Cette semaine nous prions pour:

Impatiente Marie

Dossier du journal Baptiste Construire ensemble, 23/10/06

France Quéré

L’ange multiplie les formules de salutation débonnaire : « Réjouis-toi, objet de faveur, le Seigneur est avec toi. » Puis : « Ne crains pas, tu as trouvé grâce auprès de Dieu. » C’est beaucoup, mais Marie n’est guère avancée : où veut-il en venir ?
(...) C’est un ange professeur. Il a l’esprit clair car il procède en deux temps. D’abord, il annonce la conception, la naissance et la nomination de Jésus. Il déploie ensuite une titulature inouïe : « Il sera grand, il sera appelé fils du Très-Haut. » Les phrases avancent en vagues de plus en plus amples, à la mesure du destin somptueux réservé à cet enfant-là. Fin du message.
Si Marie était bien l’humble obéissante que l’on dit, c’est ici qu’elle aurait dû prononcer son fiat, sans se permettre la moindre question, et l’ange serait reparti. Or, la coquine, elle interroge, comme Zacharie. Elle ne demande pas un signe. L’ange en est un, très suffisant. Elle demande une explication : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » Question étrange (...) Elle interroge non pas sur la partie incroyable du message, c'est-à-dire la seconde, mais sur la partie ordinaire. Concevoir quand le mariage est proche, accoucher, c’est le sort de la plupart des femmes. Avoir un garçon, d’une sur deux. Être la mère du Messie n’arrive qu’à une seule, entre toutes, et c’est elle ! Or, Marie néglige cet aspect pourtant hautement improbable et s’inquiète de l’événement le plus banal qui soit. Sa question tire vers le présent une promesse que tous les verbes de l’ange énonceraient au futur. C’est loin, le futur. Elle le veut tout de suite son Messie, et son impatience soulève une difficulté qui n’existerait pas si elle avait reçu la nouvelle comme un effet de son prochain mariage avec Joseph. Ce passage forcé au présent crée l’énigme : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? »
L’ange (…) est un peu gêné qu’on l’ait ainsi retenu par les ailes et qu’on l’oblige à dire ce qu’il n’eût pas dit de lui-même. Il répond, mais avec les mots les plus évasifs, les plus abstraits qu’il trouve : « L’Esprit Saint viendra sur toi et la puissance du Très-Haut l’ombrera. » Et dans un murmure, il ajoute : « Ce qui est en train de germer en toi sera appelé Fils de Dieu. » En grec, les premiers mots de cette phrase utilisent les voyelles les plus sourdes, les consonnes les plus douces. C’est le premier verbe de l’ange au présent : il a répondu à Marie, à son « tout de suite » ; nous sommes au cœur du mystère. Quelque chose s’accomplit qu’il voulait pudiquement taire ; il a parlé, avec un imperceptible filet de voix : « Ce qui est en train de germer en toi… » et comme s’il en avait déjà trop dit, il s’en retourne précipitamment vers des considérations plus objectives ; il claironne : le nom de l’enfant, la cousine Élisabeth, dont Marie ne lui parlait pas, ou un petit sermon sur la puissance de Dieu, dont elle ne doutait pas. La jeune fille lui exprime son consentement. L’ange se retire.

Zacharie n’avait pas cru à sa promesse. Marie y a cru avec une telle ardeur qu’elle l’a entraîné à des révélations qu’il n’avait pas prévues. Pour exprimer l’indicible, le son de la voix de l’ange a faibli. C’est, comme dit Lévinas, une « voix de fin silence » qui a accompagné la première manifestation historique du Christ, le tout commencement de son incarnation.

Extrait de Marie, France Quéré, éd. Desclée de Brouwer, 1996, p. 37-38.