Cette semaine nous prions pour:

Les aventures de Marie dans l’histoire

Dossier du journal Baptiste Construire ensemble, 25/10/06

Louis Schweitzer


On sait la place qu’ont tenu et que peuvent encore tenir les discussions autour de Marie dans les débats entre catholiques et protestants. C’est qu’à partir de la sobriété des données bibliques va se développer toute une piété et une théologie mariale qui vont tenir une place de plus en plus importante jusqu’au vingtième siècle.

Dans l’Église ancienne

Dans un premier temps, ce qui se dira sur Marie concernera en fait le Christ. C’est lui que l’on confesse « né de la vierge Marie » et c’est encore de lui que l’on parle en appelant Marie « mère du Christ, mère du Sauveur » et, enfin, au concile d’Éphèse en 431, « mère de Dieu ». Jusque là, on ne s’éloigne en rien du témoignage biblique puisque cette dernière formule est une manière de confesser la divinité de Jésus, le Christ. Mais, peu à peu, ces formules vont devenir des manières de parler de Marie, de la vénérer. Vierge, elle deviendra le modèle de toutes les vierges et moniales. Quant au titre de « Mère de Dieu », on comprend facilement comment la piété populaire a pu l’entendre.

Si les évangiles canoniques (ceux qui sont dans nos Bibles) sont sobres, les évangiles apocryphes ont développé le personnage de Marie. Non seulement, elle accomplit des miracles, mais elle serait elle-même sans péché. Nous apprenons aussi des choses sur sa mort. On parlera ainsi de la « dormition » de Marie, c'est-à-dire de sa mort, entourée par les apôtres tandis qu’un ange recueille son âme pour l’élever dans la gloire. La tradition occidentale développera « l’assomption » qui est une montée au ciel, corps et âme. Petit à petit, Marie devient mère non plus seulement de Dieu incarné, mais mère de la divinité, ne partageant plus véritablement notre condition humaine.

Au Moyen-âge

Au Moyen-âge, la mariologie va se développer également dans le domaine théologique. Elle mérite une vénération supérieure à celle de tous les autres saints et la question de « l’immaculée conception » divise les théologiens. Selon cette approche, Marie n’a elle-même jamais été souillée par le péché originel. Les titres s’accumulent : « Reine des cieux, glorieuse génitrice de Dieu, Vierge immaculée, digne de grâce et de louange ». Cette « Mère de miséricorde » transmet les grâces du Christ ; elle est l’espérance et l’avocate de croyants.

À partir de la Réforme

Si les réformateurs ne mettent pas directement en cause la virginité perpétuelle de Marie, la référence protestante à l’Écriture seule (Sola scriptura) va rapidement revenir sur tous ces développements nés de la piété populaire. Marie va reprendre sa place biblique et, sans doute par réaction, on parlera d’autant moins d’elle que le catholicisme va continuer de développer mariologie et piété mariale.
On parlera du 17ème siècle comme du « siècle marial ». L’invocation « Jésus et Marie » sera de plus en plus fréquente, la pratique du rosaire se développera et les titres s’accumulent : « Immaculée, Mère des douleurs, Reine des martyrs, Secours des chrétiens, Consolatrice des affligés, Triomphatrice de l’hérésie… »
Plus tard, les pèlerinages vont se développer, liés souvent aux apparitions : Lourdes, Fatima, rue du Bac à Paris… Théologiquement, l’Église catholique fixe le dogme de l’Immaculée conception de Marie (1854), puis celui de son Assomption en 1850.

Depuis Vatican II, la situation est plus complexe. Le concile, sans remettre en cause la tradition recentre le message sur le Christ. Le dialogue œcuménique va aussi sans doute modérer certains excès. Bien des théologiens reviennent à des perspectives plus bibliques, mais la piété, parfois très vive, demeure dans de grandes parties de l’Église catholique. De nouvelles apparitions mobilisent les foules et il n’est pas rare de voir Marie tenir une place dans la piété de certains croyants qui la situe plus du côté de la divinité que de celle de l’Église.

Le débat actuel

Il est intéressant de constater que Marie devient aujourd’hui le sujet de dialogues œcuméniques, comme celui du groupe des Dombes (dont les résultats ont été publiés) ou le dialogue catholique-baptiste. C’est que cette question ouvre sur bien des points essentiels ; la place de l’Écriture et de la tradition, l’importance de la piété pour la théologie. Le vieux principe « Lex orandi, lex credendi » (la loi de la prière est la loi de la foi) justifie les développements théologiques les plus éloignés de l’Écriture. Mais la piété populaire est-elle toujours bonne conseillère en ce qui concerne la vérité ? Protestants et catholiques n’ont pas, sur cette question, les mêmes convictions.

On peut facilement imaginer que lorsque l’Église se superpose parfaitement aux nations, lorsque d’immenses populations païennes deviennent brutalement chrétiennes, bien des influences qui viennent nourrir la piété ne sont pas nécessairement issues de l’Évangile. Pour des peuples habitués à adorer des déesses, il est assez naturel de reporter sur Marie des habitudes de vénérations profondément ancrées dans la culture. Faut-il, avec prudence, mais une grande ouverture, accueillir ces expressions de foi et finalement les justifier théologiquement, c’est le chemin qu’a pris l’Église catholique dans son histoire. Faut-il au contraire « purifier » la piété populaire au crible de l’Évangile et de la révélation et ne rien ajouter qui puisse faire ombrage au seul culte du Dieu vivant, Père, Fils et Saint-Esprit, c’est la position protestante depuis la Réforme.

Vérité et charité

Aborder la question de Marie dans les débats œcuméniques est la preuve que les échanges peuvent aujourd’hui porter sur les points les plus sensibles. Car, comme le dit C.S. Lewis, « Il n’y a point entre chrétiens de divergence qui nécessite d’être abordée plus délicatement. Le dogme catholique sur ce point est défendu non seulement avec la ferveur habituelle s’attachant à toute croyance religieuse sincère, mais (et c’est bien naturel) avec la sensibilité spéciale et, peut-on dire, chevaleresque qu’un homme éprouve quand l’honneur de sa mère ou de sa bien-aimée est en jeu. Il est très difficile sur ce point d’opposer une opinion contraire sans apparaître comme un cuistre ou un hérétique. À l’opposé, la croyance des protestants sur ce sujet suscite des sentiments qui touchent aux racines mêmes de tout monothéisme. Aux protestants convaincus, il semble que la distinction entre le Créateur et la créature (si sainte soit-elle) est mise en péril ; que le spectre du polythéisme se dresse à nouveau »1.

1 C.S. Lewis, Les fondements du christianisme, Ligue pour la Lecture de la Bible, 1979, p. 9 et 10.