Cette semaine nous prions pour:

La grâce de Dieu, la guérison, la souffrance

Opoku Onyinah
Article original dans International review of mission N°376-377/2006
Publication du Conseil œcuménique des Eglises

Le Révérend Docteur Opoku Onyinah est Recteur du Collège Universitaire Pentecôtiste d'Accra (Ghana). Actuellement membre du conseil exécutif de l'Église Pentecôtiste, il a été le premier directeur de mission internationale de cette Église.

Résumé:
Dans cet article, l'auteur constate que les êtres humains ont recours depuis toujours aux moyens spirituels ainsi que naturels pour tenter d'enrayer la maladie et les autres épreuves de la vie terrestre. L'action du Seigneur dans l'Ancien Testament en tant que Yahweh-Rapha, qui fut un guérisseur puissant envers ceux qui lui obéirent, était en quelque sorte une réponse à cette tendance. La guérison fut une composante cruciale du ministère de Jésus dans l'accomplissement de sa mission divine: le salut de la vie humaine. À l'époque des Lumières se fit jour un certain scepticisme par rapport à la guérison divine. L'émergence du mouvement Pentecôtiste au XXe siècle tenta de combattre ce scepticisme. Cependant, chez certains praticiens, la guérison peut être présentée comme le signe d'une vie conforme à la volonté de Dieu, tandis que l'échec de la guérison, ou la souffrance quelle qu'elle soit, sont censés être dus à une malédiction ou à une désobéissance de la part de la personne souffrante ou de ses géniteurs. Cependant, le Nouveau Testament indique que Jésus opérait une sélection dans son ministère de guérison; en la présence des apôtres, certains malades ne furent pas guéris. Puisque les chrétiens vivent une époque entre le « déjà » et le « pas encore », ils continuent d'être exposés à l'affliction physique, y compris les souffrances de toute espèce. La prière de guérison doit être considérée comme l'un des moyens de gérer les diverses manifestations du mal et de la fragilité dans la vie humaine. Le ministère de la guérison doit tenir compte de la place de la souffrance dans la Bible.

Introduction

Depuis la Chute, nous ne cessons de lutter contre la souffrance, et notamment celle causée par la maladie. Depuis l'aube de la civilisation, la lutte contre ces épreuves a pris de multiples formes, soit spirituelles (la prière, les tentatives de se concilier la faveur des forces spirituelles ou divinités, etc.), soit naturelles (les soins médicaux de base tels que le traitement des blessures, la diagnose des maladies et la phytothérapie). Les outils spirituels et naturels étaient souvent utilisés en combinaison, et le succès désiré des traitements naturels était lié à l'efficacité imaginée de la méthode spirituelle employée. En général, la souffrance était perçue comme autre chose qu'un simple processus biologique : il s'agissait d'une attaque portée sur les êtres humains par une puissance supérieure. On faisait donc confiance aux déités qui avaient le pouvoir de guérir et de protéger contre d'autres puissances. La déité capable de guérir et de protéger était une force puissante, perçue en même temps comme guérisseur, sauveur et libérateur.1

1 Michael L. Brown, Israel's Divine Healer, Paternoster Press, Carlisle, 1995, p. 53

Par conséquent, la mission de Dieu dans l'Ancien Testament allait de pair avec ses pouvoirs miraculeux. Yahvé était perçu comme le guérisseur divin d'Israël. Le ministère de Jésus était également caractérisé par la guérison et les miracles, afin de l'authentifier en tant que sauveur du monde. En outre, le ministère de guérison était l'un des traits caractéristiques de l'église primitive. À l'époque des Lumières se fit jour un certain scepticisme par rapport à la guérison divine.2 La médecine scientifique émergeante considéra toute maladie comme le résultat d'un dysfonctionnement physiologique, et proposa d'autres explications scientifiques aux diverses souffrances humaines. Il ne restait plus de place pour la guérison ou l'intervention divines.

2 Le terme « guérison divine » correspond chez les pentecôtistes à ce que l'on appelle en général « la guérison par la foi ». La guérison divine est le processus par lequel une personne retrouve la santé physique, mentale ou spirituelle grâce à ce que l'on croit être l'intervention directe de Dieu à travers la prière.

À travers les siècles, l'église a toujours compté quelques ministères de guérison ; mais en général les chrétiens ont eu recours à la guérison scientifique, négligeant presque entièrement la prière en tant que méthode pour obtenir la guérison physique. La mission de l'église a été en quelque sorte séparée de la prière et de l'intervention miraculeuse.

Une nouvelle attitude apparaît avec l'émergence du mouvement pentecôtiste au XXe siècle. Selon l'enseignement pentecôtiste, le baptême du Saint Esprit va de pair avec les dons du Saint Esprit ; parmi ces dons, on cite souvent en particulier la glossolalie et la guérison. L'influence du ministère des pentecôtistes sur les églises déjà en place donna naissance au mouvement charismatique, qui insiste sur la foi et la guérison. Cette tendance ravive le lien entre la prière et la guérison divine ou miraculeuse. Il y a néanmoins parmi certains praticiens de la guérison une propension à faire croire que cette guérison est le signe d'une vie conforme à la volonté de Dieu, tandis que l'absence de guérison, ou toute souffrance quelle qu'elle soit, est une malédiction ou le résultat d'une désobéissance de la part de la personne concernée ou de ses géniteurs.

Et pourtant, ni Jésus ni les disciples n'ont guéri toutes les maladies qui se présentaient à eux. Jésus a même opéré une sélection lorsque, s'étant rendu à la piscine de Bethzatha, il ne guérit qu'une personne parmi la « foule de malades, aveugles, boiteux, impotents » (Jean 5:3).3 L'apôtre Paul souffrait d'une affliction qui ne pouvait lui être ôtée : le Seigneur, écrit-il, lui dit : « Ma grâce te suffit. » (2 Cor. 12:9). Donc, s'il est vrai que le Seigneur peut parfois nous guérir en nous libérant de l'affliction, il nous guérit parfois aussi en nous accordant une suffisance de grâce. Comment pouvons-nous résoudre ce paradoxe apparent entre un Dieu qui guérit et un Dieu qui accorde la grâce qui permet de traverser la souffrance ?

3 Les citations bibliques sont tirées de la Traduction Œcuménique de la Bible.

Pour répondre à ce problème, cet article considère la façon dont la guérison est perçue dans l'antiquité et dans l'Ancien Testament. Il examine les raisons pour lesquelles Jésus accomplit des signes afin d'authentifier son identité et son ministère en tant que Messie. La façon pentecôtiste de concevoir la guérison et la souffrance est comparée à la spiritualité ou l'expérience religieuse africaine, illustrée à l'aide de l'approche des pentecôtistes ghanéens. Cet article explore également les défis et les ouvertures qui se présentent au ministère de la guérison, et conclut par quelques réflexions pastorales.

La notion de guérison dans l'Antiquité et dans l'Ancien Testament

Il n'y a pas de séparation claire dans le Proche Orient de l'Antiquité, et en particulier chez les auteurs bibliques, entre le physique et le spirituel. Par conséquent, le Seigneur (ou toute autre divinité) était censé être suffisamment puissant pour combler les besoins de ses fidèles, et pour leur accorder le pardon des péchés, la capacité de se reproduire, la nourriture et l'eau en suffisance, ainsi que la santé (cf. Exode 23:25-26). Une déité qui était incapable de guérir ou de protéger ses fidèles manquerait de puissance et ne serait pas considérée digne de son nom. Parmi les dieux du panthéon babylonien et assyrien, loués pour les guérisons et les actions de protection, on trouve Marduk, seigneur de la vie, et Gula, dame de la vie. Dans le panthéon gréco-romain, le principal dieu de la guérison se nomme Asklepios.4 Il est clair que parmi les peuples de l'antiquité, le lien était fort entre la foi et la guérison.

4 Op.cit., pp.55, 60

À la lumière de ce qui précède, on peut mesurer toute l'importance de l'utilisation dans l'Ancien Testament du terme « Yahvé-Rapha », ou « Le Seigneur qui guérit » (Exode 15:26). Yahvé, ou Jéhovah, était une divinité puissante qui avait conclu une alliance avec son peuple. Les termes de cette alliance révèlent la nature même du Seigneur en tant que guérisseur puissant envers ceux qui lui obéissent. Sa promesse est holistique: il fera du bien à Israël,5 ou en d'autres termes il rétablira et maintiendra sa santé (Exode 15:26; cf. Exode 23:25-26).

5 Ibid., p. 78

Par conséquent, dans l'Ancien Testament le Seigneur se révèle guérisseur de multiples façons. Il guérit la stérilité et l'infertilité, par exemple chez Sarah (Genèse 21), chez la mère de Samson (Juges 13) et chez Anne, la mère de Samuel (1 Sam. 1). Toujours dans l'Ancien Testament, les morts ressuscitent : par exemple, le fils de la veuve dans 1 Rois 17, ou le fils de la Sunamite dans 2 Rois 4. Des maladies telles que la lèpre sont guéries : suite au témoignage d'une jeune captive israélite, Naamân est guéri de la lèpre et se convertit à la foi au Dieu d'Israël (2 Rois 5:17-18). Par conséquent, les serviteurs de Dieu étaient associés au pouvoir : ils pouvaient apporter la puissance de Dieu pour guérir la stérilité et la maladie physique, et pour ramener les morts à la vie. L'accomplissement du projet rédempteur de Dieu dans l'Ancien Testament comporte la démonstration claire de sa puissance dans les affaires humaines.

D'une façon générale, la guérison et la santé sont principalement conditionnées dans l'Ancien Testament par l'obéissance aux termes de l'Alliance, en insistant sur la loyauté envers Yahvé seul (cf. Exode 23:24; Deut. 7:1-16), sur le respect de ses commandements (par exemple Exode 15:25-26), et sur une vie de piété et d'humilité (Prov. 3:7-8). L'obéissance mène à la bénédiction divine, dont la santé et la longévité ne sont pas les moindres effets (par exemple Deut. 28:1-14), tandis que la désobéissance mène à la malédiction, qui se réalise sous forme d'affreuse maladie et de mort précoce (par exemple Deut. 28:15-16).

La désobéissance du peuple de l'Alliance les mena à la captivité. Par la suite, les prophètes commencèrent à parler de la restauration d'Israël et de l'établissement du règne de Dieu. L'imagerie utilisée par les prophètes est significative (par exemple, Esaïe 5:25; Jérémie 14:19; Ézékiel 5:14-15; cf. Dan. 9:16). Ils aspiraient au temps où le Seigneur apporterait la guérison à son peuple. L'amorce de la restauration et l'avènement du règne de Dieu se réaliseraient lors de la venue du Serviteur du Seigneur, le Messie. Il ressort des passages concernant le règne de Dieu et le Serviteur du Seigneur, par exemple Ésaïe 35:4-6; 42:6-9 et 61:1, que l'on s'attendait à ce que la venue du Messie soit accompagnée de miracles de guérison sans précédent durant toute la période de l'Ancien Testament. Par conséquent, le Messie serait plus puissant que tout autre serviteur du Seigneur.

Signes de l'avènement de l'ère messianique

Le Nouveau Testament met en lumière le début de l'accomplissement de l'espérance de l'Ancien Testament : l'ère messianique commence. Le règne de Dieu s'engouffre dans l'histoire humaine, chassant énergiquement les démons, et guérissant les maladies. Les débuts du ministère de Jésus sont souvent résumés en termes de prédication, enseignement et guérison (Matt. 4:23-24; 9:35; Marc 1:21-23; Luc 6:6-11). Le jubilé eschatologique est proclamé, avec l'annonce de la délivrance de l'esclavage du péché, de Satan et de la maladie (Luc 4:18-19). Par conséquent, de nombreux guérisons et miracles sont opérés par le Messie dans les évangiles (Matt. 15:21-28; Marc 5:11; Luc 8:41-46; Jean 5:1-9). Lorsque Jean-Baptiste envoie demander si Jésus est le Messie, Jésus répond que les aveugles, les boiteux, les sourds et les lépreux sont guéris, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée (Matt. 11:4-5; cf. Ésaïe 35:6). Nous voyons qu'ici la mission de Jésus était directement liée à la puissance démontrée dans ses guérisons et autres actions miraculeuses.

La guérison et les miracles continuent à caractériser le ministère des disciples de Jésus. Au début du livre des Actes, Luc annonce son intention: « J'avais consacré mon premier livre, Théophile, à tout ce que Jésus avait fait et enseigné, depuis le commencement. » (Actes 1:1). Il s'ensuit de cette affirmation que le lecteur va continuer pendant tout le ministère de l'église à rencontrer ce que Jésus avait fait et enseigné. En effet, le but de l'épanchement de l'Esprit Saint était de donner aux apôtres la force de témoigner de Jésus (Actes 1:8). De surcroît, Jésus était agissant dans les activités missionnaires de l'église (Actes 16:7).

On ne trouve pas dans le Nouveau Testament d'autre lien direct entre la mission et la guérison que celui évoqué dans le livre des Actes. Cependant, certains textes tels que 1 Cor. 12:14 et Rom. 15:19 impliquent que le ministère de la guérison, ou les signes et miracles, faisaient toujours partie du ministère de l'église. Jacques indique clairement (Jacques 5:14-16) que la prière pour la guérison des malades faisait partie des richesses des premiers chrétiens.

C'est dans ce contexte que se place l'approche pentecôtiste de la guérison. Les différences de pratique que l'on observe sont dues aux particularités culturelles, puisque la foi pentecôtiste s'adapte et se prétend sensible à la conduite du Saint Esprit. En résumé, les pentecôtistes croient que la guérison fait partie de la foi biblique pratiquée par l'église primitive, et qu'elle devrait se poursuivre. En d'autres termes, les pentecôtistes croient que le Seigneur guérit les maladies physiques de toutes sortes ; et qu'il nous délivre de toute espèce d'affliction.

La spiritualité africaine en toile de fond

Les églises pentecôtistes africaines essaient de placer le christianisme tel qu'elles le comprennent dans le contexte de la spiritualité africaine. Sur une grande partie de l'Afrique, la croyance en l'origine surnaturelle de la souffrance reste forte.6 Les maladies sont censées être causées par l'intermédiaire non seulement d'esprits non-humains, mais aussi d'esprits humains, morts ou vivants. En ce qui concerne les esprits non-humains, la maladie serait due à une punition donnée par Dieu, peut-être à la suite d'une offense, ou par une autre déité offensée dont les consignes n'ont pas été respectées. Le non-respect d'un tabou est également considéré comme une cause fréquente de maladie.

6 Oppoku Onyinah, “Matthew Speaks to Ghanaian Healing Situations” Journal of Theology, Vol. 10, no 1, 2001, pp. 120-143; Birgit Meyer, Translating the Devil: Religion and Modernity Among the Ewe in Ghana, Edinburgh University Press, Edinburgh 1999, pp. 146-216; Paul Gifford, African Christianity: its Public Role, Hurst & Company, London, 1998, pp. 97-98; Isaac Zokoue, “The Crises of Maturity in Africa”, Evangelical Review of Theology 20, no 4, 1996, pp. 362-364.

En ce qui concerne l'origine de la maladie par l'intermédiaire de l'esprit humain, il peut s'agir de l'action punitive judiciaire des ancêtres, ou de l'effet de malédictions ancestrales dans la famille. Les causes les plus fréquemment citées pour la maladie sont la magie et la sorcellerie. On tomberait malade lorsque son âme est « mangée » ou attaquée spirituellement par des sorciers, ou parce qu'un ennemi l'aurait ensorcelée. Par conséquent, les névrosés sont en général pris pour des sorciers qui souffrent à cause de leurs mauvaises actions.

Ces croyances ne signifient pas que les Africains ignorent l'origine scientifique de telle ou telle maladie. En général, on s'inquiète et on commence à explorer les origines surnaturelles d'une maladie lors de l'échec des tentatives de guérison hospitalière ou phytothérapeutique. On consulte alors les prêtres traditionnels, les devins et les sorciers. Il arrive que les prêtres affirment avoir reçu de la part de divinités ou sources de puissance la révélation de la nature et la cause de la maladie, et du moyen de la guérir.

La guérison, lorsqu'elle a lieu, est censée être rendue possible par la puissance surnaturelle de la déité, opérant par l'intermédiaire du prêtre, qui a le pouvoir d'écarter les influences néfastes à l'origine de la maladie; c'est ce pouvoir qui rend efficaces les médicaments éventuellement pris. Dans la conception africaine, la guérison miraculeuse n'est pas incompatible avec la prise de médicaments. Donc, si les Africains croient traditionnellement qu'il existe des causes de maladie prouvées scientifiquement, il n'y a guère de distinction significative entre les maladies d'origine naturelle et celles d'origine surnaturelle.

Il est devenu plus difficile de rendre visite aux lieux saints ou de consulter les sorciers et les devins, à cause non seulement de la croissance et le développement du christianisme, mais aussi des progrès de la civilisation. En outre, certaines églises historiques tendent à négliger la prière pour la guérison ou la délivrance des forces mortifères.

C'est dans cette situation que l'approche pentecôtiste à la guérison trouve toute son importance.

L'exemple du ministère pentecôtiste de la guérison au Ghana

Si les pentecôtistes ghanéens pratiquent la prière de guérison, ce n'est pas simplement à cause du cadre traditionnel, mais plutôt en raison du fondement biblique de ce concept et de cette pratique. En raison de la similitude entre l'approche biblique de la guérison et la perception africaine décrite ci-dessus, la prière de guérison vient facilement aux lèvres des chrétiens pentecôtistes. Il est clair que le pentecôtisme a été fortement influencé par la spiritualité africaine, comme en témoigne le réveil qui a commencé aux États Unis – à Azusa Street, Los Angeles – en 1906. Cet événement peut être considéré comme l'origine du pentecôtisme nord-américain classique, dont le chef de file était un ancien esclave afro-américain, William Seymour.7 Il semblerait que, lors des cultes, la liturgie laissait beaucoup de place à la spontanéité et à l'émotion, au point où les fidèles tombaient souvent par terre. Un pasteur local baptiste, un Blanc, aurait qualifié ces cultes d' « amalgame rebutant de superstition vaudou africaine et de folie de la race blanche. »8 À la lumière de cette description et de cette affirmation on peut supposer que le pentecôtisme fut influencé par la culture et la religion des esclaves africains, et était donc d'origine africaine.

7 Allan Anderson, An introduction to Pentecostalism, Cambridge University Press, Cambridge, 2004, p. 62.

8 D. William Faupel, The Everlasting Gospel: the Significance of Eschatology in the Development of Pentecostal Thought, Sheffield Academic Press, Sheffield, 1996, p. 208.

Au Ghana les pentecôtistes ne sont pas les seuls à prier pour les malades. De nombreuses églises, y compris certaines rattachées aux églises historiques, tiennent également des cultes pour la guérison et la délivrance. Ainsi, elles sont attirées par la foi et les pratiques pentecôtistes.

Souvent l'approche adoptée consiste à prier pour les malades jusqu'à ce qu'ils soient délivrés ; parfois on tente plutôt d'annuler les malédictions ancestrales ou actuelles, ou de détruire les mauvais esprits censés être la cause des maladies. La délivrance peut être très rapide, ou au contraire prendre du temps. De nombreux églises et ministères ont formé des groupes ad hoc appelés « forces de prière » ou « équipes de délivrance ». En outre, des centres d'hébergement, qui ressemblent aux lieux sacrés traditionnels, ont été créés par certaines églises pentecôtistes pour recevoir les malades. Dans ces centres, les soi-disant « sorciers » sont enchaînés jusqu'à ce qu'ils soient guéris – ou non, suivant le cas. Dans d'autres églises et ministères, les malades se rendent aux cultes de délivrance et de guérison, mais ne sont pas logés sur place.

La guérison est reçue soit à travers une délivrance générale, soit lors d'une séance personnelle de délivrance. La délivrance générale comporte une confession ; souvent les pénitents affirment qu'ils sont sorciers, ou possédés. La prière sert en même temps à « lier » et expulser les démons, et à « briser » les malédictions. Le « sang de Jésus » et le « nom de Jésus » sont utilisés continuellement pour menacer la maladie. Parfois les assistants tombent au sol en se débattant, ce qui est censé indiquer la possession par les mauvais esprits, ou la sorcellerie ; par conséquent, les dirigeants s'occupent spécialement de ceux qui se comportent de cette façon. Parfois pendant la prière générale, les dirigeants prononcent des paroles de connaissance concernant la vie de certaines personnes, ou les causes de leurs souffrances.

Une approche personnelle est adoptée pour ceux qui se plaignent de maladie chronique. Après un entretien approfondi avec le dirigeant, on prononce une prière de délivrance. Parfois, le sujet vomit ou urine, ce qui est considéré comme un signe de délivrance et de guérison. De nombreuses personnes témoignent de leur guérison dans ces centres. Quant à ceux que ne guérissent pas, on considère parfois qu'ils ne sont pas dignes d'être touchés par Dieu, à cause de la faiblesse de leur foi. Ce ministère est qualifié de « witchdemonology »9 (approximativement: « sorcello-démonologie »).

9 Pour de plus amples détails, voir Opoku Onyinah, « Contemporary witchdemonology in Africa », International Review of Mission, Volume 93, Nos 370/371, July/October 2004, pp. 330-345.

Défis et ouvertures

Les centres de guérison au Ghana et ailleurs en Afrique sont très fréquentés par toutes les couches de la population : du haut fonctionnaire au marchand ambulant, toutes sortes de personnes s'y rendent pour jeûner et prier. Il est indéniable que bien des conversions s'opèrent grâce à ce ministère de guérison, qui promeut en outre le renouveau du christianisme. De surcroît, ce ministère permet aux adeptes la possibilité d'osciller entre les croyances et pratiques traditionnelles et le christianisme. Ceux qui croient que leur progrès est inhibé par les esprits ancestraux ou par la sorcellerie peuvent rechercher la « délivrance » et se protéger des forces mortifères. Ce ministère a ravivé la foi en le pouvoir de Dieu d'intervenir dans les affaires humaines en réponse à la prière.

Si certains chrétiens se sentent mal à l'aise par rapport à ce genre de guérison ou délivrance, c'est surtout à cause de l'approche. Puisque la prédication dans les centres insiste sur le diable, la guérison et la délivrance, aux dépens de la souveraineté de Dieu et de l'œuvre du Christ, il est sous-entendu que la souffrance est une punition de Dieu. Pourtant, dans la Bible, le Seigneur est l'unique vrai Dieu, qui domine toutes les puissances spirituelles (p. ex. Deut. 6:4, Néh. 9:6; Job 38:7; Ps. 89:5-8; Ps. 148:2; Eph. 4:4-6). Satan n'est que l'une de ces puissances (Job 1:6-7). Tous les esprits, qu'ils soient bons ou mauvais, restent sujets à la souveraineté de Dieu. La tentation et l'affliction ne sont possibles qu'avec la permission divine (Job 1:12; Matt.4:1; Luc 22:31; 2Cor. 12:7).

Le ministère de guérison et de délivrance décrit ci-dessus renforce le système de croyance primitif et animiste qui maintient les communautés dans un état de peur et de servilité, et entrave le progrès. De nombreux symptômes considérés comme les effets de la sorcellerie ou de la possession par les esprits peuvent être expliqués par la science médicale. Par exemple, les convulsions peuvent être dues à l'épilepsie ; les changements de personnalité peuvent être dus à un dysfonctionnement psychologique ou une maladie mentale telle que l'hystérie, la schizophrénie ou la paranoïa. Des comportements habituels tels que les pulsions sexuelles, les crises de colère ou la taciturnité excessive peuvent être des traits de caractère ou dus au parcours de vie de la personne. Dans de tels cas, la condition du sujet peut être aggravée par des exorcismes ou des délivrances répétés.

Le processus de guérison, qui implique souvent de « casser avec la vie passée », y compris avec sa famille, finit par fragiliser le système de la famille étendue, et promeut un individualisme inopportun.

Lorsque l'on explique que l'échec de la guérison est dû au manque de foi de la part de ceux qui la recherchent, qu’il empêche le Seigneur de guérir, on donne aux personnes souffrantes une très mauvaise impression de Dieu et de l'Église – sans parler du risque de perte d'estime de soi. Dans le Nouveau Testament, nous observons, au contraire, une certaine symétrie dans le traitement du thème de la foi : parfois un miracle se produit malgré la faiblesse de la foi, ou même son absence, afin de susciter la croyance en Jésus en tant que Fils de Dieu (par exemple, Matt. 8:26). La foi est souvent considérée comme le résultat de la puissance de guérison de Jésus plutôt que sa condition préalable (voir Matt. 9:18, 22; 15:31). Selon Robert Dickinson,10 bien que dans au moins un lieu, Jésus « ne pouvait faire aucun miracle », puisque les gens « ne croyaient pas », on ne lit nulle part qu'un manque de foi qualitatif ou quantitatif de la part d'un malade individuel ait empêché la parole du Christ de le guérir. On peut en conclure que, s'il est indispensable que nous ayons foi en Dieu et en son pouvoir de nous guérir, la guérison dépend entièrement de la volonté souveraine de Dieu ; c'est le Seigneur qui choisit où elle se produira, et ce qui la véhiculera. Elle ne dépend pas nécessairement de la foi de telle ou telle personne.

10 Robert Dickinson, Does God Heal Today: Pastoral Principles and Practice of Faith-Healing, Paternoster Press, Carlisle, 1995, p. 14.

De surcroît, la réponse à la prière de guérison dans la Bible n'est pas toujours celle que l'on attendait. L'activité de guérison de Jésus était sélective, comme le montre le récit du paralytique de la piscine de Bethzatha (Jean 5:1-9). Jésus nous indique implicitement que la maladie sera toujours présente, et que les malades auront toujours besoin de l'aide des bien-portants, puisque l'un des critères du jugement sera notre comportement envers les nécessiteux (Matt. 25:31-46).

À la lecture du Nouveau Testament, il semblerait que tous n'étaient pas guéris en présence des apôtres. Lorsque Épaphrodite rend visite à Paul, « il a été malade, bien près de la mort » (Philippiens 2:27). Même s'il finit par guérir, nous constatons que sa guérison n'est pas immédiate. Paul conseille à Timothée d'éviter l'eau. « Prends un peu de vin » lui écrit-il, « à cause de ton estomac et de tes fréquentes faiblesses. » (1 Tim. 5:23). Encore, Paul a « laissé Trophime malade à Milet » (2 Tim. 4:20). Pierre et Jacques ont aussi des paroles d'encouragement pour ceux qui traversent différentes souffrances (1 Pierre 1:6-7; 4:19; Jacques 1:2-4).

Tous ces exemples montrent que la guérison opérée par Dieu ne se conforme pas toujours à nos attentes. Que faire lorsque Dieu n'agit pas comme nous nous y attendons ? Quelle qu'ait été l'écharde dans la chair de Paul, elle nous fournit un exemple de la façon dont Dieu agit à défaut de guérison. Lorsque Paul pria, la réponse n'était pas celle à laquelle il s'attendait. Dieu permit qu'il conserve l'écharde, et lui dit plutôt « Ma grâce te suffit; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » (2 Cor. 12:8). Il semblerait donc que la faiblesse humaine fournit à Dieu l'occasion de démontrer sa puissance. En d'autres termes, la maladie peut nous rapprocher de Dieu et accroître notre obéissance à sa volonté. Dans ce cas, la guérison est le processus par lequel la personne est ramenée à la santé spirituelle et mentale, et acceptée pleinement dans la communauté. Cependant, c'est la grâce de Dieu qui fournit la force. Qu'est-ce que cette grâce?

Selon John Christopher Thomas,11 la grâce dans 2 Corinthiens, c'est ce que le Seigneur donne aux croyants afin qu'ils puissent bénéficier du sacrifice rédempteur de Jésus pour leurs péchés (2 Cor. 5:21; 6:1), aider financièrement les autres (2 Cor. 8:1-7; 9:14), et disposer de ce dont ils ont besoin (2 Cor. 9:8). C'est aussi la grâce de notre Seigneur Jésus Christ qui lui a permis, à lui qui était riche, de devenir pauvre afin que par sa pauvreté les croyants deviennent riches (2 Cor. 8:9). C'est cette même grâce qui permet à Paul d'assumer sa condition. Ce que les chrétiens doivent comprendre, c'est que lorsque le Seigneur ne guérit pas, il donne au malade la force de supporter la situation : c'est-à-dire que la grâce ou la guérison se manifeste dans la capacité ou la force de faire face aux épreuves.

11 John Christopher Thomas, The Devil, Disease and Deliverance: Origins of Illness in New Testament Thought, Sheffield Academic Press, Sheffield, 1998, p. 71.

Un autre problème potentiellement alarmant dans l'approche pentecôtiste décrite ci-dessus, c'est la stigmatisation des personnes qui s'accusent de sorcellerie. Au lieu d'une guérison qui libère, on aura affaire à une aggravation de la condition physique et psychologique de ces personnes, qui deviennent en outre les ennemis de la société. On voit cependant que le ministère de guérison du Jésus des Évangiles se dirige en substance vers les couches les plus défavorisées de la société, les marginaux (par exemple Matt. 8:1-13, Luc 4:16-31) y compris les non-Juifs (par exemple Marc 5:1-20; 7:24-37), et ceux qui sont rituellement impurs (par exemple Marc 1:40-45). Keith Warrington conclut que les récits de miracles dans les Évangiles doivent être compris comme des rencontres où Jésus entre en relation avec les marginalisés et les dépossédés, apportant l'espérance aux désespérés et secours aux impuissants.12 Par conséquent, le ministère de guérison dans les cas évoqués pourrait travailler à la restauration des couches les plus basses de la société en s'inspirant du ministère de Jésus, qui s'inscrit en faux contre les traditions qui les entravaient et les marginalisaient.

12 Keith Warrington, Jesus The Healer: Paradignm or Phenomenon, Paternoster Press, Carlishle, 2000, p. 6.

Réflexions pastorales

Il ne faut pas, sous prétexte des faiblesses de certains de ses praticiens, négliger ou interrompre la prière de guérison; cette prière devrait être considérée comme l'un des moyens de gérer toute une série de manifestations du mal dans la vie humaine.

Le ministère de Jésus et celui des disciples dans le Nouveau Testament encouragent les chrétiens à prier Dieu pour la guérison, tout en restant ferme dans la conviction que, guérison ou pas, Dieu tournera tout en bien.

Les méthodes de prière utilisées devraient être simples, afin de démontrer la confiance dans la puissance de Jésus qui, par sa mort, a conféré aux croyants l'autorité d'exercer ce genre de ministère. Un excédent de rituel peut être interprété comme le signe d'un manque de puissance spirituelle de la part du ministre et, pour ainsi dire, de celle de l'autorité à qui le ministre fait appel pour la guérison, c'est-à-dire Jésus. Il faut toujours rester centré sur le Christ, et sur ce qu'il a fait pour l'humanité.

Le ministère de guérison doit tenir compte de la place de la souffrance dans la Bible. Selon la notion biblique de la Chute, toute l'humanité est déchue à la suite de la chute d'Adam.13 Toute la création est donc « livrée au pouvoir du néant » (Rom. 8:20), et par conséquent la souffrance et la mort sont inévitables dans le monde. Pourtant, la création espère être « libérée de l'esclavage de la corruption » (Rom. 8:21). La mort et la résurrection du Christ marquent le début de la fin, ce qui veut dire que Dieu a déjà effectué en Christ le salut eschatologique (final) de son peuple.14 Moltmann explique que la Résurrection n'évacue pas la Croix (la souffrance), mais procure l'espérance du triomphe finale de Dieu sur le mal.15 Puisque la rédemption finale des croyants ne s'est pas encore pleinement réalisée, la rédemption est dans l'avenir. Selon Fee, les croyants vivent entre les époques du « déjà » et du « pas encore ».16 La résultante de cette tension eschatologique, c'est que les chrétiens sont toujours exposés à l'affliction physique, y compris la souffrance de toute espèce. Par conséquent, la souffrance n'est pas nécessairement due à une attaque venant du Diable, ni un signe du péché de la part de la personne qui souffre. Elle peut simplement provenir d'un aspect de l'humanité déchue. Il faut admettre que Dieu permet aux chrétiens de se positionner par rapport à la souffrance d'une façon qui produit le bien, de sorte que l'expérience de la souffrance devient pour eux un mode de vie valable (voir 1 Cor. 12:7-10).

13 Paul R. Sponheim, “Sin and Evil”, in Christian Dogmatics, Vol. One, Carl E. Braaten and Robert W. Jensen, eds, Fortress Press, Philadelphia, 1990, pp. 433-434; Wayne Grudem, Systematic Theology: An Introduction to Biblical Doctrine, Zondervan publishing House, Grand Rapids, 1994, pp.810-812. Voir également T. Douglas John Hall, God and Human Suffering: God & An Exercise in the Theology of the Cross, Augsberg publishing House, Minneapolis, 1986, pp. 73-92; Johannes Van Bavel, “The Meaning of Suffering and Attempts at Interpretation”, in God and Human Suffering, Jan Lambrencht et Raymond F. Collins, eds, Peeters Press, Louvain, 1989, pp. 121-136.

14 Gordon Fee, God's Empowering Presence: The Holy Spirit in the Letters of Paul, Paternoster, Peabody, 1994, p. 804. En d'autres terms, par la mort du Christ la condamnation future que méritent les hommes a été transférée de l'avenir au passé; par ex. Eph. 1:7, 2:8.

15 Jürgen Moltmann, La croix du Christ, fondement et critique de la théologie chrétienne, trad. par B.Fraigneau-Julien, coll. Cogitatio fidei n° 80, Paris, Cerf, 19902 (1974).

16 Gordon Fee, op. cit. pp. 799, 805.

De ce point de vue, les chrétiens pentecôtistes doivent se garder de déclarations qui pourraient donner à croire qu'ils marginalisent les personnes désavantagées, ou que l'échec de la guérison est due au manque de foi. Les pentecôtistes devraient plutôt faire une place pour les infirmes et les handicapés, qui, par leur culte, ont aussi un rôle indispensable à jouer au service de Dieu.