Cette semaine nous prions pour:

Un premier regard œcuménique sur la décision concernant les ministères

Au lendemain du synode ERF 2004 (Cognaçais),

Nous voulons ici tenter de relever dans cette décision quelques points, plutôt positifs et utiles dans les débats œcuméniques sur les ministères aujourd’hui.

L’objectif du synode n’était pas de ré-écrire une théologie du ministère mais plutôt d’analyser et d’impulser des améliorations au fonctionnement des ministres.

Cependant, une théologie des ministères sous-tend tout cela, aux accents calviniens, dont l’équilibre est intéressant à relever. Elle s’exprime en particulier dans l’introduction (section A) bien que les questions pratiques en soient aussi symptomatiques.

Une Eglise et des ministères ordonnés à la mission

Nous retrouvons dans ce texte les grandes convictions de la Réforme : le ministère est ordonné à la mission de l’Eglise et l’Eglise seconde. Elle n’est pas à l’origine et n’a pas l’initiative de son existence ni de sa mission. C’est l’alliance de Dieu avec l’humanité et son engagement dans le monde qui est premier (cf. la 1 ère phrase du texte). Ce caractère second donne à l’Eglise une dimension « ministérielle » (qu’aucune autre confession ne lui contesterait !), servante de la mission de Dieu dans le monde, servante de l’Evangile. Elle n’est cependant ni secondaire ni négligeable ! Au contraire, cette dimension seconde, servante, ministérielle, est à la mesure de la mission qu’elle reçoit de Dieu et à laquelle elle ne peut se soustraire malgré ses propres défaillances. Cela concerne évidemment aussi les ministères (personnels et collégiaux) qui lui sont attachés.

L’importance de l’Eglise (et des ministères) est donc liée à l’importance de sa mission. C’est cette mission qui lui confère (et l’oblige à) l’adaptabilité de ses formes à travers l’histoire. Elle est toujours à réformer pour mieux répondre à sa mission. Une première version le précisait au point A.3 1 (« Au delà du caractère second de l’Eglise et réformable de ses institutions… »), la seconde partie de la phrase, supprimée pour alléger le style, est reprise plus loin (D1).

Notons aussi le caractère « avant-dernier » de l’Eglise. Si elle n’est pas sa propre origine, elle n’est pas non plus sa propre fin : elle est seconde dans le sens qu’elle ne fait que préparer le royaume de Dieu. La classique tension du déjà / pas encore est ici reprise : royaume déjà donné (A.1)… et préparation du règne de Dieu sur la terre (fin du A.3, reprenant la déclaration de foi de l’ERF). Ainsi tendue dans le déjà /pas encore, elle ne devrait pas sacraliser le passé et ses formes (car le Royaume de Dieu est devant elle et elle participe à sa préparation) ni être dans l’attente fébrile du grand soir, avec sa précarité, ses négligences du monde, ses révolutions permanentes et ses passions inhérentes (car le Royaume de Dieu est déjà là). Il y a donc une certaine continuité de l’Eglise car ce « royaume déjà là » et ce « royaume à venir » sont les mêmes et traversent l’histoire dans laquelle se trouve l’Eglise !

Cette saine tension pourrait lui donner une sensibilité toute particulière à l’action de l’Esprit pour une libre annonce de l’Evangile, un peu comme les cordes tendues de l’instrument, au passage du souffle, offrent au monde leurs sons.

C’est là que s’expriment, pour employer des gros mots, la dimension eschatologique et pneumatologique du ministère : Christ envoie chacun avec l’Esprit Saint (A1), pour annoncer un royaume déjà donné et participer à sa préparation.

Sacerdoce universel et ministère personnel

Ici aussi, l’on retrouve la théologie réformée dont l’équilibre peut être utile aux débats œcuméniques.

L’affirmation du sacerdoce de tous les croyants n’étonnera personne. Elle ne divise plus les chrétiens d’aujourd’hui. « Chaque croyant » dit le texte, mais pas chacun séparément des autres ( = vécu communautairement) : subtile conception de la responsabilité personnelle du chrétien, sans cet individualisme exacerbé dans lequel est souvent tombé le protestantisme.

On reconnaît là une conception du sacerdoce universel qui laisse place à l’articulation individu/communauté sans sacrifier l’un à l’autre : c’est en lien avec la communauté ecclésiale que le chrétien vit son ministère propre (qu’il soit universel, personnel ou collégial), non dans une autonomie totale où le croyant recevrait sa propre inspiration directement de l’Esprit Saint ou de sa conscience coupée des autres, ni dans une dépendance totale où l’individu ne fait plus qu’accuser réception de la foi de l’Eglise. Le baptême au cours duquel la personne reçoit son nom et est insérée dans l’Eglise, signifie bien cette double dimension. La décision de Soisson sur les sacrements l’avait noté (C§4), on aurait pu le citer ici 2.

L’articulation « ministères personnels /sacerdoce de tous les chrétiens » est au cœur du débat œcuménique.

On note que le synode s’est questionné sur le sujet à propos d’un petit mot introduisant le A.3 : il laissé tombé le « malgré » marquant une opposition curieuse entre l’appel de personnes au ministère personnel et l’Eglise, comme si l’un était indépendant de l’autre (voire opposé), comme si l’un (le ministère personnel auquel Dieu appelle quasi-directement) était plus fondamental que l’Eglise qui est seconde.

L’hésitation du synode est passée ensuite par « au-travers » (qui induisait que l’appel de Dieu passe exclusivement par l’Eglise), puis « au sein » (qui aurait donné au ministère le même caractère second mais surtout le situait dans l’Eglise, sans altérité par rapport à elle), pour se fixer sur « au-delà ». Sans doute l’expression n’est-elle pas la plus heureuse mais elle cherche à traduire, me semble-t-il, que le ministère se situe à la fois dans la continuité de la mission de l’Eglise (et de son caractère ministériel, second, diaconal) et dans une certaine altérité par rapport à elle (face à elle) : ces ministères « suscitent l’Eglise » (l’expression est forte !) et la fortifient par la prédication et les sacrements (les deux étant des proclamations de la Parole si l’on se réfère au synode de Soisson A§1 reprenant St Augustin).

On note à ce point que le synode n’a pas franchi le pas d’une représentativité symbolique du ministre, d’une forme de présidence (non au sens administratif mais symbolique et spirituel du terme : celui qui est « assis devant »). Pourtant ce sont les ministres qui suscitent et fortifient l’Eglise par la prédication et les sacrements : à cet instant, tout en étant de/dans la communauté, ils se situent face à elle, ils pré-sident l’assemblée en l’absence du véritable président qu’est le Christ, dans le sens où ils portent la Parole et administrent les sacrements en l’absence de Celui qui est la Parole.

Dans cette situation, si le ministre n’est pas médiateur, il est bien une médiation.
Comme serviteur de la Parole de Dieu, parole de grâce et de salut (A.4), cette représentation symbolique (reprise par exemple dans le rapport préalable page 11) s’étend au-delà du « champ ecclésial », pas seulement en tant que croyant et au nom du sacerdoce de tous les croyants, mais aussi en vertu de son ministère spécifique.

Vocation et charisme spécifique du ministre

L’appel de Dieu au ministère passe donc par l’Eglise mais aussi la dépasse (au-delà dit le texte). L’Eglise discerne, reconnaît tout ministère mais c’est Dieu qui donne à l’Eglise les ministères dont elle a besoin (selon la veille formule synodale souvent répétée dans l’ERF). Le synode dira suscité par Dieu.

Nous avons là, me semble-t-il, une conception réformée classique du ministère : il n’est pas une simple émanation du sacerdoce universel (parce que tout le monde aurait un même ministère que quelque uns exerceraient à plein temps avec une formation plus poussée) mais le ministre a quelque chose d’autre, qui vient de Dieu que l’on appelle plus loin « vocation, appel ou charisme spécifique (A.5). S’il appartient au peuple des croyants et en partage le sacerdoce (universel), il exerce en même temps un ministère de nature différente, je veux dire une vocation et un charisme spécifique (pour reprendre les mots du synode).

C’est ce que signifie la liturgie de reconnaissance des ministères dans laquelle les engagements autant que la prière d’épiclèse et l’imposition des mains marquent sa particularité.

La mention de cette reconnaissance par l’Eglise (A.5) souligne un autre aspect non négligeable : c’est dans l’articulation vocation interne/vocation externe que se joue le ministère : il n’est pas pure illumination personnelle, personne ne décrète tout seul qu’il a reçu un ministère, personne ne se déclare soi-même ministre ni ne se reconnaît ni ne se discerne lui-même tout seul. C’est l’Eglise qui discerne, reconnaît, accueille, nomme… et accompagne : d’où les propositions pratiques du synode pour mieux aider aujourd’hui le ministre à se replacer régulièrement devant sa vocation, non pas tout seul mais en lien avec l’Eglise.

Personnel, collégial, communautaire

Nous avons évoqué le ministère communautaire de tous les chrétiens (A.1) et le ministère personnel au charisme spécifique de la prédication et des sacrements qui suscitent et fortifient l’Eglise. Il faut aussi signaler les ministères collégiaux auxquels participent membres de l’Eglise et ministres. Ils font également l’objet d’une reconnaissance, d’un engagement, d’une imposition des mains et d’une épiclèse.

Le synode les évoque dans la note 1 puis dans le point C pour ceux qui sont en lien avec les ministres : conseils presbytéraux, régionaux, national…

L’équilibre entre les trois types de ministère (cf le BEM) est toujours délicat quand on ne veut qu’aucun n’annihile les deux autres. Le texte synodal laisse apparaître cette difficulté toute pratique dans sa recherche de formaliser les relations entre ministères personnels et ministères collégiaux, sans lien de subordination de l’un envers l’autre, et sans les entraver dans une forme contractuelle trop figée qui tuerait toute impulsion de l’Esprit, toute liberté du ministre ou tout discernement du collège.

Le ministre est à la fois « dans » et « à côté » de la communauté (face à elle ?) en ce sens qu’il participe pleinement au ministère collégial tout en étant dans une certaine altérité puisque son ministère est spécifiquement arrimé à cette Parole qu’on ne peut lier d’aucune manière.

Ce qui m’intéresse donc ici, c’est l’imbrication des trois types de ministère (collégial, communautaire et personnel). Le ministre portant un ministère personnel spécifique, n’en est pas moins participant au sacerdoce de tous les croyants (comme baptisé) et au ministère collégial du conseil. Inversement, un membre de l’Eglise, donc participant au sacerdoce universel des croyants, n’en est pas moins appelé à participer à tel ministère collégial pour un temps donné ou à pratiquer ponctuellement tel acte faisant partie de la spécificité du ministère pastoral personnel. Il y a donc comme une imbrication des trois types de ministère qui n’enlève rien à la spécificité de chacun. Cette imbrication maintient une communion entre les différents types de ministères de l’Eglise, une union « sans confusion ni séparation »…

Ministère pastoral et dimension épiscopale…

Non pas en soi, mais en tant qu’appelé de Dieu et serviteur de la Parole (prédication et sacrement), le ministre « suscite, fortifie, fait croître l’Eglise (A3), possède une compétence théologique (A4), interprète la Bible, écoute, accompagne, veille sur chacun (A5), fédère. Sa vocation et son charisme spécifique lui confèrent une autorité particulière… autant de mots qui définissent le ministère de l’épiscopè traditionnellement répartie dans le monde réformé sur les trois dimensions du ministère : personnelle, collégiale, communautaire3. De part la centralité de la Parole et des sacrements dans l’édification de l’Eglise, tout ministère pastoral personnel participe, aussi de manière centrale, à l’exercice de l’épiscopè dans l’Eglise.

On ne s’étonnera pas du rôle important que jouent les ministres dans les organes de gouvernement de l’Eglise : si le président du conseil presbytéral n’est pas toujours un ministre, c’est aujourd’hui le cas pour la présidence d’un conseil régional ou du conseil national ; de même, les synodes comprennent entre 1/3 et la moitié de ministres.

Vigilance, unité, enseignement, lien avec l’Eglise universelle, autorité… s’il partage ces fonctions avec d’autres types de ministères, le pasteur les concentre et les rassemble dans la spécificité de son ministère, réaffirmée lors de ce synode, autour de cette colonne vertébrale qu’est la prédication (au sens large) et les sacrements qui « font » l’Eglise.

Il y a sans doute encore à creuser et à préciser. Mais il me semble qu’à la table œcuménique, pour peu qu’on ne caricature pas les choses, cette approche réformée des ministères est utile à mettre au débat dans la recherche d’une Eglise dont les « formes » disent au mieux l’évangile dans notre temps. C’est en cours au comité mixte Communion luthéro-réformée/catholiques et dans bien d’autres rencontres œcuméniques 4.

Dans sa conclusion, la décision exhorte d’ailleurs à poursuivre ces dialogues et invite les ministres à mieux partager leur ministère avec ceux des autres Eglises.

On ne pouvait espérer meilleure conclusion œcuménique !

(Gill DAUDE, Mai 2004)

1 Nous notons ainsi le point A, 3 ème alinéa.

2 On pourrait aussi citer la déclaration commune sur le baptême du comité mixte catholiques/protestants de 1968.

3 On méconnaît à ce sujet les rapports, débats et décisions du Synode de 1964 sur la dévolution de l’autorité dans l’Eglise Réformée, autorité qui s’exerce de manière didactique par le synode lorsqu’il formule la foi et la discipline, sous sa forme épiscopale par les conseils, et sous sa forme pastorale par les présidents. Ceux-ci ont pour charge « de manifester dans un ministère personnel le caractère pastoral de l’autorité ».

4 Un petit compendium rassemblant ces textes est disponible au service œcuménique.