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Introduction

(2006)

par Gilles de Labarre, président du CASP (Centre d’action sociale protestant à Paris)

A l’heure où la cohésion sociale du pays est mise à rude épreuve (événements de fin 2005 des banlieues, crise récente du CPE, éclatement des clivages traditionnels lors des élections européennes,) et où la détresse humaine et les situations d’exclusion nous sont quotidiennement rappelées (dans le métro, dans la rue, dans les lycées, et même sur les lieux de travail), nous sommes tous interpellés comme citoyens : comment en est-on rendu là ? est-ce acceptable dans notre société démocratique ? et comment trouver l’énergie, la volonté et les innovations indispensables à l’action ? dans ce cadre, comment rendre notre pays plus solidaire, plus fraternel, plus humain ? Comment nos Eglises, nos associations peuvent participer au débat public sur le sujet de la crise sociale ?

1) Une crise sociale multiforme 

La société est aujourd’hui touchée par trois crises qui s’entretiennent les unes les autres : crise de l’emploi, crise du sens et crise du lien social (cf Jean Baptiste de Foucauld dans « Une société en quête de sens »).

La crise de l’emploi est issue de l’échec collectif de l’Etat et des politiques publiques depuis plus de trente ans. Face au chômage, la société s’est installée dans un pessimisme ambiant, dans une fatalité destructrice (peut-on accepter durablement d’avoir 22% de taux de chômage pour les jeunes entre 18 et 25 ans, peut-on admettre que notre système scolaire génère chaque année des milliers de jeunes sans qualification, un taux d’emploi des seniors le plus faible d’Europe…). Le travail étant devenu une source majeure d’identité, il faut bien que l’identité absente se reconstitue là où elle peut par des signes et des appartenances, voire des communautarismes dangereux.

La crise du sens provient de l’incapacité de notre société à se donner des objectifs individuels et collectifs mobilisateurs autour d’un projet fédérateur. Notre pays n’a pas trouvé son modèle pertinent : il rêve d’un modèle de type nordique, mais ne s’en donne pas les moyens. D’un autre côté, il refuse le modèle anglo-saxon libéral, mais se laisse acculer au chômage de masse ! Il s’agit d’un projet inter-générationnel qui implique l’ensemble des citoyens, tous étant unis les uns aux autres. Mais il s’agit aussi d’un projet qui dise dans quel type de société l’on souhaite vivre.

La crise du lien social provient du délitement progressif du tissu de relations qui existaient autrefois entre les individus à travers des institutions régulatrices comme les syndicats, les partis politique, les églises… Dès lors qu’un accident de la vie survient (chômage, séparation, maladie…), les mécanismes de solidarité traditionnels ne jouent plus et l’exclusion vient alors dissoudre le sens et les liens sociaux.

D’autres phénomènes amplifient cette crise : le manque de logement, la panne de l’ascenseur social, la stagnation des rémunérations…

Face à ces trois crises les réponses apportées par les différents intervenants, qu’ils soient publics ou privés, ont été d’apporter des prestations, mais prestations sans relations ne vaut rien. Dès lors, la question majeure est celle de la densité du capital social, d’entourage, de lien social qui entoure les personnes en difficultés. Et c’est bien là l’enjeu majeur de nos associations dans leur travail quotidien, au plus près de la détresse humaine.

2) Face à cette crise sociale, nos associations doivent jouer un double rôle de veille et d’innovation

L’inflation législative ne permet pas de résoudre tous les problèmes liés à la crise sociale et il serait illusoire de reporter sur les élus la charge de tout régler.

Ne faut-il pas aller beaucoup plus loin et mettre en place un dispositif d’engagement collectif qui réussissent à mobiliser non seulement les acteurs du social (travailleurs sociaux, associations, partenaires…) mais aussi les grands acteurs de la société française (syndicats, entreprises, services publics, collectivités locales, citoyens, médias…) ?

Nos associations doivent être des acteurs de ce projet fédérateur, et cela pour plusieurs raisons :

- tout d’abord, pour éviter les risques de déstabilisation de notre démocratie et retrouver le sens de la « promesse démocratique ». Il s’agit d’éviter quatre risques majeurs :

• le protectionnisme dans l’ordre économique

• l’autoritarisme dans l’espace politique

• la tentation communautariste dans le domaine social

• le fondamentalisme et l’intégrisme dans l’ordre du sens

- d’autre part, pour affirmer que le protestantisme a une vocation à « faire bouger les lignes », à résister à la fatalité et à protester devant l’injustice, les pratiques discriminatoires et les atteintes à la liberté.

- enfin, en tant que chrétiens, il s’agit pour nous d’avoir le courage de faire part de nos réflexions, même si elles ne sont pas toujours comprises de tous nos contemporains. Il s’agit aussi d’être cohérents entre ce que nous croyons, disons et faisons. La question de la lutte contre l’exclusion n’est pas un thème abstrait de discussion. Elle évoque le visage très concret de tous ces hommes, ces femmes et enfants, ces jeunes que nous côtoyons et qui s’adressent à nous. Et nous croyons qu’un jour, le Seigneur nous posera la question : « qu’as tu fait de ton frère ? »