion et de la pleine communion devrait-elle approfondir la contemplation du mystère de la communion entre l'humain et le Divin avant de passer trop rapidement aux implications ecclésiales et ecclésiastiques. 

B. La communion des croyants avec Dieu prend forme dans une communion entre les croyants qui porte les marques de la communion avec le Père, le Fils et le Saint Esprit

- Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, car la vie s'est manifestée, et nous avons vu et nous rendons témoignage et nous vous annonçons la vie éternelle, qui était tournée vers le Père et s'est manifestée à nous, ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi, vous soyez en koinônia avec nous. Et notre koinônia est koinônia avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. (IJn 1:1-3)

- La coupe de bénédiction que nous bénissons n'est-elle pas une koinônia au sang du Christ? Le pain que nous rompons n'est-il pas une koinônia au corps du Christ? Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps; car tous nous participons à cet unique pain. (ICo 10:16-17)

- Je rends grâce à mon Dieu chaque fois que j'évoque votre souvenir: toujours, en chaque prière pour vous tous, c'est avec joie que je prie, à cause de [votre] koinônia avec nous à l'Evangile depuis le 1er jour jusqu'à maintenant. Telle est ma conviction: Celui qui a commencé en vous une œuvre excellente en poursuivra l'achèvement jusqu'au jour de Jésus Christ. Il est bien juste pour moi d'être ainsi disposé envers vous tous, puisque je vous porte dans mon cœur, vous qui, dans ma captivité comme dans la défense et l'affermissement de l'Evangile, tous sugkoinônous à la grâce qui m'est faite. Oui, Dieu m'est témoin que je vous chéris tous dans la tendresse de Jésus Christ. (Ph 1:3-8)

- S'il y a donc un appel en Christ, un encouragement dans l'amour, une koinônia dans l'Esprit, un élan d'affection et de compassion, alors comblez ma joie en vivant en plein accord. Ayez un même amour, un même cœur; recherchez l'unité; ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres. Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus Christ. (Ph 2:1-5)

- Ceux qui accueillirent [la] parole [de Pierre] reçurent le baptême et il y eut environ 3 000 personnes ce jour-là qui se joignirent à eux. Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la koinônia, à la fraction du pain et aux prières. [...] Unanimes, ils se rendaient chaque jour assidûment au temple; ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l'allégresse et la simplicité de cœur. Ils louaient Dieu et trouvaient un accueil favorable auprès du peuple tout entier. Et le Seigneur adjoignait chaque jour à la communauté ceux qui trouvaient le salut. (Ac 2:41-42, 46-47) 

La base théologique de la communion fonde la communion entre les hommes et les femmes qui se sont trouvés attirés dans la communion avec le Dieu unique, Père, Fils et Saint Esprit. La koinônia de la communauté de la foi n'est pas établie par notre association les uns avec les autres. Les affinités humaines et les efforts humains quels qu'ils soient ne créent pas la koinônia, car les relations dans la communauté grandissent à partir de notre koinônia avec Dieu par le Christ dans la puissance de l'Esprit Saint. C'est parce que Dieu nous attire dans la communion avec lui que nous sommes en koinônia les uns avec les autres. 

Les extraits illustrent la profondeur de la relation qui est notre koinônia. La koinônia dans le corps et le sang du Christ, c'est la koinônia dans le corps ecclésial, caractérisé par la foi, l'espérance et la charité joyeuses. Le mot « fraternité », qui évoque plutôt les relations amicales de la salle paroissiale ou d'un groupe social, ne convient absolument pas pour qualifier cette koinônia profonde, intime et durable. Encore un fois, c'est le mot communion qui dénote le caractère des relations intenses et durables qui naissent dans la communauté chrétienne de la grâce du Seigneur Jésus Christ, de l'amour de Dieu et de la communion du Saint Esprit. 

Il n'est pas fortuit que le mot communion est habituellement utilisé pour désigner l'Eucharistie, et en particulier pour l'acte de partage du pain et du vin. Saint Jean Damascène expose clairement la façon dont l'Église primitive comprend la communion ecclésiale, fondée dans la communion eucharistique, elle-même fondée à son tour dans la communion gracieuse générée par Dieu par le moyen du Christ dans l'Esprit. 

On emploie le mot participation (koinônia) [en parlant de l'Eucharistie] parce qu'en elle nous participons (koinônein) à la divinité de Jésus. On dit aussi la communion (koinônia) et avec raison parce qu'en elle nous communions (avons koinônia) au Christ et nous avons part (koinônia) à sa chair et à sa divinité ; nous sommes tous un corps et un sang du Christ et les membres les uns des autres, le même corps que le Christ. [...] Car si c'est une union entière avec le Christ et les uns avec les autres, nous nous unissons également à ceux qui participent avec nous. [...] Nous sommes tous un corps, car nous participons à un pain.15 

15 Jean Damascène, De fide orthodoxa, IV,13 traduit par Dr E. Ponsoye. Voir: http://membres.lycos.fr/jmdoggy/articles/fideorthodoxa-damaskinos.html. 

C. La communion dans la communauté est autre-chose qu'une vague expression de bonhomie, car elle implique une fidélité commune à la vérité, et à une vie conforme à cette vérité.

- Au demeurant, frères, soyez dans la joie, travaillez à votre perfectionnement, encouragez-vous, soyez bien d'accord, vivez en paix, et le Dieu d'amour et de paix sera avec vous. Saluez-vous mutuellement par un saint baiser. Tous les saints vous saluent. La grâce du Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu, et la koinônia du Saint Esprit soient avec vous tous. (2Co 13:11-13)

- Et voici le message que nous avons entendu de lui [le Christ] et que nous vous dévoilons: Dieu est lumière, et de ténèbres, il n'y a pas trace en lui. Si nous disons: «Nous sommes en koinônia avec lui [Dieu]», tout en marchant dans les ténèbres, nous mentons et nous ne faisons pas la vérité. Mais si nous marchons dans la lumière comme lui-même est dans la lumière, nous sommes en koinônia les uns avec les autres, et le sang de Jésus, son Fils, nous purifie de tout péché. (IJn 1:5-7)

- Frères, s'il arrive à quelqu'un d'être pris en faute, c'est à vous, les spirituels, de le redresser dans un esprit de douceur; prends garde à toi: ne peux-tu pas être tenté, toi aussi? Portez les fardeaux, les uns des autres; accomplissez ainsi la loi du Christ. [...] Que celui qui reçoit l'enseignement de la Parole koinôneitô tous ses biens en faveur de celui qui l'instruit. (Ga 6:1-2, 6)

- Ne formez pas d'attelage disparate avec les incrédules; quelle association peut-il y avoir entre la justice et l'impiété? Quelle koinônia entre la lumière et les ténèbres? Quel accord entre Christ et Béliar? Quelle relation entre le croyant et l'incrédule? Qu'y a-t-il de commun entre le temple de Dieu et les idoles? Car nous sommes, nous, le temple du Dieu vivant (2Co 6:14-16)

- Je rends grâce à mon Dieu en faisant continuellement mention de toi dans mes prières car j'entends parler de l'amour et de la foi que tu as envers le Seigneur Jésus et en faveur de tous les saints. Que ta koinônia à la foi soit efficace: fais donc connaître tout le bien que nous pouvons accomplir pour la cause du Christ. Grande joie et consolation m'ont été apportées: par ton amour, frère, tu as réconforté le cœur des saints. (Phm 4-7)

- S'il y a donc un appel en Christ, un encouragement dans l'amour, une koinônia dans l'Esprit, un élan d'affection et de compassion, alors comblez ma joie en vivant en plein accord. Ayez un même amour, un même cœur; recherchez l'unité; ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres. Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus Christ: (Ph 2:1-5) 

La koinônia dans la communauté ne consiste pas en des affections indéterminées, des convictions indistinctes ou des actions indifférentes. Puisque notre koinônia est dans l'évangile – la bonne nouvelle que le Père a envoyé le Fils dans la puissance de l'Esprit – nous sommes appelés à vivre notre koinônia dans la fidélité à ce chemin-là, cette vérité-là et cette vie-là. Notre communion dans la vérité n'est pas seulement communion dans la croyance fidèle, même si elle inclut l'intégrité de la conviction chrétienne partagée. La koinônia dans la vérité est aussi koinônia dans une vie conforme à la vérité, caractérisée par la paix, la lumière, l'amour, la patience et la bienfaisance. 

La koinônia dans la communauté implique une mutualité profonde, intime et durable dans la vérité de l'évangile. La koinônia dans la vérité de l'évangile ne se limite pas à la célébration de la diversité des points de vue personnels. Parmi les traits de la koinônia qui permettent à la communauté de résister à la fausse croyance et à l'action inconsidérée sont l'accord, la paix et le même esprit. Encore une fois, les mots français tels que « fraternité » et « solidarité » sont tellement affaiblis à force d'être galvaudés qu'ils sont totalement inaptes à exprimer la richesse et la gravité de l'intention de l'auteur. Encore une fois, c'est communion qui exprime l'enjeu, et communique la relation de vraie foi et fidélité aux autres occurrences néo-testamentaires du mot koinônia. 

D. La communion exprime l'accord réconcilié entre des formes diverses de fidélité à l'évangile et des formes différentes de vie communautaire, ainsi que la réconciliation des pêcheurs.

- et, reconnaissant la grâce qui m'a été donnée, Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes, nous donnèrent la main, à moi et à Barnabas, en signe de koinônia, afin que nous allions, nous vers les païens, eux vers les circoncis. (Ga 2:9)

- S'il y a donc un appel en Christ, un encouragement dans l'amour, une koinônia dans l'Esprit, un élan d'affection et de compassion, alors comblez ma joie en vivant en plein accord. Ayez un même amour, un même cœur; recherchez l'unité; ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres. Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus Christ: (Ph 2:1-5)

- Frères, s'il arrive à quelqu'un d'être pris en faute, c'est à vous, les spirituels, de le redresser dans un esprit de douceur; prends garde à toi: ne peux-tu pas être tenté, toi aussi? Portez les fardeaux, les uns des autres; accomplissez ainsi la loi du Christ. [...] Que celui qui reçoit l'enseignement de la Parole koinôneitô dans tous ses biens en faveur de celui qui l'instruit. (Ga 6:1-2, 6) 

De même que la koinônia exprime la bonne nouvelle que Dieu s'est réconcilié à nous dans le Christ, établissant la communion avec nous, koinônia exprime aussi le ministère de réconciliation qui est au centre de la vie communautaire, et qui établit la communion entre nous. La pertinence de la réconciliation, qui est un trait central de l'actualité de la communion, ne se limite pas aux instances dramatiques de division, présente ou potentielle; elle comprend aussi la recherche quotidienne de la générosité d'esprit, l'harmonie et l'amour. Dans les deux cas, la réconciliation à l'intérieur de la communauté n'est pas le fruit de la simple tolérance bien-pensante ou la confirmation de la diversité. La réconciliation est générée par la koinônia de l'Esprit. 

Nul doute que la « main ouverte de la fraternité » proposée de façon si cavalière dans les milieux protestants manque d'exprimer la profondeur de la communion établie ou rétablie dans la résolution de conflits opérée par l'Esprit. La relation profonde, intime et durable de la vie réconciliée trouve sa meilleure expression dans le mot de communion. 

E. La communion entre diverses communautés locales se caractérise par la responsabilité mutuelle qui trouve son expression dans le partage des ressources.

- Ceux qui accueillirent [la] parole [de Pierre] reçurent le baptême et il y eut environ 3 000 personnes ce jour-là qui se joignirent à eux. Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la koinônia, à la fraction du pain et aux prières. La crainte gagnait tout le monde: beaucoup de prodiges et de signes s'accomplissaient par les apôtres. Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre tous, selon les besoins de chacun. (Ac 2:41-45)

- Selon leurs moyens et, j'en suis témoin, au-delà de leurs moyens, en toute spontanéité, avec une vive insistance, ils nous ont réclamé la grâce de koinônian à ce service au profit des saints. Au-delà même de nos espérances, ils se sont donnés eux-mêmes, d'abord au Seigneur, puis à nous, par la volonté de Dieu. (2Co 8:3-5)

- Appréciant ce service à sa valeur, ils glorifieront Dieu pour l'obéissance que vous professez envers l'Évangile du Christ et pour votre libéralité dans la koinônia avec eux et avec tous. Et par leur prière pour vous, ils vous manifesteront leur tendresse, à cause de la grâce surabondante que Dieu vous a accordée. (2Co 9:13-14)

- Mais maintenant je vais à Jérusalem pour le service des saints: car la Macédoine et l'Achaïe ont décidé de koinônian leur solidarité à l'égard des saints de Jérusalem qui sont dans la pauvreté. Oui, elles l'ont décidé et elles le leur devaient. Car si les païens ont participé à leurs biens spirituels, ils doivent subvenir également à leurs besoins matériels. (Rm 15:25-27) 

La communion est une réalité non seulement à l'intérieur d'une communauté de foi, mais également entre communautés. La communion parmi les églises dépasse de beaucoup le simple fait de s'estimer mutuellement, ou d'établir des relations diplomatiques, ou même d'entretenir des relations conciliaires. Des imbrications profondes de responsabilité mutuelle trouvent leur expression concrète dans le partage généreux des ressources. Dans l'Église primitive, la question brûlante était celle de la distribution de l'argent, et c'est peut-être là une marque de l'actualité de la communion; mais la communion dans les ressources matérielles n'est qu'une des manifestations tangibles de la koinônia dans toutes les ressources de la communauté quelles qu'elles soient, en termes d'énergie, d'intelligence, d'imagination et d'amour. 

« L'entraide » est un mot bien trop faible pour désigner la mise en commun des ressources entre Églises. Même dans son meilleur sens, il implique l'aumône des possédants aux démunis plutôt que la communion qui tient son origine dans « la générosité de notre Seigneur Jésus Christ qui, pour vous, de riche qu'il était, s'est fait pauvre, pour vous enrichir de sa pauvreté » (2Co 8:9). La communion exprime mieux la qualité des relations qui doivent caractériser la koinônia entre communautés de foi. 

La communion au-delà de la koinônia 

Un inventaire partiel de l'utilisation du mot koinônia et les autres mots en koinôn ne peut être que suggestif. Si nous limitons le témoignage biblique au mot koinônia, nous négligeons les mots apparentés tels que metexo, et nous omettons des versets cruciaux tels que Romains 6:3-11, Ephésiens 2:11-22 et Galates 4:3-7. Cependant, même un recensement limité révèle une koinônia qui est profonde, intime et durable, la koinônia du Dieu un et trine avec son peuple, parmi le peuple de Dieu et la koinônia entre les communautés du peuple de Dieu qui ne peut être réduite aux dispositions formelles et limitées entre certaines églises. 

Il est remarquable que le souci œcuménique majeur, celui de l'episcope en général et l'épiscopat historique en particulier, soit absent des textes bibliques qui évoquent la koinônia. Cette absence peut sembler surprenante étant donné la place centrale occupée par la notion d'episcope dans de nombreux accords de pleine communion; mais elle l'est peut-être moins à la lumière de la fluidité de la conception du ministère dans le Nouveau Testament. Mais, quelles que soient les expressions personnelles et collégiales de l'episcope, cette notion n'est pas sans pertinence pour la koinônia. La communion se vit dans les structures de vie qui incorporent la communion des croyants avec le Dieu un et trine, la communion entre croyants qui porte la marque de la communion avec le Père, le Fils et le Saint Esprit, la communion dans la fidélité commune à la vérité et à une vie conforme à la vérité, la communion dans l'accord réconcilié, et la communion dans le partage des biens de la vie. L'episcope, que son expression soit personnelle ou synodale, doit être ordonné de façon à représenter et à nourrir cette communion, qui est don de Dieu. 

Cette compréhension de l'episcope au service de la communion (même si elle est aussi liée à une compréhension particulière de la succession épiscopale historique) se trouve exprimée dans la déclaration de 1990 de la commission internationale Anglicane/Catholique Romaine (ARCIC) intitulée « L'Église comme communion »: 

La succession dans le ministère épiscopal a pour but de garantir à chaque communauté que sa foi est véritablement la foi apostolique, reçue et transmise depuis les temps apostoliques. De plus, au moyen de la communion parmi ceux à qui le ministère épiscopal de toute l'Église est confié, l'Église toute entière prend connaissance des perceptions et des soucis des églises locales. En même temps les églises locales ont la possibilité de maintenir leur place et leur caractère propre à l'intérieur de la communion de toutes les églises. 16 

16 Church as communion, para. 33 (traduction non-officielle) 

La communion ecclésiale  

Si nous voulons que la communion ne se réduise pas à une simple catégorie générale de relations ecclésiales, pour désigner une relation plus forte que l'association mais moins forte que l'unité, il faut qu'elle se définisse à partir d'une articulation théologique du témoignage biblique, exprimée dans la réalité ecclésiale. Ainsi, la communion dénotera des relations ecclésiales qui incorporent:

• la communion avec le Dieu un et trine;

• la communion dans la foi, l'espérance et la charité;

• la communion dans les sacrements;

• la communion dans la vérité de l'évangile;

• la communion dans la vie fidèle;

• la communion dans la réconciliation des différends;

• la communion dans les modèles de responsabilité et redevabilité réciproque. 

Cette énumération ne constitue évidemment pas une liste de pointage; la communion exige une pleine explication, des évaluations de part et d'autre sur la fidélité, un engagement de part et d'autre à vivre une nouvelle relation, et des modèles structurés de réciprocité. En outre, la communion se réalise à plusieurs niveaux. La communauté de foi locale particulière est une koinônia de personnes, née de l'eau du baptême et nourrie à la table eucharistique. Chaque communauté de personnes est appelée à la koinônia ecclésiale avec d'autres communautés de personnes dans chaque lieu. Chaque communion ecclésiale est appelée à la koinônia œcuménique dans l'Église universelle. Dans chaque cas, la koinônia est autre chose qu'un modèle partagé d'organisation institutionnelle, car l'actualité de la koinônia se situe dans dans une réciprocité profonde, intime et durable engendrée par la grâce sans limite du Seigneur Jésus Christ, l'amour débordant de Dieu et la communion universelle du Saint Esprit.  

Le problème, bien sûr, c'est la division de l'Église en traditions, familles, églises, dénominations et congrégations indépendantes. Cette division a un caractère particulier qui masque l'infidélité essentielle de la séparation. Il y a plus de cinquante ans, Charles Clayton Morrison circonscrit succinctement et hardiment le problème en définissant une dénomination comme une partie de l'Église du Christ qui existe dans une structure propre et exerce seule les fonctions qui incombent à l'unité de l'Église du Christ toute entière.17 

17 Charles Clayton Morrison, The unfinished Reformation, New York, Harper & Brothers, 1953, p. 56. 

Chaque église séparée se considère comme vivant la plénitude de l'amour, la grâce et la communion du Dieu trine et un. En outre, chaque église a formé une structure qui exprime sa conception de la plénitude. Partant, la « pleine communion » est perçue comme une option, et non pas une nécessité. L'exercice de cette option dépend d'accords négociés qui permettent de ne pas abandonner certains éléments auxquels on est particulièrement attaché, des structures particulières ou des façons spéciales d'exercer les fonctions qui « incombent à l'Église toute entière ».

La formule de Morrison explique peut-être pourquoi, dans la déclaration de Canberra, la liste des éléments constitutifs de la la koinônia semble supposer la pérennité de la co-existence d'églises séparées. O.C.Edwards fait remarquer que la définition de la pleine communion dans déclaration de Canberra, ainsi que la stratégie esquissée pour l'atteindre, donnent une idée simpliste de la nature de la koinônia ecclésiale. Selon lui, cette façon de concevoir la pleine communion permet souvent aux églises de l'atteindre sans déformer l'essence de la vie du corps du Christ comme elles la perçoivent.18 Certains accords de pleine communion déjà conclus, poursuit-il, confirment cette affirmation. En effet! 

18 O.C.Edwards Jr, op.cit., p.6 

Les déclarations bilatérales et multilatérales de « pleine communion » sont illusoires. Certes, les soi-disant accords de pleine communion assurent une « fraternité de chaire et d'autel » (ce qui n'est pas peu), la reconnaissance et/ou la réconciliation des ministères, et différents modèles de relations théologiques, institutionnelles et de mission; mais ils perpétuent l'identité séparée des églises. Il se peut même que leur approbation dépend de façon cruciale du maintien de l'autonomie. Si la Episcopal Church USA et la Presbyterian Church (USA) sont toujours dans l'impossibilité de se mettre d'accord à l'intérieur des Churches Uniting in Christ, c'est en partie à cause du fait qu'un accord en communion exigerait de réels changements dans la vie interne d'au moins une, sinon des deux églises. 

Ce n'est pas que les accords de « pleine communion » manquent de signification ecclésiale: au contraire, ils représentent un progrès significatif et fidèle vers l'unité de l'Église. Mais ils ne constituent pas la pleine communion. Ils se situent bien en-deçà de la koinônia exprimée dans les Écritures, et ils perpétuent l'existence autonome des églises participantes. Malgré certains composants des accords qui appellent au dialogue théologique continu, à l'échange de ministères, à la coopération dans la mission, et à la consultation institutionnelle, la communion n'est pas pleine entre Luthériens et Réformés, entre les Disciples du Christ et l'Église Unie du Christ, entre les Anglicans et les Luthériens, et ainsi de suite. Des églises qui sont théoriquement « en pleine communion » continuent de rédiger des déclarations théologiques, d'adopter des positions éthiques, d'ordonner des ministères, ou de modifier leurs politiques sans avoir consulté leurs églises sœurs – encore moins avoir cherché leur approbation. La responsabilité mutuelle, la redevabilité, qui sont à la base de la koinônia, s'amenuisent lorsque les églises organisent séparément une grande partie de leur foi et de leur vie. Certes, « un certain degré » de diversité entre églises peut être bénéfique à l'ensemble; mais l'indépendance n'est pas compatible avec la pleine communion. 

Une communion véritablement pleine n'exige pas l'union « organique », la fusion institutionnelle des structures ecclésiastiques. Par contre, elle exige le rejet de la co-existence divisée, et l'abandon d'une vie ecclésiale autonome qui implique l'exercice indépendant de fonctions qui relèvent de l'unité de l'Église entière. La communion suppose des modèles de profonde responsabilité et redevabilité réciproques qui englobent des cercles de plus en plus larges de foi et de fidélité. 

La « pleine communion » est également une question qui se pose à l'intérieur des églises. Plusieurs parmi les églises nord-américaines ayant conclu des accords de pleine communion entre elles doivent faire face dans leur vie d'église à des pressions considérables sur la koinônia. La difficulté est double: d'abord, les accords de pleine communion conclus au niveau national ne filtrent pas toujours jusqu'au niveau régional et aux communautés locales. La « réception » est sans doute un problème endémique à toute l'entreprise œcuménique, mais il se pose de façon particulièrement aigüe lorsqu'il s'agit de la koinônia – la communion profonde, intime et durable dans la foi, l'espérance et la charité. La plénitude de la communion ne peut qu'être incertaine si les communautés eucharistiques locales ne sont pas engagées dans des structures durables de réciprocité. 

Le deuxième aspect du problème est particulièrement difficile actuellement en Amérique du Nord. Tandis que les accords de pleine communion s'établissent entre églises, la communion à l'intérieur de ces mêmes églises est parfois menacée. Le paysage ecclésial est marqué par de profondes fissures, occasionnées par des questions théologiques et éthiques. Ce n'est pas le désaccord sur ces questions qui pose problème – toute église vit toujours avec des différences de vues sur une série de questions, essentielles ou secondaires. Ce qui rend le problème grave, c'est que les désaccords menacent de devenir intraitables lorsque des factions à l'intérieur des églises entament des manœuvres politiques afin d'emporter la « victoire ». Des ruptures de communion, voire des schismes, restent possibles. Par une triste ironie, deux églises qui sont incapables d'être en pleine communion ensemble, c'est-à-dire la Episcopal Church of the USA et la Presbyterian Church (USA), doivent actuellement faire face à des menaces réelles qui pèsent sur la communion à l'intérieur de leur vie d'église. 

Comme au départ, le problème se trouve dans la présomption de pleine communion. La « pleine communion », c'est une espérance sure et certaine de tout le peuple de Dieu; la réalité présente de la communion, nous ne la voyons que « dans un miroir et de façon confuse ». Cependant, l'espérance eschatologique ne contredit pas la possibilité et la réalité actuelles de la communion, même lorsque cette communion est défectueuse. Si la présence de tous les éléments de la communion – profondément, intimement et durablement vécus – constitue la plénitude de la communion, n'est-ce pas possible de dire que la communion est actuelle même si l'un ou l'autre élément est absent ou réalisé de façon superficielle ? Ne peut-on pas comprendre et vivre une réelle communion – aussi imparfaite, incomplète, défectueuse et rudimentaire soit-elle – en tant que communion véritable qui impulse les églises vers une communion de plus en plus pleine ? 

Les Orthodoxes ne sont pas les seuls à s'opposer à la notion de communion « imparfaite ». L'ecclésiologie œcuménique, et les églises séparées elles-mêmes, hésitent à accepter l'approche progressive, prônant l'objectif de l'unité visible. Cependant, la reconnaissance de la communion incomplète n'implique pas forcément que l'on se satisfasse de la réalisation partielle de l'unité – au contraire, c'est la déclaration de la « pleine communion » qui risque d'aboutir à la suffisance et à l'inaction, puisque la « pleine » communion est censée être acquise ! Les églises séparées pourraient commencer par reconnaître la réalité de la communion qui est, après tout, générée par l'action du Dieu unique, Père, Fils et Saint Esprit. Ensuite elles pourraient discerner honnêtement les éléments de la communion qui sont profondément réciproques et qui peuvent encore être approfondis. Elles pourraient aussi discerner les éléments de la communion qui sont défectueux ou même absents, pour permettre et encourager la recherche soutenue et engagée de la véritable réciprocité de la communion. 

Les accords bilatéraux et multilatéraux entre églises individuelles pourraient utiliser un langage spécial et spécifier certains éléments particuliers de la relation qui va en s'approfondissant. Ces relations établies pourraient incorporer des éléments centraux de la communion, tout en reconnaissant que la relation reste en-deçà de la plénitude de la communion dépeinte par les textes néo-testamentaires. Des relations de communion qui incorporent des éléments de base de la koinônia, vécus dans des modèles profonds et durables de foi et de vie, s'établissent lorsque chacune affirme l'autre en tant qu'église ayant sa part dans la grâce du Seigneur Jésus Christ, l'amour de Dieu, et la communion du Saint Esprit. D'autres éléments – la foi, l'espérance et la charité, les sacrements, la vérité de l'évangile, la vie fidèle, les modèles de réconciliation et de responsabilité réciproque – deviennent des éléments de communion. Cependant, cette communion reste incomplète. Une telle communion, réelle bien qu'incomplète, imparfaite, impulse vers la pleine communion lorsqu'elle mène à l'abandon de structures institutionnelles autonomes qui vivent pour eux-mêmes les vocations qui incombent à tout le peuple de Dieu, et au développement de formes de vie d'église qui incorporent des relations intimes de responsabilité et de redevabilité mutuelles. 

Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi, vous soyez en communion avec nous. Et notre communion est communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. Et nous vous écrivons cela, pour que notre joie soit complète. 

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