La crise financière : une triple perte

La crise que nous traversons est entre autres une crise due au fonctionnement de l’argent et à la place qu’il a prise dans nos sociétés. Cette place est le symptôme d’une triple perte : celle de la foi, celle de  l’espérance, celle de la charité. 

  1. La  perte de la foi, c’est-à-dire la perte de ce regard de confiance que nous portons sur le Monde créé et ceux qui l’habitent. 

-     En devenant la finalité, le centre de gravité de tous les fonctionnements économiques et sociaux, l’argent a perdu sa vocation initiale qui était de favoriser les échanges entre les hommes ; échanges de ce que par leur travail ils ont produit, ou échange des services qu’ils peuvent se rendre dans une relation de réciprocité confiante. L’argent dorénavant envahit tous les domaines et repousse toujours plus loin les espaces ou la gratuité et le don pouvaient encore se manifester Mais bien plus, délaissant sa fonction économique il devient un but poursuivi sans autre objectif que son accumulation. Le désir d’un petit nombre de posséder toujours plus,  se transforme en loi qui asservit tous ceux qui la subissent. 

-      Ce monde dominé par un signe érigé en valeur suprême est très précisément entraîné dans l’idolâtrie puisqu’il s’agit de donner sa confiance, sa vie à une image sans réalité. L’érosion de la foi à laquelle se substitue la confiance en une masse monétaire objet de tous les soins, avatar contemporain du veau d’or, génère une crise de confiance généralisée dans un monde qui a oublié qu’il était le produit d’un don à transmettre et à partager. Il y a une corrélation intime entre l’abandon de la foi en un Dieu créateur, donateur de sens et garant d’une création bien réelle confiée à l’homme et l’invasion monétaire qui substitue à la réalité du monde la virtualité des signes inconsistants dont la multiplication est une lutte insensée et mortifère 

  1. Une perte de l’espérance. 

 L’usage du crédit peut se vivre comme une forme de solidarité fondée sur la confiance entre ceux qui ont des projets maintenant et ceux qui disposent d’argent sans en avoir l’utilité immédiate. Mais l’encouragement à vivre à crédit est trop souvent présenté comme le moyen de transformer immédiatement le rêve en réalité, de se rassurer et de maîtriser l’avenir. L’espérance du Royaume, sécularisée dans les attentes de lendemains qui chantent a été supplantée par le mirage du crédit qui est une illusion pernicieuse. Comme un toxicomane dans les comportements d’addiction se détourne du réel en s’adonnant à un produit stupéfiant, on peut s’adonner au crédit par désespérance. L’endettement peut conduire à  des décompensations brutales qui font le cortège funèbre des espérances dénaturées,. Ainsi, l’argent dévoyé est-il crise pour l’espérance. 

  1. Une perte de la charité.  

Introduit dans tous les aspects de la vie commune, développé de manière démesurée l’argent  devient écran et sépare. Accumulé, il consolide la séparation entre ceux qui le maitrisent et ceux qui en subissent le manque. Dans un monde où l’argent règne, son manque rend esclave, sa possession devient domination, et son accumulation tyrannie.

La séparation entre individus, entre groupes, entre nations, en est aussi confortée. Une séparation qui creuse les distances et laisse présager que tôt ou tard (cela a déjà commencé), des craquements douloureux entre nantis et démunis vont se faire sentir. 

C’est pourquoi : 

-         Il est indispensable de redonner son  sens à l’argent dans toutes les relations sociales et économiques  en contestant son usage comme moyen exclusif de régulation de l’activité humaine de telle sorte que soient préservés des lieux et des temps de gratuité, véritables foyers de reconnaissance mutuelle. 

-         Il est indispensable que la création monétaire  demeure un outil de solidarité économique mis au service du développement collectif, et en aucun cas, la poursuite irresponsable de profits bâtis sur la crédulité ou la fragilité instrumentalisée par des financiers sans scrupules. Il est indispensable que l’accumulation des biens et la thésaurisation de capitaux financiers soient très sérieusement encadrées et qu’une fiscalité renouvelée plus juste réduise les écarts extravagants qui ne cessent de se creuser. 

La vision  prométhéenne d’un marché unifié universel sans entraves, finalement dominé par un petit nombre,  doit être contestée et pour ce faire il est urgent et pertinent de  redonner leur place à des échanges sociaux, économiques, culturels et monétaires plus modestes, plus localisés, et ainsi mieux  ancrés dans la vie quotidienne. 

Ainsi le signe monétaire retrouvant du sens en redevenant outil de proximité soutiendra des échanges véritables, des redistributions équitables, des partages créateurs de richesse humaine.* 

Mettre l’économie au service de l’humain c’est résister à une mondialisation dépersonnalisante et destructrice de la création mais aussi combattre pour réaffirmer la destination partagée des biens de la création que nous avons reçu en héritage, agir pour que la fraternité remplace la lutte de tous contre tous.  C'est mettre en œuvre la justice et la confiance au cœur de l'édification de la cité commune. 

                                      Commission Eglise et Société 

Février 2011