Sheikh Jarrah, encore.

Affiche de soutien collée sur le mur d'une des maisons menacée, Jérusalem-Est
Délégation de soutien en marche vers le quartier-Est
Rachid et Ryan, expulsés de leur maison, vont encore dormir sous une bâche avec leur famille ce soir.

Sheikh Jarrah, encore Sheikh Jarrah.

Hier, par exemple, j’ai rejoins comme presque chaque jour, maintenant, le quartier de Sheikh Jarrah -Jerusalem-Est- par le grand boulevard Nablus Road qui passe devant le fameux American Colony, hôtel cossu qui sert de si bon Tea-Time hors de prix, et où une visiteuse Volontaire Oecumenique, venue pour quelques heures de Hébron, nous  avait donné rendez-vous, le mois dernier. Elle avait commandé thés et cafés à la ronde. A la vue de la facture apportée par la gentille serveuse, elle s’était  mise à crier dans un pur anglais londonien, que my God, est-ce possible une telle somme? No… C'est pour l’ensemble…isn t it ?...Pour… Chaque Tasse? No…C’est une erreur sans doute?  Really ? La jeune serveuse, perdant tout maintien style d'école hôtelière, avait été prise d’un tel fou-rire qu’elle en parle sans doute encore aujourd’hui dans sa famille palestinienne. J’aime penser que ce souvenir la distrait peut-être, dans les files d’attentes, au passage des Check-Point, pour venir travailler.

Je gagne un peu de temps avec cette anecdote, juste le temps du virage du boulevard qui va rejoindre le carrefour vrombissant de voitures, car, à deux cent mètres de la premiere rue à droite, la famille de Mohammed traverse maintenant larmes et rage. Le verdict est tombé, la famille a perdu, la maison revendiquée par les settlers leur reviendra, mais, plus grave, les autres maisons qui s’élèvent un peu partout dans la rue, dans le quartier, entourées de leur jardinet, appartiennent toutes à leur grande famille élargie, les cinq frères de Mohammed …Une de ces habitations, mitoyenne de famille palestinienne barricadée à l’intérieur, est “occupée” par les vigiles d’une societe privée de gardiennage, en attendant que les settlers, nouveaux propriétaires, viennent s'y installer. Le jardinet devant, est jonché des meubles et des débris des anciens occupants.

Depuis 8 jours,Mohammed et sa famille ont emménagé dans un appartement proposé par la municipalité palestinienne, et les enfants ne dorment plus dehors sous la bâche, ce qui n’empêche pas la maman de hocher la tête en montrant sa maison perdue, et les aïeules, fidèles au sitting quotidien, serrées les unes contre les autres sur le trottoir, de fixer un  regard inquiet sur les nouvelles à venir, en espérant  l’impossible. Hier soir, pourtant, les petits garçons sillonnaient la rue à bicyclette et se poursuivaient en riant, comme tous les petits garcons, pour prendre chacun leur tour. Sarah, 3 ans, choisissait qui elle voulait parmi les adultes qui la saluaient et décidait de faire un sourire ou de mimer un crachat, selon son bon vouloir de petite reine de la famille. Hier soir, donc, paisible soirée entre voisins et familiers palestiniens, dans le retour du calme, a quiet Sheikh Jarrah, en somme. J’écoutais Martine, Volontaire francaise, Pasteur de l’Eglise Réformée de France, venue de la petite ville de Tulkarem pour deux jours à Jérusalem, poser toutes les questions de la terre, au parent qui voulait  bien expliquer, à nouveau, l’absurdité de la situation. Deux grands feux dans des tonneaux de tôles illuminaient la scène et  répondaient aux girophares bleus de l’engin de police présent jour et nuit au beau milieu de la rue.

Par les fenêtres illuminées de la maison d’en face- qui fut la leur- la famille de Mohammed pouvait voir, comme chaque soir, les silhouettes des settlers comme on les appelle ici, vaquer aux occupations domestiques, comme toutes les familles de la ville, à cette heure. Cynisme ? Egoïsme ? Inconscience ? Un drapeau bleu et blanc imperturbable, tout là haut, sur leur toit.

Nous les avons quitté pour la nuit, rassurés quand même. Mais le lendemain, la presse racontait, à nouveau, les derniers incidents du jour, les altercations de voisins à voisins ennemis, l’arrestation et la garde à vue mouvementées d'un settler et de trois palestiniens par la police et l’armée. Dans la bousculade, une des aïeules avait  été molestée et hospitalisée.

Je vous quitte. Je dois rejoindre les autres, toutes ces bonnes volontés  rassemblées en prières et en soutien qui vont, à nouveau, remplir la rue, dejà  pleine de gardes, vigiles, policiers et soldats, comme  Membres d’associations israëliennes,  Israeli Committee Against House Demolitions ou Rabbis for Human Right, comme volontaires internationaux et chrétiens,  de Ecumenical  Accompaniment in Programme in Palestine and Israel, comme sympatisans, palestiniens, anonymes, et tant d'autres que j’oublie, et comme  vous, qui me lisez maintenant.

Sheih Jarrah, encore Sheih Jarrah.   

Claire-Lise Pattegay, Jérusalem, Décembre deux mille neuf.