Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

La violence qu'est-ce que c'est ?

Par Edith TARTAR-GODDET, présidente de la Fédération protestante de l'enseignement

La violence n’est ni tout ce que l’on en dit, ni tout ce que l’on croit. Ce sujet est tellement chargé sur le plan émotionnel qu’il est nécessaire de le définir, de le délimiter pour le comprendre (percevoir ses manifestations, repérer ses causes, ses significations…) et pour agir.
Ainsi les actes de violence se préviennent ou se traitent à différents niveaux, tant du point de vue des victimes, des auteurs que des témoins. Alors que l’agressivité qui s’en distingue se gère.

Le sujet est difficile à aborder tant il évoque des images, des réactions, des pensées diverses. Il résonne chez certains d'entre nous produisant des émotions intenses : en particulier lorsque nous sommes amenés à subir ou à côtoyer la violence. De même, face à la violence qui nous est relatée par les médias, l'indifférence est rarement la règle. Nos réactions sont vives, parfois excessives et s'orientent souvent spontanément vers des attitudes négatives :
- de refus total de la violence " il faut éradiquer la violence ... " ;
- de rejet intégral des personnes violentes " il faudrait des sanctions exemplaires pour leur passer l'envie de recommencer... " ;
- ou de refus de voir la violence là où elle est, et d'en parler " il n'y a pas de violence dans... " Certaines formes de violence sont encore des sujets tabous, quand d'autres sont considérées comme légitimes voire légales, en particulier les violences de type institutionnelles.

La violence est-elle partout ?

Actuellement le mot violence est souvent employé pour relater des situations fort diverses. Aussi il est nécessaire d'essayer de le définir pour tenter de délimiter les faits qu'il recouvre.

La violence n'est ni partout, ni nulle part car la violence est un acte de destruction physique ou psychique [1] qui peut être dirigé vers des personnes ou vers des choses. Elle a pour but de détruire l'humain et/ou les liens d'humanité entre des êtres. Toute personne qui se sent niée, détruite, sidérée, pétrifiée, chosifiée... par une attitude, une conduite, une parole provenant d'un individu, d'un groupe ou d'une institution est soumise à un acte de violence. La personne violente étant envahie, à ce moment là, par une force interne mortifère, qui peut à tout moment se retourner contre elle-même ; ainsi le suicide, la dépression, l'épuisement... sont unes des formes de cette violence retournée contre soi.

[1] Les destructions physiques portant atteintes à l'intégrité des personnes ou des choses, sont assez facilement identifiables. Elles sont des infractions et relèvent du code pénal. Les destructions psychiques sont parfois plus difficiles à repérer. Elles se manifestent dans certaines attitudes et conduites de domination, discrimination, omission (harcèlement, humiliations, carences de soins, transgressions des règlements...)

La violence, dont les manifestations sont diverses, peut se présenter sous deux formes différentes :

- Les violences symboliques détériorent les liens psychiques qui existent entre les êtres humains. Ces liens ne sont pas visibles car ils sont tissés par les rencontres, les échanges et la parole. Ils permettent de se ressentir chacun comme faisant partie de la même espèce humaine et de reconnaître l'autre, à la fois comme semblable à soi et comme différent de soi. Lorsque ces liens symboliques sont dégradés ou détruits, les petites violences apparaissent. Elles se manifestent par l'indifférence, le désintérêt, à l'égard de l'autre ou des autres, le non respect des règles de politesse, des règles sociales.

- des violences graves qui relèvent des codes juridiques. Ces violences présentent une certaine visibilité, notamment les violences physiques.

La violence se distingue de l'agressivité qui est une manière d'être en relation avec d'autres. L'agressivité s'adresse toujours à quelqu'un pour créer avec lui des liens d'humanité sur le mode du désaccord, du conflit, de l'opposition, du refus. L'agressivité est présente dans les relations lorsque des personnes, ne partageant pas les mêmes points de vue, entrent dans des discussions vives, bruyantes, émotionnelles et argumentées. Le but de ces échanges est de négocier un accord, un consensus, un changement de position de part et d'autres pour trouver un nouveau mode d'être en relation. Lorsque cet accord est impossible, il prend la forme de l'exclusion qui est aussi une des manifestations de l'agressivité.
L'agressivité, la sienne ou celle des autres, déstabilise, agace mais ne détruit pas.

La violence et l'agressivité mobilisent l'une et l'autre de l'énergie psychique au service de l'acte violent ou du conflit. Cette énergie appelée agressivité naturelle ou violence naturelle ne présente, initialement, aucune volonté de nuire. Elle est indispensable à la survie. Elle se nomme aussi dynamisme, combativité, capacité de s'affirmer... Elle accompagne et soutient l'action, les apprentissages, la réalisation de projets, les changements personnels, sociaux, politiques, spirituels...

Ainsi la violence est le résultat d'une réaction en chaîne. L'énergie dite agressivité ou violence naturelle qui n'est pas utilisée au service de la vie, de projets ou du progrès peut se transformer en agressivité. Si l'agressivité n'est pas identifiée, mise en parole, entendue par ceux auxquels elle est destinée ou transformée en actes socialement adaptés, elle peut devenir violence pouvant tout détruire sur son passage.

La violence naît et se développe sur un excès de tensions internes.

Il n'y a pas de violences sans causes. Les causes de la violence grave (dont la forme juridique est l'infraction au code pénal - contravention, délit, crimes) sont bien souvent des petites violences de type symbolique qui ne sont pas nécessairement visibles et objectives. Ces petites violences produisent sur le psychisme des effets désagréables, mais ils sont parfois si minimes que la personne n'en tient pas compte.
L'acte violent, parfois incontrôlable survient quand la personne est en état de mal être, de tension psychique [2] insupportable. Son niveau d'excitation interne ou stress a dépassé largement le seuil qu'elle pouvait tolérer. Elle est en état d'énervement, de colère, de fureur, d'agitation, de fatigue intense. Pour faire baisser ce taux anormalement élevé de tensions internes, elle va se souvenir de ce qu'elle faisait lorsqu'elle était un petit enfant et convoquer en elle les savoir faire appris à cette époque : l'explosion de colère bruyante dans les cris, les coups, les larmes, les gestes désordonnés, les trépignements, les insultes... Pourtant, au cours de son enfance et de son adolescence, elle a sans doute essayé d'apprendre à liquider l'excès de tensions internes d'autres manières. Mais elle a souvent retenu qu'il fallait se contrôler ou se contenir sans plus amples explications. Elle peut être ainsi amenée à imploser, au lieu d'exploser et à retourner la violence contre elle-même.

Par manque de véritables apprentissages sociaux de gestion de l'agressivité et de prévention de la violence individuelle, nous subissons de plein fouet la violence des autres, et parfois la nôtre, sans pouvoir réagir ou en réagissant de manière violente et inadéquate.

[2] Le manque d'estime de soi ou de reconnaissance, la peur et l'anxiété face aux situations, le sentiment d'injustice et de culpabilité, la frustration, la perte de repères, les difficultés d'adaptation, la culpabilité, l'incertitude, l'indifférence... participent à l'augmentation du taux de tension psychique interne.

La violence a une ou des significations.

Si les victimes souffrent des violences dont elles sont l'objet, les auteurs produisent des actes de violence parce qu'ils sont en souffrance eux-mêmes. Les unes étant parfois incapables de mettre des mots sur ce qu'elles ont subi et les autres dans l'incapacité de mettre en mots la douleur psychique déstructurante qui les assaille et qui se transforme en symptômes ou en maux chargés de sens.
La fragilité psychique de certaines personnes les conduit, plus que d'autres, à entrer en résonance avec les images véhiculées par les médias qui produisent de la violence ou la mettent en scène. Certaines publicités, en produisant des frustrations, et certains films de cinéma, en donnant des idées, jouent le rôle de stimulateurs ou de déclencheurs. Ils entretiennent chez ces personnes la confusion entre illusion et réalité. lis lèvent chez elles les inhibitions à ne pas commettre d'acte violent.

Les adolescents se construisent psychiquement en imitant les attitudes et les conduites des adultes qui les entourent et en cherchant à se différencier. Là où les adultes produisent de manière répétitive dans l'espace familial et social des petites violences symboliques comme le manque d'attention aux autres, le non respect des règles de politesse... les adolescents produisent des violences plus importantes.

Mais expliquer n'est ni excuser, ni déresponsabiliser.

Comprendre permet de ne pas se laisser envahir par les réactions émotionnelles, qui bloquent les processus de pensée, et qui conduisent à agir essentiellement sous le coup de l'impulsion, de manière excessive et suivant la règle du "tout ou rien".
La violence grave se développe sur une dégradation des liens d'humanité qui relient symboliquement les individus les uns aux autres. Elle succède à la violence symbolique qui a pour fonction d'isoler les humains les uns des autres, de détruire les liens d'humanité et les liens sociaux existant entre eux.
Mais la violence n'est pas une fatalité. Nous pouvons agir en essayant de reconstruire, là où nous sommes, ces différents liens. Il s'agit de sortir de l'individualisme excessif qui privilégie la réalisation exclusive des Moi individuels, pour reconstruire du Nous collectif, constitué d'une communauté de Moi.

La violence est un sujet qui nécessite discussions, échanges, débats dans le respect des paroles énoncées afin que chacun puisse aller jusqu'au bout de son propre dire avant de commencer à réfléchir sur le sujet pour chercher, trouver et mettre en pratique des réponses qui engageront la communauté sociale dans son entier.

Notre époque est-elle plus violente ?

La violence, celle qui a une fonction de destruction physique ou symbolique, a toujours existé.

Les représentations que nous avons de la violence ont sans doute changé. Nous distinguons aujourd’hui différents types de violences : les inadmissibles ou intolérables qui nous révoltent à côté des violences légitimes voire légales que nous banalisons comme une fatalité avec laquelle il faut composer.
Ces dernières violences n’étaient pas considérées, jadis, comme des violences car elles étaient considérées comme conformes au droit coutumier. Au niveau le plus faible l’autoritarisme du père de famille dominant son épouse et ses enfants et leur imposant unilatéralement ses décisions, certaines punitions scolaires (corporelles, humiliations de l’enfant devant ses camarades…) et au niveau le plus fort l’esclavage, la prostitution, le bagne… appartenaient à cette catégorie des violences non reconnues comme telles.

Le droit a beaucoup évolué prenant en compte l’individu : droit au respect, de choisir son conjoint, de se déplacer, de travailler, d’être défendu, logé, droit à la sécurité… Deviennent alors violences les actes qui transgressent ces droits acquis au fil du XXème siècle.
Les institutions participent, sous la pression de la société civile que nous représentons, à cette prise en compte de l’individu. L’élève, l’usager, le patient, le détenu est une personne dont l’institution va tenir compte dans le processus éducatif, de service, de soin ou de rééducation.
Jadis les individus devaient se modifier pour s’adapter aux institutions. Aujourd’hui on assiste à un rééquilibrage, les institutions devant aussi s’adapter aux individus.
Ce rééquilibrage est symboliquement violent puisqu’il y a destruction d’un état ou équilibre antérieur, pour aller vers un nouvel état sans savoir ce qu’il sera. Ce temps de passage correspond à une période de déséquilibre produisant inquiétudes, tensions, mal-être chez ceux qui le subissent.
Ainsi toute époque marquée par de forts changements (sociaux, politiques…) est considérée comme violente, car elle bouscule les acquis et les habitudes de chacun.

Les violences objectives ont cependant augmenté. En particulier les violences contre les biens car les violences contre les personnes (meurtres) restent relativement stables. Cette poussée est sans doute liée à l’évolution culturelle majeure de ces 50 dernières années qui nous a fait entrer dans l’ère de la consommation ou de l’avoir.

La prise en compte de l’individu, de ses besoins et de ses désirs, rend le citoyen plus exigeant à l’égard de l’Etat et de ses représentants ; et donne une certaine légitimité à certaines croyances sociales « réussite scolaire, et sociale pour tous, rêve d’une société sans violence où chacun pourra faire ce qu’il veut en toute sécurité… »
Plus les individus adhèrent à ces illusions, moins ils supportent la réalité sur le terrain de la vie lorsqu’elle ne confirme pas leurs attentes. Ils seront amenés à percevoir cet écart comme une violence qui leur est faite. (le cadre scolaire en est un exemple. Les violences graves ne représentent que 3% de l’ensemble des violences. )

Edith TARTAR GODDET présidente de la FPE, est auteur de
Savoir gérer les violences du quotidien Editions Retz 2001

Tableau n°1 — Exemples de petites violences

• Bagarres, disputes.

• Infliger des souffrances à autrui, s’infliger des souffrances.

• Punitions corporelles ou psychiques.

• Insolences, injures, propos blessants.

• Fausses déclarations, faux témoignage, accusation portée contre autrui, chercher à prendre autrui en faute.

• Reproches incessants, critiques à l’égard de l’autre. Le percevoir uniquement par ses échecs.

• Passivité, indifférence devant les violences que l’on subit ou que d’autres subissent.

• Épuisement, angoisse paralysante, culpabilité intense.

• Manque de respect pour soi, pour l’autre.

• Ne pas entendre l’autre : sa plainte, sa souffrance, sa demande, son avis…

• Communication contradictoire déstabilisant l’autre.

• Exposition des scènes, des films et/ou des jeux vidéos violents.

• Ignorer, nier la présence de l’autre à côté de soi, détourner la tête quand on le croise, passer devant lui dans une file d’attente.

• Manquer de compassion, d’intérêt pour l’autre, d’indulgence à son égard.

• Devoir s’adapter tout de suite à une situation nouvelle.

• Obliger l’autre à s’adapter à soi, à changer immédiatement de comportement ou d’attitude.

• Se sacrifier, obliger l’autre à sacrifier quelque chose.

• Rendre l’autre responsable de ses difficultés, échecs, manquements.

• Avoir une mauvaise image de soi ou des autres. Se percevoir ou percevoir l’autre comme nul, non valable…

• Se mettre en position de savoir, mettre en doute les savoirs des autres.

• Désir de mort, désir de vengeance.

• Détérioration diverses, tags, crachats…

• Transgresser les règles, les règlements : ne pas s’acquitter d’un titre de transport valable, absentéisme professionnel, scolaire.

• Ne pas mettre en pratique les règles de civilité : saluer, remercier, s’excuser…

• Comportement à risques : consommation de produits toxiques, actes dangereux…

 

Tableau n°2 — Les différents types de violences 

 

VIOLENCE ENVERS AUTRUIENVERS SOI-MEMEENVERS LES CHOSES

Par destruction physique

Crime et tentative : meurtre, viol... ;
Abus de la force : coups et blessures, attaques… ;
Accident : domestique, voie publique, circulation

Suicide ; Mise en danger de soi : comportements à risques ;
Epuisement, fatigue

Délit : cambriolage, vol… ;
Dégradations diverses ; Consommation d’alcool, de drogues…

Par domination active

Destruction psychique et tentative : harcèlement moral, sexuel… ;
Mépris, humiliation, insulte, moquerie ;
Contraindre l’autre à se soumettre à soi, à s’adapter à une situation ;
Manipulation de l’autre

Enervement, stress, angoisse…

Par domination passive

Chosifier l’autre : le réduire au besoin qu’on en a.

Par discrimination

Attitudes, conduites racistes, xénophobes conduisant à l’exclusion ; Maltraiter les plus faibles ; Désigner un bouc émissaire ; Emettre des préjugés, véhiculer des rumeurs ; Juger quelqu’un sur son apparence.

Par interaction

Emeutes, rixes, « rodéos », racket… ; Outrages, insultes, menaces ; Priver momentanément autrui de certaines de ses libertés : circuler, voyager… ; Opposition, conflit— Expressions d’émotions ou de sentiments violents : colère, haine, stress, agacement, peur, anxiété…

Sentiment d’insécurité : peur de l’agression, de traverser une rue ; exposition devant des images violentes ou des images qui violentent le spectateur.

Vandalisme, saccages, lapidations… ;
accidents de la circulation

Par omission active

Carences de soins : éducatifs, processus d’abandon… ; Transgressions des codes juridiques (Infractions au code de la route, code civil, du travail, règlements…) ; Non-assistance à personne en danger ; Eviter autrui : refuser de lui parler…

S’approprier le bien d’autrui : grivèlerie, filouterie.

Par omission passive

Indifférence

Ne pas prendre soin de soi

Oublier de rendre le bien d’autrui