Cette semaine nous prions pour:

L’Immaculée conception expliquée aux protestants par un catholique

Une visite du pape à Lourdes ? le 15 août à la fête de l’Assomption, pour les 150 ans de la promulgation du dogme de l'immaculé conception : tout ce que le protestant exècre a priori dans le catholicisme semble se concentrer ce jour-ci !

Mais la démarche oecuménique, c'est justement d’affronter la différence, comprendre l'autre dans ses ressorts avant de juger.

J'ai donc demandé à un catholique connaissant bien les protestants d'expliquer sans langue de bois, ou plutôt d'expliciter "cette exagération mariologique, ce choc intellectuel, ce traumatisme spirituel" (selon les belles expressions de Michel LEPLAY, Le protestantisme et Marie, Labor et Fides, 2000, pages 52-76). Merci au Père David Roure d'avoir pris le risque !

On découvre la nécessité interne de relire ce dogme d'un autre siècle, à la lumière de Vatican II et des avancées oecuméniques. Un travail justement en cours au sein du catholicisme... mais aussi un débat oecuménique non séparateur qui sera repris au colloque de l'Institut Supérieur d'Etudes Oecuménique début février 2005. (GD) 

Albert Rouet, aujourd’hui évêque de Poitiers, le reconnaissait facilement pour commencer son chapitre sur ce sujet dans un livre paru en 1978 sur Marie : ‘A l’heure actuelle, la question de l’Immaculée Conception est particulièrement embrouillée’. Elle l’est d’abord, parce que beaucoup aujourd’hui, y compris dans l’Eglise catholique, ne savent plus vraiment de quoi il retourne et mélangent assez facilement cette notion avec d’autres qui n’ont rien à voir, croyant parfois qu’elle se rapporte directement au Christ. Commençons donc par dire exactement de quoi il s’agit. Le 8 décembre 1854, le pape Pie IX définissait solennellement le dogme de l’Immaculée Conception dans la bulle ‘Ineffabilis Deus’ par les termes suivants : ‘Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception, par une grâce et une faveur singulière du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel, est une doctrine révélée de Dieu, et qu’ainsi elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles’. Dans la phrase suivante, le pape dit que les catholiques qui penseraient autrement ‘ont fait naufrage dans la foi et se sont séparés de l’unité de l’Eglise’.

Dès 1854, plus d’un siècle avant le Concile de Vatican II, l’atmosphère n’était pas à l’œcuménisme dans l’Eglise catholique et ce nouveau dogme souleva aussitôt de vives critiques de la part, tant des orthodoxes que des protestants. Il faut dire, et c’est un autre aspect du caractère ‘compliqué’ de notre question, que cette dernière était (et est toujours d’ailleurs) intrinsèquement liée à d’autres qui étaient déjà sujets de contestation entre catholiques et autres chrétiens, comme celle de la place de Marie dans l’histoire du salut, bien sûr, mais aussi du péché originel, du développement du dogme ou de l’infaillibilité pontificale, qui, elle, sera dogmatiquement définie au premier Concile du Vatican, le 18 juillet 1870, par la Constitution dogmatique Pastor aeternus. On voit que traiter à fond le sujet de l’Immaculée Conception dans tous ses fondements et implications théologiques dépasse largement le cadre de ce modeste article.

Risquons seulement ici quelques remarques que nous voulons faire dans un esprit œcuménique. Tout d’abord, contentons-nous de pointer, sans pouvoir les développer, les principales critiques venues du monde protestant : sur le fond, ce dernier ne peut ni admettre ni comprendre que, unilatéralement, l’Eglise catholique se soit permis d’ajouter ainsi un dogme qui, objectivement il est vrai, on ne peut que le reconnaître, n’a aucun enracinement biblique (mais là, on ouvre un nouveau chapitre, longtemps terrain de bataille entre catholiques et protestants, celui du rapport entre Ecriture et Tradition) et qui lui semble porter atteinte à la simplicité évangélique de la Bonne Nouvelle du salut. Qui plus est, ce dogme a été proclamé par un seul homme, le pape, dans des termes, on l’a vu, très forts qui obligent la conscience de tout catholique. 

Ensuite, vient une autre difficulté, qui est bien plus marquée ici que pour le dogme de l’Assomption de Marie au ciel (défini, lui, par Pie XII dans la Constitution apostolique Munificentissimus Deus du 1er novembre 1950) : c’est que, à l’intérieur même de la tradition catholique, à commencer depuis les Pères de l’Eglise, dont saint Augustin, et en passant par de grands théologiens du Moyen-Age comme Anselme de Cantorbéry, Bernard de Clairvaux et Thomas d’Aquin, les choses ne sont pas si claires, et la question de l’Immaculée Conception apparaît plus à ces époques-là comme un sujet de débat, voire de disputes, que comme une vérité déjà tranquillement admise. Bref, en référence à la célèbre formule de Vincent de Lérins (‘ce qui a été cru toujours, partout et par tous’), si l’on admet aujourd’hui sans difficulté qu’il y a eu en 1854 un ‘consensus Ecclesiae’ synchronique (la quasi-unanimité des évêques et des fidèles étaient alors favorables à la proclamation du dogme), il n’en va pas du tout de même pour le ‘consensus Ecclesiae’ diachronique, vu, on vient de le dire, l’absence, parfois violente, de consensus sur la question durant l’Antiquité et le Moyen-Age. Sans pour autant perdre tout souci de réflexion, tout esprit critique, le catholique n’a plus alors qu’à faire confiance à celui que son Eglise considère comme ‘pasteur et docteur suprême de tous les fidèles, chargé de confirmer ses frères dans la foi, (qui) proclame par un acte définitif, un point de doctrine touchant la foi et les mœurs’ (Vatican II, Lumen Gentium, §25). Attitude de fidèle à la fois belle et risquée, qui est un des points du catholicisme le plus critiqué par les protestants.

Ceci dit, revenons au fond, pour voir l’importance que peut avoir ce dogme aujourd’hui pour un catholique, qui vit dans un contexte et une Eglise bien différents de celle d’il y a 150 ans, marqués très fortement, entre autres, par une théologie mariale peut-être plus équilibrée, c’est-à-dire davantage tournée vers le Christ, et par les avancées irréversibles de l’œcuménisme. En fait, je pense, et pas seulement pour terminer cet article par une habile pirouette, que, sur le fond, avec le dogme de l’Immaculée Conception, catholiques et protestants pourraient se retrouver au moins sur un point, et qui n’est pas mineur, à savoir que la grâce est toujours première et atteint l’homme quand bien même celui-ci n’a rien fait et avant même qu’il ait pu faire quoi ce soit, voilà ce que Marie nous montre de manière exemplaire, et, même, si le dogme de 1854 est difficilement recevable par un protestant, il peut aider un catholique à se pénétrer de cette idée-forte de l’antériorité absolue de la grâce de Dieu. Le théologien Karl Rahner l’a dit avec des mots simples et forts : ‘Rien d’autre n’est dit dans le dogme que ceci : Marie est celle qui fut radicalement rachetée’, avec, bien sûr, tous les sens du mot ‘radicalement’… Bref, pour lui, ‘Marie est le cas de l’homme racheté, absolument et radicalement, aux yeux de l’Eglise qui prend ainsi progressivement conscience de sa foi’. A méditer…

Enfin, signalons pour terminer, que, aujourd’hui, dans un climat œcuménique qui devient de plus en plus fraternel et apaisé sans pour autant renoncer à la confrontation théologique, il est devenu possible que catholiques et protestants puissent parler ensemble sur des points comme l’Immaculée Conception. C’est ce qu’a fait par exemple le Groupe des Dombes, dans son récent ouvrage Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints (1998). Il en arrive dans sa conclusion à des propos de bon sens et d’espérance. Par exemple : ‘Ce qui n’a pas été un problème de foi mais d’opinion théologique dans l’Eglise pendant dix-neuf siècles ne saurait être estimé au XX° comme un point séparateur’. Concrètement, il propose une piste, pleine d’avenir : ‘Le point d’accord le plus sage ne pourrait-il pas être le suivant ? L’Eglise catholique ne ferait pas de l’acceptation de ces deux dogmes (nota : avec celui de l’Assomption) un préalable à la pleine communion entre les Eglises. Elle demanderait seulement aux partenaires avec lesquels elle renouerait cette communion de respecter le contenu de ces dogmes, de ne pas les juger contraires à l’Evangile ni à la foi, mais de les considérer comme des conséquences libres et légitimes d’une réflexion de la conscience catholique sur la cohérence de la foi’. 

Père David Roure

Petite bibliographie
Albert ROUET, Marie et la vie chrétienne. Paris : Desclée de Brouwer / Bellarmin, coll. Croire aujourd’hui. 1978, en part. pp 60-72 : « L’Immaculée Conception »,
Karl RAHNER, Traité fondamental de la foi. Paris : Centurion, 1983, pp 430-432 : « Les ‘nouveaux dogmes mariaux’ »,
Bernard SESBOÜE, Pour une théologie œcuménique. Paris : Cerf, coll. Cogitatio Fidei 160, 1990, Section 6 : « La Vierge Marie » (pp 377-404),
Groupe des Dombes, Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints. Paris : Bayard / Centurion, 1999, pp 124-143 : « Les dogmes catholiques de l’Immaculée Conception et de l’Assomption »,
Dominique CERBELAUD, Marie – Un parcours dogmatique. Paris : Cerf, coll. Cogitatio Fidei 232, 2003