Cette semaine nous prions pour:

La Vierge Marie

Albert Greiner, pasteur Luthérien
Décembre 1974

Des réserves relativement récentes

Chacun sait les réserves, les réticences et, d’une manière générale, l’attitude critique des chrétiens protestants à l’égard de beaucoup d’affirmations et de pratiques catholiques et orthodoxes concernant la Vierge Marie.

Ce que l’on sait moins, c’est le caractère relativement tardif de ces réactions, dont les plus polémiques remontent seulement au 18 ème et même 19 ème siècle, où elles sont nées en réponse au développement et au durcissement de la mariologie catholique.

Se voulant homme de la Bible, c’est à partir des données de l’Ecriture Sainte que le protestant cherchera évidemment surtout à connaître Marie. Il notera en une première approche, que les mentions de la Vierge sont relativement rares dans le témoignage biblique et qu’en particulier l’Ecriture est totalement muette aussi bien sur la naissance que sur la mort de Marie, alors que ces deux événements ont fait rapidement l’objet d’un vrai foisonnement de légendes.

4 passages principaux

Ces observations faites, 4 passages principaux retiendront l’attention du lecteur de la Bible, en plus des « Evangiles de l’Enfance » dont il sera question plus loin. Ces passages sont :

1. Le récit des Noces de Cana (Jn 2, 1 ss) dans lequel le verset 4 a souvent été utilisé dans la polémique antimariale à cause de son allure de refus cassant opposé par jésus à Marie. Françoise Dolto et Mgr Antoine Bloom en ont cependant donné des interprétations plus modérés et tout aussi valables, ce dernier le considérant, par exemple, comme une mise à l’épreuve de la foi de Marie : « Si c’est parce que tu es ma mère que tu veux me demander quelque chose, sache que mon heure n’est pas venue ».

2. La tentative entreprise par Marie de soustraire Jésus à ses adversaires en le faisant passer pour irresponsable, sinon pour fou (Mc 3 : 20-35 et Lc 11 : 27-28). Les deux thèmes principaux qui apparaissent dans ces deux passages sont : a)) celui de la maternité de Marie (et de ses tentatives d’accaparement et de maternisation) et b) celui de la foi de Marie (et des difficultés que rencontre cette foi).

3. Le thème de la maternité (mais sans ses tentations) se retrouve dans la scène de la crucifixion (Jn 19 : 25-27), dans laquelle on a souvent vu une évolution de Marie vers la maternité spirituelle, la Vierge apparaissant comme le symbole de l’Eglise à laquelle Jésus confie le croyant représenté par Jean.

4. Quant au thème de l’Eglise, il réapparaît dans Actes 1 : 14, associé à celui de la foi de Marie, Saint Luc se contentant d’enregistrer le fait que la Mère de Jésus est intégrée à la jeune communauté chrétienne et à sa foi.

La maternité et la foi de Marie hors de tout mérite

Trois épisodes au moins des « Evangiles de l’Enfance » reprennent avec des accentuations et des nuances diverses (que le lecteur pourra rechercher) les deux grands thèmes que nous venons de relever : celui de la maternité et celui de la foi de Marie : la Nativité (Lc 2 : 1-20 spécialement le verset 20). La Présentation de Jésus au Temple (Lc 2 : 33-35) et Jésus au Temple à 12 ans (Lc 2 : 41-52). 

Le récit de l’Annonciation (Lc 1 : 26-38) prolongé par celui de la Visitation (Lc 1 : 39-45) qui débouche à son tour sur le Magnificat (Lc 1 : 46-56) revêt, quant à lui, une particulière importance pour notre propos.

Son thème central est le thème biblique majeur de l’élection divine, auquel répond, en contrepoint, que nous avons déjà relevé, de la foi de Marie. Ce n’est pas d’abord sur Marie, c’est sur Jésus (le futur enfant Jésus) que l’évangéliste entend manifestement concentrer l’attention de ses lecteurs. Contrairement à certaines allégations du catholicisme médiéval, rien ne suggère dans ce passage l’idée que la virginité constituerait un « mérite » qui aurait valu à Marie l’honneur (réel !) d’être choisie par Dieu pour être la mère de son Fils dans l’ordre de la Création. L’élection de Marie est, l’ange le dit, pure grâce. C’est par une décision libre et souveraine que Dieu a choisi la Vierge pour assumer dans la foi, au cœur de l’histoire du salut, le rôle qu’il lui réservait de jouer et qui se situe au plan de l’œuvre divine de l’Incarnation et non à celui de la Rédemption.

Saint Luc ne mentionne pas la virginité de Marie pour exalter une qualité humaine de cette dernière. Il la mentionne pour assurer ses lecteurs du fait que le fils de Marie est tout à la fois (cf Ga 4 : 4 et Ep 2 : 13) « vrai Dieu né du Père de toute l’éternité, et vrai homme, né de la Vierge Marie » (Œuvres de Martin Luther, Ed. Labor et Fides, tome VII, p. 173 –Petit catéchisme). Pour que le Christ soit pleinement et véritablement l’unique médiateur entre Dieu et les hommes (1, Tim 2 : 5 il importe que d’aucune manière Marie ne soit soustraite (même par anticipation, en quelque sorte, comme le laisse entendre le dogme catholique de l’Immaculée Conception) à l’ordinaire condition du genre humain. Jésus est le Sauveur de Marie exactement comme il est le Sauveur de tous les hommes.

Ce sont ces vérités que Martin Luther ne cesse de souligner dans son commentaire du Magnificat, sans pour autant porter la moindre atteinte au rôle unique que Dieu a choisi d’assigner à la Vierge dans son dessein de salut. Marie, écrit le Réformateur, « n’a pas été plus qu’un gîte joyeux et une hôtesse disponible » ; elle n’a aucun mérite, sinon « d’avoir été désignée à cette fin » ; et il fait dire à la mère de Jésus : « Je suis seulement l’atelier dans lequel Dieu travaille, mais je n’ai pas contribué à l’œuvre ».
Luther trouve ainsi, dans l’élection divine de Marie, un exemple parfait de ce que sont, en dernière analyse, l’attitude d’amour de Dieu envers tous les hommes et la justification par la foi : « jeter les yeux en bas dans les profondeurs et élever, par grâce, ce qui n’existe pas » (œuvres cité tome III, p. 45, 26, 47 et 17-18).

Il est aisé de comprendre, à partir de là, pourquoi tout discours et toute pratique relatives à « Marie-Co-rédemptrice » et à « Marie-Médiatrice » apparaissent comme suspects et même dangereux aux chrétiens évangéliques.

Le Magnificat interpelle les Eglises de la Réforme

Reste le Magnificat, auquel la dernière citation de Luther que nous avons reproduite plus haut, fait clairement allusion.
Le Magnificat est un admirable témoignage rendu à ce que l’on pourrait appeler la « foi-louange » de Marie, la foi de Marie qui s’épanouit dans la louange de Dieu.

Mais la louange, il est encore question d’une autre manière dans le Magnificat. Son « toutes les générations me diront bienheureuse » invite en effet, les chrétiens à louer Marie, et cette invitation interpelle sérieusement les Eglises de la Réforme à cause du silence dont elles entourent trop souvent la Vierge et de la sécheresse dont elles font preuve quand elles en parlent. Dès lors, la question nous est posée : Quelle place faites-vous à Marie dans votre piété et de quelle louange s’agit-il dans ce cas particulier ?

A la dernière de ces questions, je répondrai : il s’agit d’une louange identique à celle que nous devons adresser à Dieu pour tous ceux –évangélistes saints, témoins passés et présents de l’amour de Dieu… qui nous précèdent, nous accompagnent et nous guident sur le chemin de la foi. En d’autres termes, il s’agit d’une louange qui consiste à louer Dieu pour la grâce qu’il a faite à ces hommes et à ces femmes, et pour l’exemple qu’il nous est donné en eux. C’est à la réalité de la communion des saints que nous sommes ainsi renvoyés, la communion des saints dans laquelle Marie est insérée avec sa place particulière, comme tous les croyants.

Sans doute n’est-il pas inutile de rappeler ici les affirmations qu’articule à ce propos la Confession d’Augsbourg, expression de la foi des Eglises Luthériennes.
En son article XXI, elle écrit : « Au sujet du culte des saints, les nôtres donnent cet enseignement, qu’on a le devoir de garder la mémoire des saints afin de fortifier notre foi en voyant comment ils ont trouvé grâce et aussi comment la foi les a secourus ; de plus, afin de prendre pour exemple leurs bonnes œuvres, chacun selon sa vocation (…). Mais il n’est pas possible de prouver par l’Ecriture qu’on ait le devoir d’invoquer les saints ou de chercher secours auprès d’eux. D’après l’Ecriture, le culte suprême est (…) de rechercher et d’invoquer, du fond du cœur ce même Jésus dans les peines et tous les soucis » (Confession d’Augsbourg, Ed. Le Centurion/Labor et Fides, p. 73-74).

Dans une mentalité spontanément encline à peser le poids respectif de l’action de Dieu et de l’action des hommes, et à jouer ainsi les interventions de la Vierge contre celles de Dieu et du Christ, et d’autres médiateurs possibles contre l’unique médiateur Jésus, il est bon de rappeler les mises en garde de Luther écrivant : « Autant on attribue de mérite et de dignité à Marie, autant on lèse la grâce divine ». (ouvr. Cité, tome III, p. 40), et affirmant que l’intercession de Marie est à mettre sur le même plan que celle des croyants, mais ajoutant : « Je ne dois pas m’y fier ; je dois me fier au Christ seul ».

Quoi qu’il en soit de cette question, qui mériterait à elle seule un long développement, deux mots dominent le passage de la Confession d’Augsbourg auquel nous venons de nous référer : les mots de « foi » et de « grâce ».

La grâce pour laquelle nous devons louer Dieu en louant Marie est évidente ; Marie est la Mère du Sauveur, et, cette grâce étant la plus éminente qui puisse être faite à un membre de la race des hommes, mérite aussi la plus haute louange, puisqu’elle est en vérité une grâce unique. Dieu est sorti de lui-même pour prendre en Marie, le corps de Jésus, comme il est sorti de lui-même pour créer le monde et comme, après la Résurrection et l’Ascension, il sortira une troisième fois de lui-même pour habiter dans l’Eglise. Ce n’est pas pour rien que le Saint-Esprit est mentionné dans l’Ecriture à propos de chacune de ces « sorties de Dieu », puisque le Saint Esprit est précisément Dieu sortant de lui-même pour accomplir son œuvre. En ce sens Marie enceinte de Jésus mérite les mêmes qualifications que l’Eglise, elle est habitation de Dieu, Temple du Saint-Esprit. Grâce admirable, mais grâce pure, comme le disait Luther, que Marie, comme tous les hommes « graciés », ne peut qu’accueillir dans l’humilité et dans l’action de grâces. Marie nous a tous devancés dans l’accueil de Dieu.

L’exemple de la foi de Marie

Quant à l’exemple que Marie nous a donné et qu’il s’agit de vivre en la suivant comme nous devons suivre tous les autres croyants de la Bible et de l’histoire, il est d’abord et essentiellement l’exemple de la foi, pour reprendre l’autre mot souligné par les auteurs de la Confession d’Augsbourg.

Le « fiat » de la Vierge (Lc 1 : 38) est l’exemple parfait du Oui et de l’Amen de la foi. Cette foi, tout entière créée et formée par Dieu, cette « réponse de l’amour à l’amour », comme le disait, je crois, Suzanne de Dietrich, implique le consentement de l’être tout entier ; elle implique l’abandon, la mise à la disposition de Dieu, de toute la vie –corps et réputation compris- sans la moindre recherche du moindre intérêt personnel. Savons-nous assez louer (et vivre) cette foi qui –Ô merveille !- ouvre la porte à l’action de Dieu ? « Dieu, dit un adage juif, est partout où l’homme lui permet d’entrer ». Marie illustre à la perfection cet aspect quelque peu méconnu de la foi. Elle a été « la contrebandière du ciel », comme le disait quelqu’un. Et Calvin écrit : « En recevant par la foi la bénédiction qui lui était offerte, Marie a ouvert le chemin à Dieu pour accomplir son œuvre ». C’est par cette foi que Marie est le type même de l’Eglise. Elle l’est d’autant plus que, les autres récits évangéliques nous l’ont rappelé, sa foi demeure, par ailleurs très humaine, très proche de la nôtre, avec ses doutes, ses incompréhensions et même, à l’occasion, ses refus.

On pourrait sanctionner bien d’autres aspects exemplaires de l’attitude de Marie, pour lesquels nous pouvons et devons louer Dieu, en particulier sa maternité. Marie a vécu toutes les joies et toutes les peines de toutes les mères, chantant sa joie et taisant sa douleur, assumant toutes les tâches, même les plus humbles, au centre desquelles elle situait certainement la première instruction religieuse de son fils. Les dernières paroles de Jésus sur la croix : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit » ne sont-elles pas la prière du soir que chaque enfant juif apprenait de la bouche de sa mère ?

Marie avec nous

Pour conclure, et pour résumer ces quelques simples réflexions, je me bornerai à dire : Oui, Marie est devant nous, et même très avant de nous sur la route de la vie et de la foi chrétienne. Mais elle est aussi avec nous, tout simplement et tout humblement, pleinement avec nous en face de celui qui, pour être son fils selon la chair, n’en est pas moins son Sauveur et son Seigneur… et le nôtre !