Cette semaine nous prions pour:

Taizé : un autre oecuménisme ?

Nîmes 10 juin 2006, pour la S.H.P.M.G

Introduction

Il est aisé de rappeler pourquoi on a tant reparlé de la Communauté de Taizé depuis un an. Essentiellement pour ou à cause de deux ou trois faits.

- D’abord la communion publique et filmée de frère Roger au funérailles du pape Jean-Paul II, mort le 2 avril, quand en effet le fondateur et responsable de la communauté de Taizé avait reçu des mains propres et appropriées du cardinal Joseph Ratzinger de l’époque les saintes espèces eucharistiques.

- Ensuite, quelques mois plus tard, le 16 août, à l’heure de la prière du soir dans la grande Eglise de la Réconciliation sur la colline de Taizé, le même frère Roger était assassiné, exactement égorgé par une femme délirante qui dira avoir voulu « attirer l’attention sur lui ». Opération réussie !

- Enfin, synthèse inattendue de cette communion catholique romaine et de cette meurtrière pathologique roumaine, les images encore montrèrent au monde entier les obsèques de frère Roger, célébrées dans une sorte de ferveur consolée mais présidées souverainement et en priorité catapultée par un autre cardinal romain, Walter Kasper, président de la Commission pontificale pour l’unité des chrétiens. Certes, les autres grandes confessions chrétiennes étaient présentes, mais plus représentatives que participatives. Il n’y eut pas de « messe » de Requiem, au sens exact des termes, mais un très bel office de consolation et de reconnaissance, pour chacun et pour tous.

- Que le successeur heureusement désigné de longue date soit en la personne très estimable du frère Aloïs, un laïc allemand et catholique, souligne bien que l’ancien responsable de la Communauté de Taizé la voyait plus européenne que française, plus universelle que cléricale et plus œcuménique que protestante.

Mais j’ai déjà presque répondu à la question que vous m’avez posée !

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Revenant rapidement sur cette année 2005, son deuxième semestre, un rapide inventaire de la presse écrite permettra de nous approcher un peu plus du problème. Je me limiterai à trois organes représentatifs, REFORME, La CROIX et l’illustre quoique méconnu HIER & AUJOURD’HUI, le Bulletin de l’Amicale des pasteurs français à la retraite. Il reste que DEMAIN est un autre jour…

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Pour celui-ci, je vous propose une démarche en quatre étapes :

1 – Après une introduction présentant un ETAT de la QUESTION,
2 – Un survol de l’HISTOIRE de la COMMUNAUTE DE TAIZE,
3 – Puis une évaluation de sa STRUCTURE OECUMENIQUE,
4 – Avant de conclure sur quelques QUESTIONS CRITIQUES.
Conclusion

I. ETAT de la QUESTION

Dans REFORME (1er sept. 2005) « Taizé, un amour déçu », le dossier annonce cette « œuvre de réconciliation entre les Eglises, la Communauté de Taizé suscite aujourd’hui interrogation et déception chez les protestants ». Parmi les témoignages, analyses et reportages, les personnalités interrogées font part de leur crainte d’une cléricalisation de Taizé, d’une relative désincarnation de son message, mais aussi, il faut le reconnaître, de leur intérêt pour l’appel à la conversion et pour l’interpellation spirituelle qui sont adressés à la ferveur de dizaines et de centaines de milliers de jeunes venus de tous les horizons, étant bien précisé qu’ils sont renvoyés dans leurs Eglises d’origine et non agrégés à une super et virtuelle communauté nouvelle. C’est ainsi que positivement, dans REFORME toujours, un article de Claire de Narbonne raconte que « sur la colline il est une source, une oasis » et on retrouve les témoignages convergents d’Olivier Clément, du père Paul de Clerck, un souvenir de Paul Ricoeur, j’y reviendrai, pour constater que « le modèle ecclésial de Taizé dépasse le clivage entre certains catholiques qui disent s’y retrouver chez eux, et certains protestants qui pensent qu’ils n’y sont plus » (M.L.). C’est le cas du président du Conseil national de l’ERF, notre collègue Marcel Manoël, dont le questionnement est souligné par la ponctuation provocante du titre de son interview : TAIZE ? Un retour à Rome ! S’agit-il encore, demande-t-il, d’un « œcuménisme protestant » ?

- Dans La CROIX du 2 septembre, qui me l’avait demandé, je publiais un papier plus positif mais sans naïveté sur « L’esprit des Béatitudes », en compagnie de Robert Masson, « Taizé une source » et du frère François, « Par dessus les murailles », avant le témoignage de deux étudiants, « Merci, frère Roger ». Et l’autre : « Aujourd’hui grand père, grand frère, nous continuons sur le chemin que tu nous as ouvert ». On voit donc poindre ici une certaine différence de ton entre les anciens avec leur conscience encore forte des frontières confessionnelles et les jeunes qui sont intuitivement ou instinctivement au dessus des murailles, des murs et même des murets…

- En troisième lieu, « last but not the least », en page une de « Hier et Aujourd’hui », « Deux voix se sont tues », Paul Ricoeur, philosophe et croyant, Roger Schutz, « ministre de la réconciliation », on ne saurait mieux dire. Interview de notre ami Philippe Akar, qui tranche :

« L’essentiel n’est pas être catholique ou protestant, mais d’être chrétien, de croire en Jésus-Christ. La communauté de Taizé n’est pas catholique ou protestante, c’est une question vide de sens. Roger Schitz ne s’est jamais converti au catholicisme ».

Réaction d’un abonné, réponse de la Rédaction : « Ne pas confondre avec la conversion réelle du frère Max Thurian au catholicisme ». Suite de la chronique, avec une information donnée par le pasteur Louis Pernot, sur le site internet d’Evangile et Liberté, annonçant une conversion explicite après une catéchèse implicite, du frère Roger à l’Eglise romaine. Les frères de Taizé ont fermement démenti cette information dont je n’ai pu quant à moi en effet authentifier aucune des sources. On en restera là. Même si je puis encore signaler, en plus de la revue de presse annoncée, un Editorial du président de la rado francilienne « Fréquence protestante » et qui se demandait :

« N’aurions-nous pas dû faire preuve de davantage de tolérance à l’égard de la Communauté (de Taizé), admettre qu’elle ouvrait, à l’intérieur du monde chrétien mais en dehors des institutions, des chemins nouveaux, bref qu’elle pouvait parfaitement sans renier Luther et Calvin, se sentir bien à Rome » (J.N. de Bouillanne de Lacoste).

Trois remarques à propos de cette interrogation provocante.

• D’abord, elle vient elle aussi d’un ancien et militant protestant, mais qui n’a pas la sensibilité identitaire et militante habituelle chez les pasteurs.

• Ensuite, il reste que Luther voulait une Eglise renouvelée, « dans la tête et dans les membres », et non au départ une nouvelle Eglise. On a posé la question de ce qu’il dirait aujourd’hui, après le Concile Vatican II.

• Enfin, Calvin ne se serait certainement pas satisfait d’une Eglise démembrée, d’un christianisme éclaté, d’une « religion chrétienne » qui n’aurait d’autre institution que la gestion cordiale d’un pluralisme sans limite.

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II. HISTOIRE DE LA COMMUNAUTE

Après cette introduction qui nous a finalement projetés en plein cœur de notre sujet, « Taizé un nouvel œcuménisme », point d’interrogation en tous cas, éventuellement et au pluriel, points de suspension, si vous êtes suspendus à ma question… Il faut maintenant remonter aux origines, à l’histoire de départ et à l’espace géographique initial pour évaluer l’évolution de la Communauté de Taizé et de son fondateur depuis une soixantaine d’années.

En effet, c’est pendant la seconde guerre mondiale que la vocation de Roger Schutz a pris forme. Né en 1915, neuvième enfant d’un père pasteur et suisse, d’une mère musicienne, Aurélie Marsauche, française, elle, Roger Louis Schutz-Marsauche étudie finalement la théologie plutôt que les lettres, se passionne rapidement pour la réconciliation au moment où les frontières se ferment autour de la France envahie et occupée par l’armée du III ème Reich. Roger se rend quand même en Bourgogne dès 1940 et après hésitation achète un vaste domaine, « la maison de Taizé » proche de la symbolique abbaye cistercienne de Cluny, et il envisage des rencontres de jeunes intellectuels protestants qui seraient conjointement agents de résistance et acteurs de réconciliation prophétiquement par-dessus les frontières nationales et confessionnelles. Mais la pression allemande et les menaces de la police à l’endroit de la maison qui héberge des réfugiés, peut-être même des Juifs, contraignent Roger à rentrer en Suisse.

Il poursuit alors à Genève l’œuvre de formation d’un groupe fraternel de sympathisants à son projet communautaire qui reste intact, encouragé par des notoriétés protestantes de l’époque, comme Jean de Saussure et Franz J. Leenhardt.

Retour à Taizé en 1944, après la libération de la France par les armées alliées. Il sont quatre, dont Max Thurian et Daniel de Montmollin. Contacts avec l’Eglise réformée de France comme avec le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon. Depuis 1963, la petite communauté était intégrée au Conseil de la Fédération protestante de France par sa participation active au Département des recherches communautaires, tandis qu’en 1961 a été posée la première pierre de l’Eglise de la Réconciliation. En 1960, à l’Assemblée de la F.P.F., à Montbéliard, son président le pasteur Marc Boegner garde une attitude solidaire et une appréciation positive. Roger Mehl écrit :

« C’est encore parmi les lumières que Boegner range l’action de la communauté de Taizé. Rappelons qu’à cette date les rapports entre Taizé et le protestantisme étaient encore assez intimes, puisque le frère prieur, Roger Schutz, était présent à l’assemblée de Montbéliard. Cependant Boegner savait qu’il s’avançait sur un terrain un peu miné. De nombreux protestants n’approuvaient guère la forme d’œcuménisme pratiquée par Taizé et l’on reprochait à Boegner d’avoir donné sa caution à toutes les entreprises de la communauté. C’est pourquoi il tint à préciser qu’il ne l’avait pas donnée et qu’il l’aurait refusée si elle lui avait été demandée. Mais cette mise au point faite, il se sentit plus libre pour déclarer : « Nous sommes nombreux à aimer la communauté de Taizé. Nous l’aimons en dépit d’erreurs qu’elle a commises, à cause des périls quelle a connus et qu’elle n’a pas toujours su éviter, à cause de son parfait loyalisme envers les Eglises de la Réforme et les doctrines fondamentales des réformateurs. Nous l’aimons avec gratitude pour le renouveau liturgique vers lequel elle entraîne une partie de nos Eglises, pour le climat d’adoration de transparence, d’amour qu’elle a su établir et qu’elle développe sans cesse autour d’elle. Nous l’aimons parce qu’elle a les regards fixés sur la vision splendide du Corps du Christ restauré dans son unité visible, et qu’en dépit d’immenses difficultés, de malentendus à dissiper, de craintes à rassurer, elle est pour nos Eglises, même si celles-ci n’en ont pas conscience, un constant appel à l’unité vécue dans l’amour et la soif de sainteté. Et quelle grâce de posséder, sur notre terre de France, un lieu de rencontre, où, avec la prudence pastorale toujours indispensable, tous les dialogues peuvent s’engager et se poursuivre, parce que ce lieu de rencontre est avant tout un lieu de prière et de louange ».
Certes, plusieurs ont pu regretter le caractère par trop lyrique de cet hommage rendu à Taizé. Mais n’oublions pas que Boegner, courageusement, nage ici à contre-courant. Il sait fort bien qu’à la direction de l’ERF et dans beaucoup de milieux protestants, la communauté est tenue pour catholicisante. N’oublions surtout pas – et cela est un trait caractéristique de la personnalité de Boegner – qu’il est prêt à passer l’éponge sur bien des maladresses et des erreurs, lorsqu’il découvre à Taizé, où il se rend souvent, un lieu de prière, de vie liturgique, d’adoration qui répond entièrement à ses aspirations profondes, à sa spiritualité mystique, au meilleur sens de ce dernier mot…
Lorsque six ans plus tard il aura avec Roger Schutz et Jacques Beaumont réunis par Denyse Berthoud des entretiens préparatoires à la rédaction de ses souvenirs, il s’opposera nettement au frère prieur qui déjà envisageait la nécessité pour l’Eglise de la reconnaissance d’un chef, le pape. Certes, Boegner ne contestera pas la nécessité d’une tête pour le corps, mais il la souhaiterait collégiale, avec un président qui pourrait rendre des arbitrages qui s’imposeraient à tous, mais qui ne serait doté d’aucune infaillibilité doctrinale
 ». (P.M.B. pp. 183).

L’hebdomadaire REFORME avait lui-même évolué, depuis un dossier publié en 1947, avec une double page sur le « Monastère protestant » et des articles très positifs, de Raoul Stephan, écrivain cévenol, admiratif de Paul Ricoeur et luthériennement justifié de Maurice Sweeting. Par contre « La Voix Protestante » hebdomadaire genevois, émettait de profondes réserves à propos de Taizé et « cet emprunt nominal pour le moins équivoque au patrimoine monastique « (F. Gaulué, 108).

En fait, plusieurs facteurs sont intervenus entre 1947 et 1971, soit au cours de 25 années décisives à bien des égards. J’en rappelle trois ou quatre.

1 – En 1950, la promulgation romaine du dogme de l’Immaculée conception de Marie. D’après « La vie de frère Roger », une biographie revue et corrigée et non exempte de lyrisme religieux, voilà ce qui s’est passé :

« La promulgation de l’Assomption de Marie, d’abord prévue pour le 15 août, fut repoussée au 1er novembre 1950. « A Taizé, nous écoutions la célébration de Rome à la radio. Quand nous avons entendu le pape faire usage de l’infaillibilité, nous sommes restés silencieux. » Cet après-midi-là, il pleuvait. Les huit frères qui composaient la communauté partirent marcher ensemble. Ils savaient qu’ils n’allaient pas renoncer à leur passion de la réconciliation. Mais ils redoutaient que, pour d’autres, le chemin de la réconciliation ne se ferme. De Pie XII, frère Roger dit simplement : « Je l’ai peu connu. Dans les dialogues, il était moins accessible que ceux qui lui ont succédé. Mais il y avait quelque chose de vénérable en lui, c’était un homme de grande spiritualité, il était passionné de Dieu. »
En 1952, 1954 et 1955, quelques rencontres œcuméniques eurent lieu à Rome, auxquelles frère Roger et frère Max participèrent. Toutefois, frère Roger parle de ces années comme d’une période caractérisée par « un certain vide ». Il y eut aussi des épreuves. Un jour, à Rome, le Saint-Office revint sur la question de l’utilisation de l’église du village de Taizé par les frères et se prononça par un vote. L’évêque d’Autun en fut si tourmenté qu’il se demanda s’il devait démissionner. Frère Roger, au contraire, souhaitait qu’on n’accorde pas trop d’importance à l’incident. Il répétait à l’évêque : « Si nous perdons la paix du Christ, nous aurons tout perdu. » L’évêque demanda à Rome un délai en vue d’un complément d’information. Et c’est alors que le pape Jean XXIII fut élu. C’était justement le nouveau pape qui, comme nonce à Paris, avait donné aux frères l’autorisation d’utiliser l’église du village
. » (V.F.P. p. 69). »

2 – Sautons quelques années, quand le protestantisme français, notamment réformé, est traversé dans les années soixante par un courant interrogatif théologique et culturel qui met en doute la légitimité d’une Eglise, des paroisses et ministres, et après le Dieu anglais de John Robinson se voulant « honnête » avec Godot, on dit que « the church is dead » et si tout le monde n’y croit pas, les mentalités sont secouées et les vocations fragilisées. Il est « interdit d’interdire », ce qui signifie aussi que nulle autorité n’est désormais autorisée. J’exagère peut-être, mais j’étais aux affaires, entre vents et marées. Heureusement le débat entre le dur Jacques Ellul et le pur Georges Casalis se recentrait souvent autour de Jean Bosc, Georges Crespy ou André Dumas et quelques autres théologiens calmes. Mais ces débats sérieux étaient à cent lieues de l’évolution liturgique et démographique de la communauté de Taizé.

3 – Sur ce fond de révolution spirituelle qui agitait tout l’occident chrétien, mais de façon très inégale, la Convocation d’un Concile au Vatican prenait un relief surprenant. Nos frères Roger et Max y étaient invités comme hôtes remarqués et de marque entre 1962 et 1965, en même temps que les observateurs des autres Eglises, dont ceux de l’E.R.F. Mais les frères de Taizé avaient depuis une dizaine d’années des relations de courtoisie sincère et de plus en plus confiante sinon filiale avec Paul VI, et plus encore Jean XXIII en attendant Jean-Paul II. Je fais un saut en avant pour rappeler que lors de sa visite à Taizé, le 5 octobre 1986, le pape Jean-Paul II a suggéré une voie de communion en disant à la communauté, rapporte Roger lui-même :

« En voulant être vous-mêmes une ‘parabole de communauté’, vous aiderez tous ceux que vous rencontrez à être fidèles à leur appartenance ecclésiale qui est le fruit de leur éducation et de leur choix de conscience, mais aussi à entrer toujours plus profondément dans le mystère de communion qu’est l’Eglise dans le dessein de Dieu ». (Pressens-tu un bonheur ? p. 154).

Il est vrai que peu de temps après, le 6 mai 1987, comme il nous le confessera seulement un an plus tard, notre Max Thurian avait été ordonné prêtre dans l’Eglise catholique, à Naples. Il disait être néanmoins resté « positif à l’égard des traditions de la Réforme, dans ce qu’elles ont d’authentique, tout en soulignant la centralité devenue évidente pour lui de « la célébration quotidienne de la Parole et du Sacrement ». Je cite sa lettre du 24 juin 1988 à ses amis du Groupe des Dombes.

4 – Il y avait plusieurs années que frère Roger avait quant à lui pris des distances avec la F.P.F. et plus encore avec l’ecclésiologie protestante habituelle, se prononçant en faveur du célibat des prêtres et d’un ministère universel du pape dans la perspective de l’unité » (F.G. 111).

Si la communauté s’était agrandie, Roger Schutz avait mis au point et en application « La règle de Taizé », comme source et cadre de la vie communautaire. Voici le dialogue prévu entre le prieur et la communauté d’une part, et le nouveau frère d’autre part :

« Frère, veux-tu, par amour du Christ, te consacrer à lui de tout ton être ?
- Je le veux.
- Veux-tu accomplir désormais le service de Dieu dans notre communauté, en communion avec tes frères ?
- Je le veux.
- Veux-tu, renonçant à toute propriété, vivre avec tes frères non seulement dans la communauté des biens matériels, mais encore dans celle des biens spirituels, qui est toute ouverture de cœur ?
- Je le veux.
- Veux-tu, pour être plus disponible à servir tes frères et pour te donner sans partage à l’amour du Christ, demeurer dans le célibat ?
- Je le veux.
- Veux-tu, pour que nous ne soyons qu’un cœur et qu’une âme, et pour que notre unité de service se réalise pleinement, adopter les options de la communauté s’exprimant par le prieur, te rappelant qu’il n’est qu’un pauvre serviteur dans la communauté ?
- Je le veux.
- Veux-tu, discernant toujours le Christ en tes frères, veiller sur eux dans les bons et les mauvais jours, dans la souffrance et dans la joie ?
- Je le veux.
 » (V.F.R. pp. 18-19)

Faut-il rappeler que dans le même temps s’étaient déployées, notamment en Allemagne et en Suisse comme en France, des communautés religieuses protestantes dans la tradition monastique, car nous ne sommes plus au XVI ème siècle et à ses dérèglements de la règle stigmatisés par Luther dans le « De votis monasticis » de 1521 : à Grandchamp comme à Pomeyrol, Darmstadt ou Reuilly, les communautés se développaient elles aussi, mais elles gardaient toutes leur ancrage propre dans la Réforme, en distance avec Rome, sans que cela empêche, bien au contraire, les meilleures relations de collaboration, d’estime mutuelle et de communion spirituelle. Taizé est donc à cet égard d’une originalité certaine, en pointe pour certains, trop pointue sinon prématurée et aventureuse pour d’autres.

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III. EVALUATION de la STRUCTURE OECUMENIQUE

Mais c’est le moment de présenter la structure œcuménique de la communauté de Taizé. Trois instances me semblent pouvoir être discernées selon un schéma classique et on verra successivement se mettre en place :

- après la personnalité charismatique du fondateur, le frère Roger Schutz, ci-devant théologien protestant et jeune pasteur, consacré en 1944.

- puis la première petite communauté de quelques frères, dans leur diversité croissante d’origine et de qualifications,

- les rencontres de jeunes de plus en plus nombreux, européennes et mondiales, hebdomadaires pour des milliers, annuelles pour des centaines de milliers d’entre eux.

On retrouvait la triple dimension du ministère dans l’Eglise, celle très personnelle et unique du frère et prieur, puis le collège des frères de Taizé et la comunauté rassemblée sans limite de nombres.

En ce qui concerne le frère ROGER, il est bien évident que sa personnalité de premier plan a été à l’origine de cette communauté originale, et sans qu’il ait eu au départ un projet humain précis, mais plutôt une vision spirituelle très ouverte, il devient le moteur et le régulateur de cette évolution simultanément ecclésiologique et démographique. Mais plus qu’un système construit, même en cours de route, c’est une disponibilité à l’imprévu et au renouveau qui lui permet d’évoluer avec une conscience constante de la direction de Dieu. Les titres de ses écrits successifs, depuis cinquante ans, constituent bien des révélateurs de sa spiritualité. Il n’a pas eu besoin, comme nos modernes, de « conseillers en communication », dans la mesure où la communauté et la communion lui étaient intuitivement de bon conseil. En 1959, « Vivre l’aujourd’hui de Dieu » jusqu’à la dernière lettre de Taizé, 2005, traduite en soixante langues, « Un avenir de paix », tout est dit si on ajoute d’autres titres comme « Ta fête soit sans fin », « Lutte en contemplation », « Etonnement d’un amour » (1970) « Passion d’une attente », ou en 1998 ce beau texte : « En tout la paix du cœur ».

Sans oublier le travail théologique et liturgique, littéraire et artistique des frères, dont certains ont aussi la noble profession des choses de la terre et de leur culture ou élevage. Il faudrait mentionner la revue théologique VERBUM CARO ou la COOPERATIVE agricole…

Mais j’en reste au frère Roger dont les propos souvent murmurés et d’une improvisation si profonde qu’elle ne l’est pas, propos là encore paradoxalement classiques mais spirituellement nouveaux : classiques parce que à hauteur d’un christianisme biblique et populaire, mais nouveaux par le ton et la spiritualité non dénués de noblesse et d’aristocratie. Pas d’encombrement dogmatique ni, malgré les apparences, d’enflure ou d’inflation liturgiques. La simplicité n’est pas simpliste et l’enfance pas enfantine, car la simplification est purification de la pensée et de la langue. La prose méditative n’a d’autre effet que sa poussée intérieure secrète. Cette forme de piété n’est ni subjective car insérée dans la tradition liturgique universelle, ni provocante car elle ne vise pas à convaincre, mais témoigne d’un cheminement de soi à soi, de soi aux autres, de Dieu à tous et de tous à Dieu.

Si je propose cette description positive des textes et propos de Roger Schutz c’est avec conviction mais aussi pour essayer de comprendre et d’expliquer son impact extraordinaire sur les jeunes notamment. Nous qui sommes ou avons été barthiens habités du mystère de la Parole de Dieu dans la parole humaine, de l’impossible-possible prédication, ou libéraux avec un bon souci culturel de dire de Dieu de manière audible à nos contemporains, ou qui sommes évangéliques dans le désir constant d’une proclamation du message en tous temps et même hors de temps, nous trouvons chez Roger Schutz un style qui nous dépasse, une parole qui vient tellement d’ailleurs qu’elle est très proche, d’une nouveauté ancienne et toujours neuve et bonne. Par exemple voici une page de la dernière lettre, « Un avenir de paix » :

« Jésus, le Christ, est venu sur la terre non pas pour condamner quiconque, mais pour ouvrir aux humains des chemins de communion.
Depuis deux mille ans, le Christ demeure présent par l’Esprit Saint, et sa mystérieuse présence se fait concrète dans une communion visible : elle réunit des femmes, des hommes, des jeunes, appelés à avancer ensemble sans se séparer les uns des autres.
Mais voilà que, au long de leur histoire, les chrétiens ont connu de multiples secousses : des séparations ont surgi entre ceux qui pourtant se référaient au même Dieu d’amour.
Rétablir une communion est urgent aujourd’hui, cela ne peut pas être sans cesse remis à plus tard, jusqu’à la fin des temps. Accomplirons-nous tout pour que les chrétiens s’éveillent à l’esprit de communion ?
Il est des chrétiens qui, sans tarder, vivent déjà en communion les uns avec les autres là où ils se trouvent, tout humblement, tout simplement.
A travers leur propre vie, ils voudraient rendre le Christ présent pour beaucoup d’autres. Ils savent que l’Eglise n’existe pas pour elle-même mais pour le monde, pour y déposer un ferment de paix.
« Communion » est un des plus beaux noms de l’Eglise : en elle, il ne peut pas y avoir de sévérités réciproques, mais seulement la limpidité, la bonté du cœur, la compassion… et parviennent à s’ouvrir les portes de la sainteté
. »
(A.D.P. pp. 29-30)

Quant au dernier et ultime enseignement de frère Roger, daté de juillet 2005, édité par les Presses de Taizé, il pose une question : « Pressens-tu un bonheur ? ». C’est un petit livre qui me semble important et conclusif de manière prémonitoire : l’auteur récapitule toute une sorte de biographie. On notera combien elle est marquée, sinon scandée par des rencontres, et si des personnalités ont croisé le chemin de Taizé, ou y ont séjourné, on remarquera parmi les plus connues, et elles sont des indices de la reconnaissance de Taizé sinon de sa valeur originale, les noms de Hubert Beuve-Méry, Javier Perez de Cuelar, Catherine Lalumière, Emmanuel Mounier, au début de Taizé, pour les protestants, deux secrétaires généraux du C.O.E., Carlson Blake puis Emilio Castro, Marc Boegner, bien sûr, mais aussi Vaclav Havel, et Paul Ricoeur encore, et Marguerite Lena. Et pour montrer qu’il y avait aussi des hiérarques, voici l’archevêque luthérien d’Upsal, l’anglican de Canterbury, les archevêque de Paris et de Lyon, les papes les uns après les autres, avec une mention spéciale pour Jean XXIII, sans oublier Mère Teresa, Jean Vannier, et des correspondances avec les patriarches d’orient. Un mention spéciale doit être réservée à la sœur de Roger Schutz, Geneviève, qui ouvrit une maison d’accueil pour des orphelins, tandis que des sœurs de Saint André, ignaciennes, assurent une partie de l’accueil et de l’intendance. Enfin, dans les années soixante, le groupe œcuménique des Dombes est reçu une année sur deux à Taizé. Nous y vécûmes une heure importante pendant le rassemblement international des jeunes en 1966 – c’était le premier – dont une délégation vint nous interpeller sur le refus de l’intercommunion, accueil et célébration, que le cardinal Bea, venu exprès de Rome, avait confirmé. Je cite la question de ces centaines de jeunes :

« Liés par une vraie communion, nous souffrons de ne pouvoir partager le pain de l’eucharistie. Et nous attendons des autorités et théologiens de nos Eglises une nouvelle réflexion qui leur permette de nous donner une réponse positive. »

Des éléments de réponse, relevant le défi, furent élaborés avec enthousiasme et confiance par les quarante prêtres et pasteurs théologiens du Groupe des Dombes et devait aboutir en 1971 à une proposition doctrinale et pastorale, formulée de manière interrogative : « Vers une même foi eucharistique ? ».

Il faut reconnaître que la situation n’a guère évolué depuis, malgré des exceptions assez nombreuses, les unes officielles et au compte-goutte des autorisations épiscopales, les autres plus familières, comme des miettes dérobées par les petits chiens dont parle l’Evangile.

Mais pour être plus sérieux, voici l’état de la question et les éléments de réponse actuellement en vigueur à Taizé, tels que sur les portes de l’Eglise ils sont clairement formulés à l’intention de tous les participants aux offices. Nos trois traditions chrétiennes sont successivement mentionnées, catholique, protestante et orthodoxe. Et on m’a bien dit, comme j’ai pu l’observer, que d’une part la messe catholique est bien célébrée par un prêtre, tandis que le pain et le vin sont offerts sans réserve à quiconque s’approche et les demande. La célébration de la Cène est évidemment moins centrale, mais conforme aux liturgies protestantes. En commun, la distribution du pain bénit, demi-mesure cultuelle et culturelle, qui n’est pas une hypo-cène ou une sous-messe, mais un autre signe de partage et de communion.

« La messe catholique est célébrée le dimanche matin à 10 h. Pendant la semaine elle est célébrée chaque jour à 7 h 30 dans la crypte. Il y a la possibilité de recevoir à la fin de la prière du matin l’eucharistie qui a été consacrée lors de cette messe et qui est distribuée par des frères. A côté de l’icône de la Vierge Marie se trouve la réserve eucharistique.

La cène est proposée à ceux des Eglises de la Réforme qui le désirent tous les jours à la fin de la prière du matin, distribuée par des jeunes, à droite de l’icône de la Résurrection, près de la croix. Il y a aussi régulièrement des célébrations.

La Divine Liturgie est célébrée périodiquement pour les orthodoxes, quant un prêtre orthodoxe est présent.

A la fin de la prière du matin, des jeunes se tiennent en divers endroits avec des petits paniers pour distribuer le pain bénit. Tous peuvent le recevoir : ceux qui ne se sentent pas prêts à accueillir la présence du Christ dans l’eucharistie, ceux qui ne sont pas baptisés, les enfants, ceux qui pour diverses raisons ne communient pas. »

Il y a donc une évolution, depuis les commencements quant le prieur demandait à l’évêque l’autorisation de célébrer la Cène dans l’Eglise du village consacrée au culte catholique, alors que maintenant c’est la célébration eucharistique qui est au centre de la vie communautaire dans l’Eglise de la Réconciliation. Elle porterait ainsi son nom puisque tous y sont finalement invités à communier, même si les seuls clercs catholiques y sont autorisés à célébrer.

Un mot encore pour rappeler que si l’appartenance confessionnelle des jeunes n’est pas enregistrée, concernant la centaine de frères actuellement membres de la communauté, ils sont, me dit-on, « plus ou moins moitié-moitié catholiques et de diverses origines protestantes (anglicans, luthériens, réformés). Ils sont originaires d’environ 25 pays, de tous les continents ».

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Après ces coups de projecteur donnés sur la vie de frère Roger et sur le développement de la communauté de Taizé, il faut mentionner, outre les dimensions originales sinon prophétiques de la personne du prieur et la nature du rayonnement exceptionnel de l’Eglise de la Réconciliation, la création de petites « fraternités » : ces cellules composées de catholiques, orthodoxes et protestants voulaient partager biens et ressources et tenter de vivre une expérience communautaire totale. Le but étant d’aller ensuite dans des pays en difficulté ou en développement, en Amérique latine notamment, pour renforcer les tentatives existantes de nouveaux modes de vie fondés sur la justice et la solidarité. Le projet, né en 1966, allait être animé, puis contaminé, dit-on, par la contestation radicale des années 68. Le frère Roger décida d’interrompre l’expérience de ces fraternités, et on lui reprocha cette reprise en main. La JEC et la JOC, la Cimade s’indignèrent. (F.G. pp. 115-116).

Mais par un phénomène qu’on appellerait maintenant de « résilience », soit rebondir sur un échec par une nouvelle invention qui en soigne les traumatismes, frère Roger eut l’intuition de proposer la convocation d’un Concile des jeunes, pour Pâques 1970. Philip Potter, pour le Conseil œcuménique des Eglises, participa ainsi au premier rassemblement de 30.000 jeunes, en 1974. Du coup, cette ouverture internationale entraîna des voyages de frère Roger partout dans le monde, Chine, Inde, URSS, Chili, etc… Dont des visites clandestines aux paroisses sous régime soviétique, l’approvisionnement en innombrables Nouveaux Testaments, et la construction de réseaux clandestins de prière et de visites. Quand les frontières s’ouvrirent après la chute du Mur de Berlin, ce furent alors les chrétiens des pays de l’est de l’Europe qui commencèrent à venir en grand nombre. Le nombre des pèlerins doubla, la proportion d’orthodoxes et de catholiques augmenta très sensiblement. Les petits parpaillots français ou suisses se trouvaient alors en minorité minoritaire au milieu de ce peuple multiple et divers qui s’organisait à grande échelle pour « un pèlerinage de confiance sur la terre ». Le poids démographique et religieux des non-protestants et non-francophones s’était vraiment accru avec les jeunes venus en espadrilles du Mexique et de Pologne, du Liban et des Philippines. Ainsi le rayonnement de la communauté prit-il une réelle dimension de catholicité au premier sens d’universalité, ce qui conduisait à chercher pour cet ensemble disparate fait de pèlerins et de convertis inter-confessionnels et inter-régionaux un pôle au moins symbolique d’unité et de représentation. Le prieur de Taizé renonçant avec lucidité à être le chef institutionnel de cette « troisième Eglise » dont il ne voulait pas, s’est en quelque sore rabattu sur la solution qu’il avait sous la main, et qui par réciprocité discutable mettait la main sur lui : bénédiction et accompagnement, reconnaissance et déférence.

On aura compris que l’évêque de Rome et les porteurs successifs du titre faisaient l’affaire. Frère Roger entra de bon cœur et progressivement dans ce processus d’abord amical puis religieux de révérence due aux papes dont il faisait la connaissance et qui le reconnaissaient. Reçu par Jean-Paul II à St-Pierre de Rome, en 1980, au cours d’un service de prière, le prieur de Taizé déclara au milieu d’une foule de jeunes :

« Puis-je vous dire qu’à la suite de ma grand-mère j’ai trouvé mon identité de chrétien en réconciliant au-dedans de moi le courant de foi de mes origines évangéliques avec la foi de l’Eglise catholique. »

En effet, comme dit la biographe bienveillante de Roger Schutz :

« La grand-mère de frère Roger était habitée du profond désir que plus jamais personne n’ait à revoir ce qu’elle avait vu, revivre ce qu’elle avait vécu. Des chrétiens séparés se combattaient par les armes en Europe : qu’eux au moins se réconcilient, pour tenter d’empêcher une nouvelle guerre. Elle était de vieille souche évangélique mais, pénétrée d’un esprit de réconciliation, elle se mit à aller à l’église catholique. « En allant à l’église catholique, elle accomplissait en elle-même une réconciliation sans retard. Mon père et ma mère l’ont admirablement comprise. Il ne semble pas que ses autres enfants aient été aussi attentifs à son geste. Pour moi, elle a été un témoin de réconciliation, elle est parvenue à réconcilier en elle-même le courant de foi de son origine évangélique avec la foi catholique, sans blesser sa famille, sans marquer une rupture de communion avec les siens. »
(V.F.R. p. 37)

Pour le sourire, disons que d’une grand-mère à un saint-père il y avait une filiation ou la filière d’un nouvel œcuménisme, transcendant les anciennes cloisons d’une propriété familiale théoriquement indivise.

Nous trouvons en effet à ce point ce qui est à la fois la promesse d’un renouveau amorcé par l’ecclésiologie de Taizé et la difficulté rencontrée pour le comprendre sinon l’admettre par les Eglises d’origine, distinctes, différentes, voire opposées comme on nous l’a appris depuis des siècles. Il faut donc honnêtement rappeler l’état de la question du magistère romain et les conditions de son exercice dans le cadre général du christianisme actuel et du mouvement œcuménique qui s’est tellement accéléré en un siècle.

Autant peut-on saluer avec respect et reconnaître avec gratitude la haute amitié d’estime qui a lié frère Roger et ses proches à plusieurs papes, autant il faut distinguer, me semble-t-il, cette relation personnelle, avec ses dimensions communautaires, d’une adhésion doctrinale et disciplinaire à l’institution hiérarchique que se veut être l’Eglise catholique romaine. L’anglais, plus prudent, met le second adjectif en premier, pour dire, laissant la catholicité à d’autres que la romaine, « roman catholic church » …

On est certes ému, et même édifié, quand on lit dans le dernier écrit de Roger Schutz, déjà cité :

« Le pape Jean-Paul II parlait de l’œcuménisme de la sainteté qui nous conduira enfin à la pleine communion, qui n’est ni une absorption, ni une fusion, mais une rencontre dans la vérité et dans l’amour ».
(Pressens-tu un bonheur ? p. 109)

Ou en 1958, déjà :

« Le cardinal Gerlier prit l’initiative de nous introduire auprès de Jean XXIII, à peine élu pape, et souhaitant déposer sur son cœur la question de la réconciliation des chrétiens, il demande à Jean XXIII que sa première audience soit pour Taizé… » (p. 113).

Et plus loin, frère Roger reconnaît que « le pape très aimé nous a ouvert les yeux sur le ministère de pasteur universel, si essentiel au cœur de cette unique communion qu’est l’Eglise (p. 114). Et paisiblement le même pape de conclure :

« Nous ne chercherons pas à savoir qui a eu tort, nous ne chercherons pas à savoir qui a eu raison ; nous dirons seulement : « Réconcilions-nous » (p. 115).

Donnant suite à cette exhortation généreuse, Paul VI décida en 1971 qu’il y aurait désormais « un représentant du prieur de Taizé auprès du Saint-Siège ». Aussi au même pape, le dit prieur confessa-t-il : « Il y a en vous la trace de la sainteté du Christ » (p. 122).

Tous ces sentiments profondément religieux, jusqu’en leur extrême dévotion, sont bien respectables, mais ne faut-il pas quand même poser deux questions au sujet de cet ensemble de reconnaissance et de relations ? Car si on se réjouit de ces réconciliations sans répartition et rumination des torts des uns et des autres, est-ce pour autant que des questions spirituelles et ecclésiologiques lourdes et en suspens sont réglées ?

Cette attitude explicite de déférence fraternelle et de reconnaissance filiale implique-t-elle une sorte d’allégeance au dit successeur de Pierre en l’état actuel de la définition et de l’exercice de son magistère pontifical ?

Le contrat spirituel estimable implique-t-il une adhésion sincère donnée aux dogmes, surtout récents, voire aux déclarations les plus conservatrices et les moins bien reçues par les Eglises concernant leur statut par rapport à Rome ? N’est-ce pas aussi se fermer les oreilles à l’attente de nombreux fidèles, prêtres et théologiens catholiques romains qui attendent une évolution œcuménique et évangélique de leur Eglise dans la dynamique de Vatican II ? Rechercher « une unité qui renonce à toute uniformité », « mettre davantage en œuvre le principe de la hiérarchie des vérités » et celui de la subsidiarité, « reformuler le dogme de l’infaillibilité », tandis que les protestants, pour ce qui les concerne, viseraient « bel et bien une authentique unité de l’Eglise réconciliée dans le plein respect des diversités légitimes ». Et nous nous engagerions « à une conscience et à une culture d’unité et de communion dans l’Eglise universelle ». J’ai cité mot-à-mot les appels à la conversion des Eglises tels que le groupe des Dombes les formule dans son document sur l’Autorité, (« Un seul Maître »).

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IV- QUESTIONS CRITIQUES

Je ne pense pas qu’on puisse faire, au motif d’une spiritualité charismatique exceptionnelle, l’impasse sur les problèmes théologiques et ecclésiaux importants qui nous séparent encore, même si l’essentiel de la foi évangélique nous réunit de plus en plus. D’autres témoins contemporains nous rejoindraient dans cette quête exigeante et confiante d’accords qui, réchauffés par les cœurs, ne fassent pas pour autant l’économie de la réflexion et de la cohérence de la foi. J’en prends volontiers quatre voix à témoins, et sans aucune connotation polémique malgré la clarté des propos, puisqu’elles se répartissent entre nos deux Eglises (sœurs).

D’abord, le témoignage de Karl BARTH qui, absent du Concile pour raison de santé, fut reçu en 1966 par Paul VI. Dans ces « Entretiens à Rome » il pointe les difficultés principales : que signifie la « hiérarchie des vérités », « le manque de plénitude ecclésiale imputée aux frères séparés » ? Il concluait : « J’ai quitté Rome aussi opiniâtrement évangélique (à vrai dire je préfèrerais écrire ici : catholique-évangélique) que j’y étais arrivé ». Mais il voulait « cultiver une espérance fraternelle et lucide » sans autre conversion qu’à Jésus-Christ (p. 16).

Car Paul VI lui-même, dans « Ecclesiam suam » reconnaissait le fait :

« Une pensée à cet égard Nous afflige, celle de voir que c’est précisément, Nous, défenseur de cette réconciliation qui sommes considérés par beaucoup de nos frères séparés comme l’obstacle, à cause du primat d’honneur et de juridiction que le Christ a conféré à l’apôtre Pierre, et que Nous avons hérité de lui. Certains ne disent-ils pas que si la primauté du pape était écartée, l’union des Eglises séparées avec l’Eglise catholique serait plus facile ? » (§ 114).

Et c’est Marc Boegner, un autre grand contemporain, qui aborde le même problème dans la perspective de « L’exigence œcuménique » :

« Nos descendants pourront voir se clore, par la grâce de Dieu, la parenthèse ouverte au XVI ème siècle. Mais l’Eglise catholique devra, elle aussi, avoir fermé sa parenthèse : non pas seulement celle de la Contre-Réforme à laquelle le Concile a entendu mettre un terme, mais celle ouverte par sa prétention à l’exercice d’un magistère s’affirmant l’organe infaillible de la vérité révélée dans le Christ ».
(op. cit. p. 316)

Konrad Raiser, secrétaire général du C.O.E. parlait à juste titre d’un « œcuménisme en transition », à la recherche, comme le proposait le Groupe des Dombes, d’un « ministère de communion dans l’Eglise universelle ».

Si Barth souligne le problème d’une définition évangélique de la catholicité, si Paul VI reconnaît que son ministère d’union est en un sens un obstacle à l’unité, si Boegner enfin espère des temps nouveaux, le père Yves Congar, cardinal réhabilité et si prophétique avait quand même pressenti, dès 1977, un ralentissement œcuménique au sommet et une accélération ecclésiale à la base. Il s’était ainsi exprimé à l’occasion du Cinquantenaire de FOI & CONSTITUTION, je cite :

« Je constate, au moment de conclure, qu’il m’a été impossible de célébrer ce cinquantenaire en dressant un simple bilan. L’énorme travail accompli exige d’avoir son fruit. Je suis à la fois émerveillé par ce qui a été fait, et accablé en constatant qu’on est si peu avancé. Que peut-on faire ? N’ayant pour cela aucun mandat, c’est en mon seul nom personnel que je m’exprime. C’est aussi dans une certaine inquiétude devant la situation présente. Et pourtant, je garde confiance.

Il s’opère chaque jour un peu partout des milliers de micromutations qui finissent par changer la situation. Dans mon pays, entre catholiques et protestants, un œcuménisme pratique se vit à la base : pas partout, mais en beaucoup d’endroits. Cela peut mener à une situation où l’on se demanderait : qu’est-ce qui nous sépare encore ? C’est une question qui ne peut être posée à bon compte : elle est grave. Mais une maturation quotidienne donne son poids à une réponse possible. Les jeunes, eux, seraient prêts à répondre : rien qui importe vraiment. Il est en train de se profiler et parfois de se vivre une union des chrétiens sans union des Eglises. Clercs et théologiens pourraient se trouver un jour seuls à confronter des positions antagonistes. Cela d’autant plus que, même à l’intérieur du catholicisme, une Eglise est en train de naître, non cléricale, sur la base d’une vie chrétienne menée là ou se vit la vie des hommes. »
(Lausanne 1977. Foi & Constitution. C.O.E. N° 82 - p. 33.)

On voit que la belle intelligence ecclésiale de l’auteur courageux de « Vraie et fausse réforme de l’Eglise » avait déjà, sans la nommer, défini le contexte dans lequel la communauté de Taizé, entre autres, allait s’épanouir. Ce que trente ans plus tard mon collègue Gill DAUDE exprime dans un article à paraître dans FOI & VIE :

« Dans un œcuménisme de pèlerins, on peut classer l’inclassable Taizé, sa disponibilité et son choix d’être ‘parabole de réconciliation’ de type post-confessionnel, et la recherche de son fondateur pour réconcilier en lui-même et sans rupture les deux traditions réformées et catholiques ».

A quoi j’ajouterai « la tradition orthodoxe », le problème et la promesse étant qu’aucune de ces trois traditions plus complémentaires qui rivales ne prétende être la seule authentique, autorisée à donner les leçons aux autres, sinon à leur ordonner la voie droite et le sens unique de la vie et de la foi chrétiennes au XXI ème siècle.

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Conclusion

Je propose, moins pour conclure que pour donner des éléments à discuter maintenant, trois brèves remarques en guise de synthèse provisoire pour répondre à la question du « nouvel œcuménisme » proposé par Taizé dans l’héritage du frère Roger.

1 – Au moment où l’Europe d’hier et le monde globalisé de demain cherchent des modalités de cohabitation entre des réalités tellement différentes, les communautés chrétiennes interconfessionnelles et internationales peuvent être pour leur part, symbolique ou parabolique, des laboratoires de communion. Comme le dit sœur Evangéline, la prieure de Reuilly, « par la vie religieuse, les communautés apprennent aux Eglises à faire corps, non pas bloc, paraboles de confiance et fraternités de service » (Conférence à paraître : « Quelle vie religieuse pour l’Europe qui se fait ? »).

2 – Devant l’immense difficulté de la tâche et la permanence du défi qui nous est lancé, aux hommes de ce siècle, et aux membres de ce corps, il faut rappeler la conviction dont faisait état Paul Ricoeur, justement lors de l’un de ses derniers carêmes vécus à la communauté de Taizé, avec le prieur et les frères. Je le cite : « Ce que j’ai besoin de vérifier (ici) en quelque sorte, c’est qu’aussi radical que soit le mal, il n’est pas aussi profond que la bonté ». Une autre manière de rappeler que nos séparations ne montent pas jusqu’au ciel, mieux encore, que « rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu ». Le message de TAIZE NE DIT FINALEMENT RIEN D’AUTRE. Telle est ma conclusion. Mais elle n’est pas sans une question ?

3 – Car si la communauté de Taizé et ses frères est bien une parabole de réconciliation et témoigne d’un nouvel œcuménisme post-confessionnel, au delà de nos catégories habituelles et de nos classifications ecclésiastiques, il est probable que cette proposition pour un christianisme tellement renouvelé est très en avance, en Europe et dans le monde entier, sur la mentalité actuelle des croyants comme sur l’expression habituelle des traditions. Donc ce christianisme spirituel post-confessionnel est encore un nouvel œcuménisme pre-maturé. Mais c’est aussi une définition de la prophétie qui, sans dire ce qui sera, le laisse entrevoir et le murmure jusque dans le flou de ce qui n’est pas encore visible ou le non-dit de ce qui n’est toujours pas audible.

Michel LEPLAY

 

Eléments de bibliographie. Ouvrages consultés ou cités.

Frère Roger de Taizé : PRESSENS-TU UN BONHEUR ? Les Presses de Taizé, 2005
Olivier Clément : TAIZE, UN SENS A LA VIE, Bayard-Centurion, 1997
Kathryn Spink : LA VIE DE FRERE ROGER, Fondateur de Taizé. Seuil, 1998. V.F.R.
Coll. CHEMINS VERS L’UNITE. Frère Roger. UN AVENIR DE PAIX. Lettre de Taizé, 2005. A.D.P.
Fabien Gaulué : LA COMMUNAUTE DE TAIZE, maturation d’un haut-lieu chrétien de socialisation européenne. La Documentation Française, Mai 2002 (pp. 103-119)
Karl Barth : ENTRETIENS A ROME APRES LE CONCILE. Cahiers théologiques Delachaux & Niestlé, 1968
Roger Mehl : LE PASTEUR MARC BOEGNER. Plon, 1987. P.M.B.
Paul Ricoeur : TAIZE, PÂQUES 2000. Lettre de Taizé 2005
Sœur Evangéline : QUELLE VIE RELIGIEUSE POUR L’EUROPE QUI SE FAIT ? Conférence 2006, à paraître.
Michel Leplay : LE PROTESTANTISME & LE PAPE. Quelques explications. Labord & Fides, 1999.
Groupe des Dombes : « UN SEUL MAÎTRE ». L’autorité doctrinale dans l’Eglise Bayard 2005.
ainsi que de nombreux organes de presse, dont :
REFORME, La CROIX, HIER & AUJOURD’HUI, LA LETTRE DE TAIZE, et…

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