Petite histoire croisée de Grandchamp, de Pomeyrol, des Abeillères et des Veilleurs

Conférence de Sœur Linke

1 Introduction, reconnaissance

Je suis reconnaissante à Wilfred Monod pour tout ce qu’il a fait pour l’Église, pour le mouvement oecuménique, ainsi que pour nous, pour notre prière pour l’unité, surtout pour nos premières soeurs.
Moi-même, j'ai appris à le connaître par l'histoire de l’Église durant mes études et, en tant que soeur de Grandchamp, j'ai découvert les Veilleurs à travers Pomeyrol et Reuilly ; je les ai aussi rencontrés à Grandchamp, mais également lors de mes temps en fraternité jusqu'en automne 1963, notamment à Saint-Ouen.

2 Histoires croisées : Grandchamp, Veilleurs, Pomeyrol, Abeillères

Je suis très reconnaissante à l’Esprit de nous permettre cette rencontre pour découvrir nos racines communes et pour demander pardon pour tout ce qui a peut-être provoqué quelques distances. C’était une question de générations et de vocation qui se modifie à travers l'histoire, l'appel de l'Esprit dans un monde qui change. Nous ne pouvons pas dire que Grandchamp soit un « enfant des Veilleurs ». Du reste, Wilfred Monod était très réticent d'accepter une paternité, aussi bien aux soeurs de Pomeyrol qu'à nous-mêmes. Mais il était heureux de ce qui se créait à travers Antoinette Butte et à Taizé comme à Grandchamp. Notre Père est Dieu et c’est l’Esprit qui oeuvre. Parfois, nous sommes tentés de regarder en arrière et d'oublier un peu d'écouter l'Esprit Saint dans un monde qui change. Pour la Communauté, à travers les retraites spirituelles, l'Esprit était déjà en train de préparer une autre orientation plus vaste que même les retraites.
J’ai une grande reconnaissance pour autrefois et pour ce que nous vivons maintenant à travers cette initiative de Marc. Nous nous connaissions avant qu’il ne soit Veilleur.
Aux obsèques, à Paris, d'un grand non-violent Jean Goss, en 1991, j'ai rencontré le pasteur Louis Schweizer. Je lui ai dit combien j'étais heureuse de ce que j'entendais au sujet des Veilleurs ! Puis, est paru le cahier de Daniel Bourguet sur le « monachisme intériorisé ». J'en étais heureuse, car j'aimais cette expression qui va tellement bien pour aider celles et ceux qui cherchent à orienter davantage leur vie de tous les jours vers le Christ en communion avec notre vie de communauté monastique.
Un peu plus tard, j'ai eu la joie d'une rencontre avec Daniel à Pomeyrol. Les soeurs m'avaient invitée à animer une session avec elles dans la recherche d'un renouvellement de leur vocation. Un point important : « Comment continuer la présence aux Abeillères avec notre peu de forces ? » Ce lieu, dans les Cévennes, était très précieux pour elles, en particulier pour soeur Elisabeth qui s'y était beaucoup investie et avait fait construire la Chapelle.
Alors, toutes leurs questions ont pu être abordées lors de cette réunion avec Daniel.
Elles ont pu saisir que c'était une grâce que ce lieu installé peu à peu avec tant d'amour allait servir comme lieu de source et de renouveau pour Daniel dans son ermitage et pour les Veilleurs. Je me rappelle bien de ce moment tout inspiré par l'Esprit Saint.
Ensuite, Daniel est venu à Grandchamp à plusieurs reprises et a donné deux fois une retraite : un grand cadeau.
La renaissance des communautés religieuses dans les Églises de la Réforme a été importante et la spiritualité des Veilleurs y a beaucoup contribué. Nous le verrons plus loin. Wilfred Monod avait bien compris que c'est important que les catéchumènes après leur confirmation trouvent une orientation précise pour leur vie en Christ (je n'aime pas le terme « laïc » - nous sommes tous et toutes laïcs – le peuple des croyants!). Celles qui vivent en communauté ont une vocation particulière et ont la chance d'une vie organisée pour cela ! La prière commune est une force, un témoignage et la fidélité de rester ensemble l'est aussi, comme en couple. Mais c'est également très exigeant et parfois il n'est pas possible de rester ensemble, c'est pourquoi les deux formes d'engagement peuvent être une grande aide.

3 Les premières soeurs étaient Veilleurs

La Communauté est née des retraites spirituelles commencées par Geneviève Micheli et d'autres Dames de Morges, un mouvement de femmes né en 1913. (cf. « Aux origines des Dames de Morges et des retraites de Grandchamp », cahier disponible à Grandchamp).   
A un certain moment, Geneviève Micheli et quelques amies morgiennes cherchaient un chemin d'approfondissement spirituel. La première retraite, élaborée par elles, eut lieu en 1931. En 1936, un besoin d'une permanence de prière à Grandchamp s'est fait sentir et soeur Marguerite et soeur Marthe ont commencé. Soeur Marguerite, Veilleur enthousiaste, propose à soeur Marthe qui l'avait rejointe, de devenir aussi Veilleur. Elle a donc écrit une demande d'admission et l'épouse de Wilfred Monod lui répondit :
Chère Mademoiselle, Soeur Veilleur,
Permettez à l’une des plus anciennes Veilleuses de vous souhaiter une cordiale bienvenue dans notre humble famille spirituelle qui cherche à tenir les canaux bien ouvert entre le cep et le sarment. Le directeur du Tiers Ordre protestant a bien voulu me faire lire votre demande d’admission. Vous rendez un très bel hommage à mes cousines et soeurs Veilleuses, Mme Pierre Bovet et Mlle de Beaumont comme à notre bien chère Mme Micheli. Vraiment elles ont l’esprit des béatitudes. Comme je travaille sans attribution définie au secrétariat du Tiers Ordre, c’est un privilège pour moi, etc… Je prends la liberté de vous prier si vous habitez la Suisse en temps ordinaire de bien vouloir envoyer votre demande d’affiliation, une fois remplie, non pas au secrétariat central, mais à celui du groupe suisse, c’est-à-dire à Mlle Isabelle Augure, à Vennes. Dorina Wilfred Monod


Puis est venue soeur Irène ; soeur Marguerite ne pensait au fond pas accepter d'autres soeurs. Mais, invitée par Geneviève Micheli à Paris en 1939, Geneviève l'a d'abord amenée à Saint-Germain-en Laye où soeur Antoinette recevait des hôtes en retraite avec une ou deux équipières : « la vie communautaire pourrait avoir quelque chose de bon ». Elle a eu aussi le privilège, pendant ce séjour, de rencontrer Wilfred Monod. Puis Geneviève est allée avec elle chez les soeurs de Sainte-Françoise-Romaine, maintenant soeurs du Bec Hellouin et, là, avant les Vêpres, soeur Marguerite a eu un rêve/vision de la part du Seigneur qui l'a ouverte à soeur Irène qui frappait à la porte.
Soeur Marguerite demanda l'admission de soeur Irène à celui qui était, en Suisse romande, le responsable des Veilleurs et, sans tarder, elle entre dans les Veilleurs dans la petite chapelle à la maison de Retraite qui, maintenant, s'appelle l'Amandier.
Une autre soeur de ce premier groupe, soeur Laurence, avait longuement travaillé comme secrétaire à Valbonne, en France, près de Pont-St.-Esprit, où était Monsieur Delors, un haut lieu de retraite des Veilleurs parfois avec soeur Antoinette.

4 Frère Roger et les Veilleurs

Maintenant, je vais vous lire quelque chose de Frère Roger au sujet des Veilleurs, d'après ce que j'ai trouvé dans les « Notes explicatives des frères de Cluny » (archives de Grandchamp). il est certain que Frère Roger ait été inspiré par la spiritualité de W. Monod. Cette spiritualité qui met l'accent sur la lecture fidèle de la Parole, l'écoute intérieure qui se poursuit dans le silence et sur l'importance de garder ce silence intérieur et de suivre le Christ dans l'esprit des Béatitudes.
Il avait déjà trouvé la maison à Taizé, en 1940 ; rentré en Suisse pour régler ses affaires et revoir ceux qui se rassemblaient déjà autour de lui ; il s'est arrêté aussi à Grandchamp pour faire une retraite. Ensuite, il s'est installé à Taizé seul pour préparer la suite et concevoir une règle. Il s'agit de ce que nous nommons maintenant le Condensé de la Règle que nous disons encore chaque matin et que nous avons en commun avec vous :
Prie et travaille pour qu'Il règne
Que dans ta journée labeur et repos soient vivifiés par la Parole de Dieu
Maintiens en tout le silence intérieur pour demeurer en Christ
Pénètre-toi de l'Esprit des Béatitudes :
Joie, Simplicité, Miséricorde.

A partir de cela, Frère Roger a développé « la Règle de Taizé», édité en 1952. Il n'a pas cessé de la remanier entre autres « la petite source ».
Mais, revenons aux frères de Cluny, leur but était clair : pour qu'Il règne.
Du reste à la montée du nazisme, ce thème était devenu de plus en plus central dans les études bibliques des étudiants chrétiens. Suzanne de Dietrich, une des principales responsables de ce grand mouvement mondial, a fait beaucoup pour ce renouveau biblique. A la veille de la 2ème guerre mondiale, début août, a eu lieu à Amsterdam, un grand rassemblement international des jeunes chrétiens avec le thème : « Christus Victor ». Frère Roger, responsable des étudiants chrétiens romands, y a participé. Suzanne avait préparé tout le travail biblique.
En ce temps-là, Suzanne a été une personne source pour Frère Roger. Il parle même d'elle dans son dernier livre « Pressens-tu un bonheur »(p. 20/21) : « J'avais écrit un texte sur notre recherche et je ne peux oublier un entretien avec une femme qui l'avait lu. J'avais beaucoup d'estime pour elle, infirme depuis sa naissance, elle était écrivain et avait de grandes connaissances du Nouveau Testament. Elle m'a dit : « vous craignez de ne pas persévérer ? Mais l'Esprit Saint est là, il est assez fort pour soutenir une vocation tout au long de la vie ».
C'est donc Frère Roger qui avait ajouté « pour qu'Il règne » à l'ancien « Ora et labora » des moines. Nous retrouvons l'importance de l'écoute de la Parole et du silence intérieur dans les deux premières lignes et, de la troisième, il dit encore (dans ses notes explicatives) :
« Pour nous solidariser avec les Veilleurs, nous avons remanié notre dernière Règle dont l'importance était toute franciscaine et nous sommes allés jusqu'à employer leurs expressions avec l'espoir de nous rattacher sur un point à une tradition très neuve certes, mais qui est une réponse à un des besoins présents de l'Eglise ».
Frère Roger, Mère Geneviève et Soeur Antoinette, fondatrice de Pomeyrol, ont cherché, en 1953, à réaliser l'unité entre Taizé, Grandchamp et Pomeyrol. C'était pour rester en communion et continuer d'aller dans la même direction. Il est vrai que, dans le protestantisme, la tendance est souvent d'aller chacun de son côté et il y a des personnes qui incitent à favoriser ce sens. Ces trois responsables ont décidé d'aller dans la même direction, de ne rien faire les uns contre les autres et d'adopter la même Règle, éditée l'année auparavant, et l'office.
Mais voilà que soeur Antoinette parle, en 1972, dans « Les Semences » ou dans un autre livre « Le Chant des Bien-Aimés », «de notre règle faite par Wilfred Monod ».
Elle a tellement vécu avec cette règle depuis 1953 et peut-être déjà avant avec le condensé, grâce à Grandchamp, que les choses se sont confondues. C'est pourquoi elle a pensé que l'auteur de tout ce résumé était Wilfred Monod. Il importe peu, je crois, parce que nous ne sommes pas propriétaires de ce que le Saint-Esprit inspire ; de même les Veilleurs ne sont pas propriétaires de ce qu'ils ont reçu par l'Esprit, parce que précisément dans l'Eglise cela devient un don commun à partager dans la communion des saints. Actuellement, nous sommes beaucoup plus conscients de cette réalité de partage. Au fond, nous ne sommes pas là pour défendre ce que nous sommes et défendre la partie de la doctrine que nous avons bien compris, mais c'est pour partager, toutes et tous, sur le chemin menant vers le Royaume. Entre parenthèses, le partage de soeur Antoinette sur les Veilleurs en 1973, paru dans « Les Semences » et dans « Le Chant des Bien-Aimés » et ce que partage Jean-Jacques Bovet sur Pomeyrol, dans la présentation des « Semences », en 1988, sont de beaux témoignages. A travers eux, nous pourrons aussi beaucoup apprendre.

5 Soeur Marguerite et Mère Geneviève

Maintenant, je vais vous partager quelques citations d'un cahier très précieux pour la Communauté. Il s'agit de la correspondance entre Geneviève Micheli et soeur Marguerite, lorsque Geneviève habitait Paris entre 1930 et 1940. D'abord, je l'ai lu pour connaître un peu qui était Mère Geneviève et aussi pour découvrir l'évolution des retraites – tellement importantes pour nous. Maintenant, j'ai regardé ce qui s'est dit sur la spiritualité des Veilleurs. C'est beau, lorsque Geneviève et Marguerite font un voyage vers l'Alverne et Assise, elles étaient heureuses de réciter, de vivre les Béatitudes, de les sentir dans cette nature, dans ce paysage tout marqué par Saint-François, ces Béatitudes faisant partie de leur spiritualité de Veilleurs. A plusieurs reprises, Geneviève parle de son engagement comme Veilleur à soeur Marguerite.
Geneviève était paroissienne de Wilfred Monod à l'Oratoire du Louvre et était à son écoute : « Hier matin, Wilfred Monod était lumineux d'amour, je le vois mercredi ». Elle a eu la grande chance de le revoir régulièrement, chance qu'Antoinette Butte a beaucoup moins eu.
Geneviève dit même, en 1940, lorsqu'elle a pu avoir une très importante rencontre avec l'abbé Couturier à Lyon, avant de quitter Paris pour la Suisse avec le dernier train : « Maintenant, dans mon coeur, il y a deux accompagnateurs ; à côté de Wilfred Monod, il y a également l'abbé Couturier ». L'abbé Couturier était l'apôtre de l’oecuménisme spirituel et il le vivait avec tout son être. Geneviève écrit encore : « ce message doit entrer dans les retraites que nous préparons. Maintenant, il n'y aura pas de retraite sans cette vision de l'unité et la prière pour cela ». Elle prie volontiers les béatitudes à Chartres et aussi dans le silence de la montagne. La nature l'aide à retrouver le silence intérieur.
En 1940, retirée dans son chalet en haute montagne, très inquiète pour la France et pour ses trois enfants, à Paris, en route vers l'Angleterre et en Asie, elle écrit : « Je suis tellement aidée ici par cette force inexprimable que me donne la montagne et surtout la montagne ici qui est humaine et d'une noblesse extraordinaire (pour les soeurs de Grandchamp, c'est notre lieu de source comme pour les Petites soeurs de Jésus , le désert). Hier, j'ai apporté le Cérémonial au milieu des fleurs près du torrent et je l'ai dit à haute voix m'émerveillant une fois de plus de cette inspiration divine qui permet aux mots humains dans toutes les circonstances d'être si directs. Cette fois, la partie sur l'Eglise semblait prophétique : Dieu veuille qu'elle se réveille et tienne ferme ».
Ainsi, cet esprit des béatitudes descendait plus profondément en elle et commençait à parler à travers ce qu'elle vivait. En 1936, elle dit : « nous avons terminé la retraite par de magnifiques expériences, par un très beau et intime culte de communion. Le pasteur est Veilleur, un pur Veilleur. Il a parlé avec une sobriété émouvante, une sorte d'expérience contenue très grande de l'union avec Christ qui est la suite de la contemplation ». Elle dit encore que, déjà en 1931, elle avait rencontré Antoinette Butte à St. Germain en Laye : « Ce lieu tout à fait pauvre dans la joie franciscaine des béatitudes est un lieu ouvert à ceux et celles qui aimeraient y passer. C'était une pauvreté absolue ». A Pomeyrol, l'esprit de pauvreté est beaucoup plus sensible aujourd'hui encore, de même aux Abeillères tandis qu'en Suisse, il faut se défendre.
Nous sommes maintenant en train de terminer des travaux, mais nous n'osons presque pas entrer dans ces pièces tellement elles sont bien rénovées, selon les normes, etc. C'est ainsi. Quand nous étions en fraternité, la pauvreté, la simplicité étaient plus faciles à vivre. Grâce à cette vie en fraternité, peu à peu, nous avons aussi pu à Grandchamp simplifier notre style de vie.

6 Wilfred Monod et/à Grandchamp

Ce cher pasteur vient à Grandchamp pour vivre une retraite. Il écrit à son épouse en 1938 en parlant d'abord du paysage, des maisons, de l'Areuse qui coule. Il pouvait être très enthousiaste : « Tout cela est sans prix. Et pourtant le secret spirituel s'élabore durant ces journées de Retraite pour l'avenir de la piété protestante et approfondissement intérieur de la chrétienté, par la création de besoins nouveaux et l'apaisement de soifs assez neuves : de désir de Dieu dans le protestantisme. Ce point de départ dû aux humbles béatitudes a germé sur le pavé de Paris. Elles sont le fondement des Veilleurs.
Cette spiritualité est quelque chose d'essentiel, d'extraordinaire et plus étonnant que le cadre lui-même. L'ensemble du programme pour les retraites me paraît presque au point si j'en juge par cette réussite « invraisemblable » : grouper des protestants archi-individualistes durant trois journées consécutives en les privant du plaisir de discuter, voire même de bavarder. Il existe ici, ô prodige, une atmosphère de silence. Celle-ci est constituée pour ainsi dire par la règle symbolique et théologique du silence total durant les repas, même à l'occasion du thé de l'après-midi. Quant à la répartition des exposés proprement dits, enveloppés cette fois dans les offices à la lumière et des parfums, va commencer et clore la journée. Elle m'apparaît très sage. Il y a moyen de prier et d'écouter, d'être seul ou en compagnie. A midi, on hisse le drapeau spirituel ensemble : dans le réfectoire en récitant à haute voix les Béatitudes ».
Cette retraite venait probablement juste après son échec à la faculté ou une année plus tôt. Les étudiants en théologie n'avaient plus d'intérêt pour ce professeur qui était Wilfred Monod. Il a donc connu des immenses déceptions, lui qui avait cherché toujours à former ses étudiants à un esprit vraiment évangélique (dans son autobiographie « Après la journée », 1938).
Il écrit également à Mère Geneviève : « Avant de me consacrer à mon sermon pour demain : « ne crains point petit troupeau » de l'Eglise qui est cachée dans le monde actuel et dans l'histoire. Je vais exprimer ma gratitude, ma joie. L’oeuvre des Retraites de Grandchamp m'apparaît de plus en plus avec le Cérémonial et le livre de prières comme l'un des organes essentiels désormais de la communautés des Veilleurs . Donc, nous constatons l'unité, la communion, le silence de Grandchamp. Ce silence synthétise de manière concrète, originale, pédagogique, presque dure Grandchamp, mais c'est d'autant plus indispensable qu'il faut remonter la pente où glisse parfois la piété protestante et qu'elle s'éloigne des saintes âmes catholiques au lieu de se rapprocher de l'Evangile « Veillez et priez ». Cette lettre exprime tout.
Maintenant encore un autre point : le pasteur genevois Jean de Saussure, par lequel soeur Irène était venue à Grandchamp et qui a beaucoup aidé les communautés de Taizé et de Grandchamp, a posé cette question à soeur Marguerite : « vous n'avez jamais pensé à être consacrée par l'Eglise, ce serait quand même bien. Si vous êtes d'accord, j'en parlerai avec le conseil de l'église à Genève ». Après l'avoir consultée, Geneviève dit à soeur Marguerite : « Je ne crois pas ; c'est plutôt dans les Veilleurs qu'il faut chercher une consécration ». Soeur Marguerite écrit à Wilfred Monod en parlant de la suggestion de ce pasteur : « Mais vraiment, j'ai toujours vécu dans l'ombre en essayant de vivre notre vie de prière, etc. et d'accueil. Que des pasteurs qui ne nous connaissent pas du tout, aillent délibérer de ce que nous vivons, aillent décider si on peut avoir une bénédiction, non ! C'est dans les Veilleurs » et elle exprime sa demande « nous sommes des Veilleurs comme la sève d'un arbre ». W.Monod répond en date du 2 mai 1940 sur une carte suite à la lettre du 30 avril de soeur Marguerite :
« Ma chère soeur, nous sommes de coeur et d'âme avec vous. Ça ne va pas du tout bien en Europe avec les Allemands entre autres aux Pays-Bas. Nous sommes de coeur et d'âme avec vous et les retraitants. Tout à l'heure, dans une lettre écrite à ma femme, je trouvai ces lignes : « le mouvement des Veilleurs s'approfondit en silence, rien d'artificiel. C'est la vie qui travaille sans hâte, ni fièvre et qui, du dedans, créera ses organes. On le verra plus tard, au coeur du Tiers-Ordre, quelques âmes spécialement appelées ont conscience de leur vocation et Jésus-Christ. Cela se passe sans éclat, c'est magnifique et cela prendra corps ». J'ai bien reçu votre lettre, c'est important et vous en remercie profondément. La réponse ne tardera plus guère. Parler de pareille vision dans la tempête actuelle, rien n'est plus opportun. Le prophète Jérémie, prisonnier du roi et encerclé dans Jérusalem assiégée, acheta par devant notaire officiellement un champ occupé par l'envahisseur afin d'affirmer sa foi en l'Eternel qui le délivre (c'est fou, c'est incroyable, il y avait une telle menace). Seigneur, ouvre nos yeux pour qu'ils voient, nos coeurs pour qu'ils reçoivent, nos lèvres pour qu'elles témoignent, nos mains pour qu'elles distribuent. Amen. »

7 Après W. Monod, Frère Roger et la Communauté de Grandchamp

La réponse n'est naturellement jamais venue du fait de la guerre. Paris allait être envahi et il y a eu l'exode. Ensuite, il est mort encore en pleine guerre. C'est curieux mais l'Esprit préparait autre chose. Comme déjà dit, Frère Roger est parti, à bicyclette en France en 1940 et a trouvé Taizé. Comme il était en zone libre, il a pu rester. Geneviève est donc rentrée de Paris avec le dernier train. Elle s'est retirée en Engadine, dans le chalet qu'elle avait fait construire une ou deux années auparavant. Il y avait ce Frère Roger qui préparait sa règle.
En 1942, il a dû revenir à Genève et d'autres frères se sont joints à lui. Grandchamp était à peu près inhabitable pendant les grands hivers et les premiers hivers de la guerre ont été vraiment froids. Les soeurs se rendaient durant les mois d'hiver à Genève et priaient avec les frères à Saint-Pierre. Frère Roger est venu à Grandchamp animer une retraite en 1943. Entre lui et soeur Marguerite s'est créé un lien parce que c'était « des âmes très proches, spirituelles, aimant la beauté », lien qui avait débuté lors de la première visite de Frère Roger à Grandchamp et qui s'est encore approfondi. Geneviève suivaient dans son chalet tout ce qui se passait à Grandchamp.
Quand soeur Marguerite l'a appelée comme mère de la communauté en 1944, d'autres soeurs arrivaient. D'abord, Geneviève est venue pour deux mois, ensuite pour neuf mois et finalement est restée comme mère. Elles ont eu l'audace de faire cette profession en 1952, célébrée avec Frère Roger, quelques frères, l'aumônier et des proches, et nous sommes devenues une communauté. Après la guerre, le lien avec Taizé s'est encore confirmé et affermi.
Cette même année, la Règle de Taizé a paru – donc dix ans après cette première règle – ce condensé. Nous devenions de plus en plus une communauté de prière, d'accueil et de réconciliation. Grâce à cette règle plus explicite, notre vie commune est affermie et, plus tard, nous sommes allées en fraternité.
En 1953, il y a eu cette rencontre d'unité entre Frère Roger, Mère Geneviève et soeur Antoinette. Pour la communauté, c'était une découverte du monde et tout s'ouvrait vers le monde entier. Il y avait beaucoup d'amitiés, entre autres, avec les petites soeurs de Jésus. Cette règle nous a donné de plus en plus notre propre orientation, selon notre réalité de femmes vivant en Suisse. En 1952, il y avait déjà au sein de la Communauté deux hollandaises et une suisse allemande puis des allemandes sont venues. Venue régulièrement à Grandchamp depuis 1955, je suis entrée au postulat en 1958 ; à cette époque, les retraites se succédaient et également les départs en fraternité.

8 Grandchamp ... et les Veilleurs et soeur Minke

Après le décès de Mère Geneviève, à la fin de l'année 1961, j'ai fait ma profession avec Mère Marie, en 1962 avec trois autres soeurs venant du canton de Vaud, bien plus âgées que moi. En 1966, je suis devenue assistante de Mère Marie avec toute la responsabilité de prendre des décisions. J'étais âgée de 37 ans, d'une autre culture et ayant vécu la guerre. A ce moment-là, en Communauté, il y avait deux courants : les retraites et les fraternités. J'étais venue pour les retraites et l'esprit des retraites était resté important pour moi comme lieu de source malgré mon enthousiasme pour les fraternités. Aussi, y avait-il une synthèse à trouver. Il y avait tant de choses à mettre en ordre et les maisons tombaient en ruines.
Pour la vie commune, l'autorité de Mère Geneviève avait été très importante. Après elle, nous étions contentes de devenir un peu nous-mêmes. Mais maintenant, il fallait assez rapidement retrouver l'orientation en profondeur et aussi le silence.
Avec mes soeurs, j'étais en pleine recherche de notre vie commune : au début encore comme maîtresse des novices. L'influence de Taizé était grande. Nous étions trop suisses, les retraites trop vieilles, l'accueil à renouveler, à rajeunir aussi. Comme des jeunes pleins d'élan, il fallait le faire un peu autrement et surtout nous avions un grand besoin de rajeunir l'accueil et de plus le diversifier. Il y avait du reste une grande demande d'accueil. Aussi, les groupes habitués à venir régulièrement à Grandchamp devaient se contenter de venir une fois tous les deux ans. C'était stimulant d'avoir des plus jeunes pour nous qui étions plus jeunes. De mon côté, j'étais préoccupée par ce qui était le plus important, ce dont la Communauté avait besoin et ce qui pouvait nous aider à nous rassembler et à repartir. Bien sûr, quelques soeurs ont été perturbées par les changements mais elles étaient aussi heureuses finalement de tout ce qui se renouvelait.
C'est comme disent les jeunes à leurs parents, il faut aller de l'avant. Nous n'avons pas toujours été adéquates. Alors, je désire encore dire maintenant ici que je regrette tous ces quiproquos mais me demande si cela aurait pu être différent. Le plus important est de se retrouver. Nous recevons aussi beaucoup de Daniel Bourguet. Nous avons à la salle d'accueil tous ses livres et les retraites qu'il a animées ont été une bénédiction. Plusieurs amis de nos amis appartiennent aux Veilleurs et se rencontrer maintenant, vivre notre différence aussi, sans essayer indéfiniment d'analyser quelle est la différence, c'est vraiment merveilleux. Nous avons dû même trouver notre identité par rapport à nos frères de Taizé. Nous étions tellement « soeurs de Taizé » et nous sommes redevenues soeurs de Grandchamp. Par rapport au Tiers-Ordre, nous avons dû également nous situer nous-mêmes et réciproquement. C'est comme dans chaque famille.
Maintenant, le Christ ressuscité est le coeur de notre vie. Chaque semaine, nous vivons le vendredi devant la croix et allons par le samedi saint vers le dimanche, jour de la résurrection. Vous allez voir ce soir, dans la liturgie du samedi soir, nous fêtons déjà le Christ ressuscité. C'est vraiment la force de l'Esprit.
Je désire terminer ce partage par ces termes : « Vivons ensemble dans le Christ mort et ressuscité par la force et la douceur de l'Esprit Saint. C'est par lui que des merveilles peuvent se vivre, des événements insoupçonnés. Par ce Souffle également, nous pouvons oser aller avec espérance vers l'avenir, un temps nouveau pour l'Eglise de demain dont nous sommes les semences dans notre monde plein d'insécurité ! »