Cette semaine nous prions pour:

A propos du mot « Catholique »

Extraits de l’article de Marc LODS dans Positions luthériennes, n.4, oct. 71

Introduction : le mot n’est pas biblique

Le mot «catholique», n'est point biblique; ni la Bible grecque, ni le Nouveau Testament n'utilisent ce terme, ni comme adjectif (catholique), ni comme nom (catholicité); et pourtant, de bonne heure, il a paru bon aux chrétiens de l'employer. Le mot «catholique» apparaît, en effet, dans les anciens Symboles, dans le troisième article, quand il s'agit de définir l'Eglise: celle-ci est déclarée et confessée Eglise sainte et catholique. Les protestants, en récitant le Symbole des apôtres, ainsi que celui de Nicée, ont pris l'habitude, pour éviter toute ambiguïté, afin que l'on comprenne bien qu'il ne s'agit pas de la seule Eglise catholique romaine, de dire: Eglise universelle; mais ce mot n'est qu'une traduction rendue nécessaire pour les besoins de la cause; le latin (et le grec) porte bien le mot catholica.

Dans le Nouveau Testament , des équivalents.

Si le terme lui-même de «catholique» ne se rencontre ni dans le Nouveau, ni dans l'Ancien Testament, nous rencontrons, par contre, des mots et des expressions qui lui sont analogues. Nous n'en signalons que deux, qui sont les plus caractéristiques et les plus fréquemment employés: d'abord, le mot de oikouménè, c'est-à-dire tout le monde habité, en tant que lieu où l'Evangile doit être annoncé: «L'Evangile du royaume sera prêché dans le monde entier (en holè tè oikouménè) en témoignage à toutes les nations», (Mt. 24, 14). Les évangélistes emploient aussi, plus simplement, le mot de kosmos (monde en général), pour désigner l'ensemble des hommes à qui l'Evangile est ou doit être annoncé: «Allez dans le monde entier (eis ton kosmon hapanta) et prêchez l'Evangile à toute la création», ordonne le Ressuscité à ses apôtres (Mc. 16, 15). De même, d'après le quatrième Evangile, Jésus proclame que Dieu a tant aimé le monde (kosmon) qu'il lui a envoyé son Fils Unique (Jn. 3, 16).

Il est sous-entendu, par ces textes que nous ne faisons que citer rapidement, que l'Eglise est, en quelque sorte par définition, une Eglise «œcuménique», comme nous disons volontiers aujourd'hui, ou encore une Eglise «mondiale», ou, selon une terminologie que les chrétiens Orthodoxes apprécient, une Eglise «cosmique». En tenant compte de ces termes néotestamentaires de «oikouménè» ou de «kosmos», on peut donc dire que, si le mot n'y est pas, l'idée de la «catholicité» de l'Eglise est quand même présente.

Chez les Pères : plénitude spatiale, temporelle, doctrinale.

Pour la première fois, à notre connaissance, dans la langue chrétienne, le mot « catholique » apparaît sous la plume d'lgnace d'Antioche (vers 107) et, peu après, dans le document que nous appelons « Martyre de Polycarpe », évêque de Smyrne (en 155/6).

1) Ignace, Smyrn. 8, 2
2) Martyre de Polycarpe, Préface
3) Martyre de Polycarpe 8, 1
4) Martyre de Polycarpe 16, 2
5) Martyre de Polycarpe 19, 2

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1. Le premier sens qui s'impose au lecteur de l'ensemble de ces textes est que le qualificatif de catholique apposé à Eglise indique son universalité, c'est-à-dire le fait qu'elle n'est point liée à un lieu précis, à une communauté qui se réunit dans telle ou telle ville ou région, mais qu'elle se retrouve partout sur toute la terre, partout où vivent des hommes. Donc, ici, catholique signifie bien universel.

2. Mais, si l'appréciation que nous venons d'indiquer est juste, nous devons ajouter que les trois textes ci-dessus du Martyre de Polycarpe (Préface, 8, 2 et 19, 2) présentent une importante nuance complémentaire. La présence, aux côtés du mot «catholique» de ceux de «œcuménique», et de «saint» pour définir l'Eglise, fait comprendre que cet adjectif exprime une idée de «plénitude» , qu'universel ne contient point.

L'Eglise est dite, non seulement «établie dans l'univers» (universalité), mais «orientée vers l'univers» (universalisme). C'est, en somme, la réalité missionnaire qui est visée par le mot.
Catholique a donc, pensons-­nous, dès le moment où il commence à être employé au début du IIe siècle, celui de plénitude à la fois spatiale et temporelle. Ce sens auquel les textes nous conduisent est conforme à l'étymologie.

Je ne crois pas que l'étymologie explique nécessairement l'origine des expressions du langage usuel; la réalité, en général, est plus nuancée et moins logique aussi. Mais, dans ce cas particulier, il faut reconnaître que la pensée des chrétiens d'autrefois, par-dessus l'usage courant, a rejoint un élément important de la composition du mot grec, katholou, adverbe qui est à l'origine de l'adjectif katholikos. Cet adverbe a reçu, dans le grec classique, le sens de: «en général», «en public»; mais son étymologie (adjonction de kata et de holou) implique un mouvement de haut en bas (kata), du particulier vers le général, du partiel vers le total, de l'individu vers le genre entier (holos). Ainsi, il s’agit bien, à cause de l'étymologie, non d'une situation statique, mais d'un mouvement qui tend à rendre l'objet ainsi qualifié, entier, complet, global. Donc, il s'agit bien d'un concept de plénitude. Ce qui est particulier, partiel, local (l'Eglise dans sa réalité visible) tend à vivre la réalité de sa nature authentique, à savoir sa plénitude (l'Eglise dans son essence propre).

3. dans Mart. Polyc. 16, 2, le sens du terme «catholique» dépasse donc celui d'universel ou même celui d'universaliste, pour s'orienter vers celui de «conforme à la vérité». Il y a donc dans ce passage un sens nouveau, qui est dogmatique. L'Eglise catholique est celle qui s'oppose à l'Eglise des hérétiques. De plus en plus clairement, la catholicité de l'Eglise coïncidera avec son orthodoxie doctrinale. Le sens dogmatique est délibérément superposé au sens géographique.

Si l'Eglise est vraiment catholique, elle doit le manifester en particulier dans le sens d'une correcte prédication, qui n'abandonne rien et qui n'ajoute rien à l'Evangile qu'elle a reçu.

Bilan:

C'est en face des dangers de déviation, qu'elle a connus dès l'origine de son histoire, que l'Eglise s'est donné à elle-même ce qualificatif, comme une sorte d'avertissement et de titre de gloire en même temps. Le signe distinctif de l'Eglise qui se veut fidèle, en face des groupes qui se séparent d'elle pour aller dans des directions opposées, est d'être catholique; c'est son caractère spécifique, en quelque sorte.

De là trois visées majeures:

1) Plénitude dans l'espace, ou universalité : l'Eglise, géographiquement, se confond avec les limites du monde habité, de l'oikouménè, c'est-à-dire qu'elle refuse toutes les frontières humaines. Toutes les races, toutes les cultures, toutes les langues sont à leur place dans une Eglise catholique.

En face d'une telle Eglise, les hérésies apparaissent comme localisées dans l'espace du monde. Même quand elles sont répandues dans un grand nombre de régions de l'univers, elles conservent souvent les caractères particuliers du pays qui les a vues naître, comme de la culture humaine qui les a façonnées et leur a donné leur forme et leur coloration.

2) Plénitude dans le temps, laquelle équivaut à ce que les confessions de foi nomment l'apostolicité. L'Eglise vraie est fondée sur les apôtres et, malgré les vicissitudes que fait voir la succession dite apostolique, elle demeure dans une tradition qui la garantit des déviations majeures. C'est la catholicité de l'Eglise qui est impliquée dans la promesse du Seigneur faite à l'Eglise, «jusqu'à la fin du monde» (Mt. 28, 20).

L'hérésie, par contre, présente une date de fondation dans l'histoire; ce moment de son apparition est toujours récent par rapport à celui de la fondation de l'Eglise elle-même.

3) Plénitude dans la prédication, ou orthodoxie. C'est tout l'ensemble du donné biblique qui doit être reçu et transmis dans et par l'Eglise, si elle est fidèle. Le contenu de la prédication, qui, depuis le temps de sa fondation, passe de générations en générations, et celui qui résonne dans les divers langages du monde à n'importe quel moment de son histoire coïncident nécessairement, si 1'Eglise est fidèle, dans l'annoncé de la doctrine évangélique, telle qu'elle ressort des Ecritures saintes. C'est toute l'Ecriture, dans sa plénitude, qui constitue 1' «orthodoxie», de 1'Eglise catholique.

En regard de cette prédication, les hérétiques, chacun à sa manière, opèrent un choix dans ce donné révélé. Ils ont leurs préférences et leurs antipathies; ils sont des «choisisseurs»; ce barbarisme donne par lui-même une définition correcte des hérétiques, ceux qui se permettent de «choisir» là où ce n'est pas possible. Ils ne perçoivent ainsi et ne professent qu'une vérité partielle et non globale; ils ne sont pas « catholiques» dans le sens que nous avons dit.

Conclusion:

De ces trois manières de comprendre le terme de «catholique», sans doute est-ce le troisième qui a eu le plus de succès et qui paraît dominer l'histoire de l'Eglise «catholique», à savoir la prétention de donner un enseignement doctrinal authentique. Il importe maintenant de le redire avec vigueur: le sens de plénitude dans l'intransigeance de la proclamation de la foi, en face des déviations des hérétiques, ne peut faire oublier celui, aussi important, de la plénitude dans la mission dynamique de l'Eglise annonçant l'Evangile dans tous les temps et dans tous les lieux où il y a des hommes pour le recevoir.

En récitant le Symbole des apôtres ou celui de Nicée, les protestants, avons-nous dit, disent: Eglise universelle, et non catholique. Il n'y a pas de contresens, en vérité. Mais avouons que le mot n'est point entièrement satisfaisant, parce qu'incomplet. En attendant le moment de reprendre à nouveau, sans dommage, le terme de catholique, sachons apprécier toutes les richesses qui sont contenues dans le mot et dans l'idée qu'il supporte, et reconnaissons quelle force réside dans la confession commune d'une seule Eglise catholique.

Marc LODS